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22 avril 2011 5 22 /04 /avril /2011 07:52

 

Un conte de Pâques... C'est de circonstance...

 

Un soleil timide brillait dans un ciel où couraient de petits nuages floconneux. Les cloches de la région carillonnaient à toute volée en ce matin de Pâques. On en voyait passer des bataillons serrés qui revenaient de Rome tout enrubannées. Je regardais distraitement leur vol assourdissant. Elles avaient quitté leurs clochers voici trois jours, dans l'affliction désespérée du Vendredi Saint, et revenaient dans la splendeur glorieuse du jour de Pâques, chantant leur allégresse de leur voix d'airain.

J'en aperçus une qui, s'étant éloignée de son groupe, vint se poser délicatement à quelques pas de moi.

- « Quelque chose qui cloche ? fis-je courtoisement en m'avançant un peu.

- Je suis tout essoufflée, répondit la voyageuse. J'ai dû voler un peu vite ……. Je n'ai pas l'habitude : c'est mon premier voyage.

- C'est pourtant vrai, rétorquai-je en posant ma la main sur sa gorge de bronze, vous êtes encore toute vibrante.

- On ne cesse pas de sonner depuis ce matin ! J'en ai le cœur tout palpitant. Mais je ne me plains pas, certaines jeunes cloches ont dû s'arrêter en route, elles avaient perdu un peu de leur battant. J'ai peur qu'elles ne soient obligées de rentrer à cloche-pied.

- N'y a-t-il pas un risque qu'elles se perdent ? questionnai-je inquiet.

- Oui, mais c'est assez rare. On perd plus facilement la boule que la cloche…..Si cela arrivait, eh bien !….Elles sonneraient la cloche !…..

Après cet assaut d’amabilités, nous nous tûmes. Je laissais la cloche souffler un peu.

- Se reposer fait du bien ! Nous autres de la cloche, n’en avons pas toujours le temps. Mais je ne dois pas traîner : il faut que je rentre avant la nuit.

- Tiens, pourquoi ?

- Parce je n’ai pas d'éclairage tout simplement. Dans l'obscurité, je pourrais heurter une cloche en chocolat que nous ramenons avec nous. Elle se casserait, ce serait dommage !

- Je ne savais pas que des cloches en chocolat vous accompagnaient !

- Vous connaissez la tradition : les enfants attendent les paquets de bonbons que les cloches leur lancent adroitement en passant. Eh bien, où voulez-vous que je mette ces friandises ? Je n’ai pas de poches ! Par contre, ces cloches sont formées de boules et d’œufs en chocolat. Quand elles survolent des lieux habités, elles en laissent tomber un peu. C’est pourquoi leur vitesse est limitée. A l’arrivée, il ne reste plus que les deux anses. Imaginez que je les heurte…..et qu’elles tombent en panne des anses…..Elles n'arriveraient pas à destination ! Qui seraient déçus ?….les enfants ! Et qui se ferait sonner les cloches ?….C’est moi !

Je la regardais pensivement. Au-dessus de nous, des grappes continuaient de passer joyeusement en carillonnant de plus belle. Ma voisine les observait attentivement en tendant son anse.

- Écoutez, me fit-elle, on entend bien celles qui ont le timbre un peu fêlé. Ce n'est guère étonnant, après ces festivités où l’on s'est tapé la cloche. Il est temps qu'elles réintègrent le clocher.

- Au fond, je vous écoute poliment, mais je n'entends qu'un seul son de cloche !

- Toutes les cloches pensent comme moi, me répondit l'effrontée.

- Je ne savais pas les cloches capables de penser !

- Non seulement elles pensent, mais elles ne sont pas sujettes aux mêmes maux que vous. Elles ont une santé de fer…..

- Dites plutôt de bronze !

- Bien sûr ! C’est une façon de parler. Nous ne craignons qu'une seule chose.

- Quoi donc ?

- Le bourdon !…….Lorsqu'une cloche a le bourdon, c’est grave……

- Oui….Mais cela ne guette que les grosses cloches !

- Pas si sûr !…..J’ai connu une petite cloche qui a été nommée dans une cathédrale. Six mois plus tard, elle avait le bourdon !

- Dans une cathédrale, c’est normal !…..Mais vous devez vous ennuyer dans votre clocher, entre deux voyages à Rome.

- Pas du tout, répondit vivement la bavarde. D'abord, on compte les heures et on les marque. A midi, c'est assez fatigant, car non seulement les douze coups sont répétés deux fois, mais ensuite il faut sonner l'angélus. Le soir, c’est la même chose, parfois aussi le matin. Et puis il y a aussi les événements joyeux de la vie, qui méritent une belle volée de cloches. N'oublions pas non plus les défunts pour qui sonne le glas.

- Je vois... Et vous êtes nombreuses dans votre clocher ?

- Cela dépend du clocher .…… Le mien est vieux de plusieurs siècles.

- Vous devez être âgée !

- Non, pas moi : j'ai été fondue au siècle dernier seulement. Je suis une jeunette ! Mais nous avons avec nous deux vieilles cloches qui ont certainement des histoires à raconter.

- Oui, je vois... Des histoires de cloches... Nous connaissons cela aussi.

- L'une surtout est alarme malgré son grand âge……. Excusez-moi, je confonds toujours ces deux mots ! Elle est alerte ! C'est d'ailleurs pour cela qu'elle sonne toujours le tocsin. Allez comprendre pourquoi.….. Elle s'appelle Pierrette Isabeau Modeste Patience Octavie Ninon. Mais tout le monde l'appelle Pimpon.

- Quelle cloche ! Mais je ne vois pas le rapport.

- Ne cherchez pas : c'est un acronyme.

Je pensais que cela faisait un peu pompier, mais je ne voulus pas chagriner une cloche si érudite.

- Eh ! Eh ! fis-je admiratif, pas si cloche que cela !

- Peut-être ! Il n'empêche qu'elle est partie à la cloche de bois voici six mois !

- Elle est vraiment impayable ! laissai-je tomber négligemment.

- Mais nous bavardons, nous bavardons, s'écria soudain la commère, et le temps passe. Il va falloir que je reparte, sinon je vais me faire sonner les cloches !

- Oui, je comprends…..Vous ramasseriez une volée !……

Elle s'enleva dans le ciel dans un bruissement cristallin, et après s'être balancée deux ou trois fois pour me saluer aimablement, prit la direction de l'est. Je la suivis des yeux un moment. Bientôt elle ne fut plus qu'un point dans le ciel vide à présent et silencieux.

Soudain, une idée folle me traversa l'esprit.

- Il faut vraiment être cloche pour discuter avec une cloche ! Mais... Si je comprends le langage des cloches, est-ce que. moi aussi .......... »

Je n'osai ajouter la suite et je rentrai bien vite dans mon clocher.

 

(A plus... )

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20 avril 2011 3 20 /04 /avril /2011 08:02

 

Des braises finissaient de se consumer dans l'âtre. Cette faible lueur lui permit de s'avancer plus avant sans se heurter aux meubles. Il ignorait combien de dormeurs reposaient là, mais l'un d'eux ronflait comme un soufflet de forge. Il avisa un escalier descendant vers ce qu'il pensait être une cave et l'emprunta. Il arriva effectivement dans un caveau rempli de tonneaux, foudres et muids. Il constata qu'ils étaient pleins. Découvrant un baril vide, il s'y coula pour se cacher de ses poursuivants éventuels et replaça le couvercle. Un peu de liquide stagnait encore au fond de la futaille.

- Du rhum, fit-il en reniflant, je suis caché dans un baril de rhum !

Après avoir goûté un peu du breuvage exquis, il se sentit soudain très las. Les émotions de cette nuit mouvementée l'avaient anéanti. Il sombra dans un profond sommeil.

 

Dès la découverte de sa disparition, les gardes cherchèrent partout. On s'expliquait mal son absence, la porte étant fermée à double tour et la fuite semblant impossible par la fenêtre. La cordelette s'était détachée de l'anneau, aucune trace ne subsistait.

On pensa qu'il s'était envolé. Certains affirmèrent sérieusement avoir remarqué des protubérances dans son dos. Ce ne pouvait être que des ailes qui poussaient ! Peut-être était-ce un ange ! Ou un démon ! Comment en effet avait-il pu s'enfuir, sinon par la voie des airs ? Une crainte superstitieuse frappa les esprits au seul énoncé de son nom. La disparition du chevalier ailé comme on commençait à l'appeler s'auréolait de merveilleux. On racontait même que Pégase, le cheval volant, était venu le chercher.

Et pendant ce temps, le chevalier de Nantouillet était caché dans un baril de rhum. Des recherches avaient pourtant été menées dans les villages alentours, mais sans conviction. On cherchait en étant persuadé de ne rien trouver. Les hommes d'armes avaient visité tous les endroits susceptibles de servir de cachette, pour faire plaisir à leur sire qui ne décolérait pas depuis l'annonce de l'évasion. Mais cela ne servirait à rien. Il aurait mieux valu, pensaient-ils, chercher dans les nuages !

Le soir tomba, les patrouilles rentrèrent, bredouilles comme de bien entendu. Le sire de Framboisy pensa avoir fait un mauvais rêve. Le prisonnier devait toujours être enfermé dans sa tour !

Et pendant ce temps, le chevalier de Nantouillet était toujours caché dans un baril de rhum.

Les vapeurs d'alcool lui étaient montées à la tête pendant son sommeil. Il se réveilla très gai. Il n'avait aucune notion de l'heure, son cadran solaire ne fonctionnant pas au rhum. A cause du choc dû à sa chute, il était resté bloqué à l'heure de son évasion.

- Qu'à cela ne tienne ! fit-il joyeusement. Je mangerais bien quelque chose !

La cave contenait aussi des victuailles : un demi camembert coulant (l'autre moitié avait dû partir devant), un morceau de saucisson sec et un quignon de pain rassis.

- Bigre ! dit-il, les paroissiens de cette maison ne font pas bombance tous les jours !

Mais comme il avait grand faim, il avala le tout avec délectation. Pour la boisson, il n'avait que l'embarras du choix. Il but au tonneau, c'est plus simple et plus rapide. Soudain, il entendit des bruits au-dessus de lui. Il plongea dans son baril de rhum.

Un individu descendait dans le caveau, une chandelle à la main. Le chevalier ne le voyait pas et se faisait tout petit dans son tonneau. Le paysan se dirigea vers un grand fût et présenta un pichet sous le robinet qu'il ouvrit.

Caché dans son baril de rhum, le chevalier de Nantouillet entendit le bruit caractéristique du liquide tombant dans le pichet. Cela éveilla en lui des souvenirs qui lui firent verser une larme. Il se ressaisit. Il n'allait pas finir ses jours dans un baril de rhum ! Même vide ! Qu'avait-il à craindre de ces gens ? N'avait-il pas toujours défendu le pauvre contre le riche ? Le manant contre le gentilhomme ? Le vilain contre bourgeois ? Bref, la souris contre le chat ?…….Il souleva le couvercle et apparut, tel un diable sortant d'une boîte. C'est d'ailleurs ce que crut le paysan qui remonta les escaliers quatre à quatre en criant que le démon était caché dans la cave.

Les habitants de la maison reprenaient à peine leurs esprits que le chevalier apparut à la porte de la cave, sale, barbu, trempé, déguenillé. Une année de prison l'avait rendu méconnaissable.

- Je suis le chevalier de Nantouillet, fit-il en s'avançant au milieu de la pièce, tendant la main d'un geste auguste. Je me suis évadé du château. Aidez-moi !

Les paysans éberlués regardaient cet individu repoussant qui prétendait être chevalier.

- Ah ! dit un homme, si le chevalier masqué était là !

- Mais c'est moi, cria le chevalier de Nantouillet. Je suis le chevalier masqué, celui qui vous a toujours défendus contre les exactions des sbires du sire de Framboisy.

Mais ils ne le crurent pas. L'ayant toujours vu masqué, comment auraient-ils pu le reconnaître ? Ce gaillard se prétendant chevalier leur était totalement inconnu. Ils prirent donc ce croquant loqueteux pour un voleur et se saisirent de lui sans qu'il opposât de résistance, surpris de leur réaction.

- Mais puisque je vous dis que je suis le chevalier de Nantouillet ! répétait-il inlassablement.

- Mais oui, mon prince, lui répondaient-ils, et nous, les chevaliers de la Table Ronde ! Nous allons vous conduire aux chevaliers du guet ! Ainsi vous serez en pays de connaissance !

Ils le conduisirent au château où l'on eut du mal à reconnaître dans ce mendiant dépenaillé le prisonnier évadé. Il fallut se rendre à l'évidence : c'était bien lui.

On le remit dans sa geôle et l'on avertit le terrible sire de Framboisy. Pour ne pas encourir sa colère une nouvelle fois, on lui affirma sérieusement que le prisonnier n'avait jamais quitté la tour comme on l'avait cru, mais qu’il s’était caché derrière sa gamelle…..et comme il n’était guère épais….on ne l’avait pas vu ! Le sire n'y pensait déjà plus et accueillit la nouvelle avec détachement.

- La prochaine fois, évitez de me déranger pour rien sinon c’est vous qui irez habiter la tour !……Et regardez bien dans les coins !…..

Les gardiens se le tinrent pour dit. La garde fut doublée, la surveillance accrue. Le chevalier de Nantouillet se retrouva dans son cachot au sommet de la tour, se demandant s'il n'avait pas rêvé.

- Me voici revenu à mon point de départ. Veni, vidi ..... Non, c'est vite dit; cette fois-ci, je n'ai pas vaincu !

Toujours l'art de la formule, même dans les circonstances les plus dramatiques !

- Ce n'était qu'une répétition générale. Il ne me reste plus qu'à retenter l'expérience une prochaine nuit, mais sans confiture, cause de ma déconfiture ! J'ai ma cordelette, je gagne un an sur la tentative précédente ! Je suis en progrès ! Mais il faudra trouver un masque pour ressembler…..que dis-je, pour être le chevalier masqué, celui que tous vénèrent ! J’en confectionnerai un avec les poils de ma barbe collés avec des crottes de mouches.……Et maintenant, reprenons des forces ! »

C'est dans cette espérance qu'il s'endormit.

A plus...

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18 avril 2011 1 18 /04 /avril /2011 08:39

 

 

"Le prisonnier s'est évadé !" La nouvelle avait couru comme une traînée de poudre, bien que cette dernière fût encore inconnue. C'est le porte-clefs lui amenant sa pitance un matin qui avait découvert la cellule vide. Où était passé ce diable d'homme ? Enfermé depuis bientôt un an dans ce galetas misérable au sommet d'une tour du château, on n'avait jamais imaginé qu'il pût s'échapper de ce lieu perché à plus de trente mètres de hauteur. Certes, une ouverture percée dans le mur et qui ne s'appelait pas encore fenêtre, permettait d'entrevoir un coin de ciel bleu. Mais la distance qui la séparait du sol et l'aplomb de la muraille suffisait à dissuader les plus téméraires de tenter l'évasion. Les meilleurs gardiens n'eussent pas été plus efficaces ! Le prisonnier était bien gardé. C'était mal connaître le chevalier de Nantouillet

Car c'était lui !

C'était lui, le chevalier masqué, le paladin vénéré de tous, dont l'épée au service des plus pauvres était redoutée des puissants. C'était lui, ce prisonnier intrépide qui avait réussi à fausser compagnie au sire de Framboisy, au nez et à la barbe des hommes d'armes chargés de le surveiller. Ils n'avaient rien entendu, occupés qu'ils étaient à ripailler dans la salle des gardes du château. Pourquoi s'inquiéter ? La cellule était de celle dont on ne s'échappe pas.

Et pourtant ! Le chevalier de Nantouillet avait recueilli les fils des haricots servis au cours de cette année de détention. Il avait également prélevé les toiles tissées par les araignées fort nombreuses dans ce réduit peu éclairé. Patiemment, il les avait tressés ensemble pour en faire une cordelette, y mêlant des poils de sa barbe qu'il avait drue et rêche pour consolider le tout. Quand il jugea la longueur satisfaisante, il l'enroula et la dissimula sous sa paillasse afin qu'on ne la trouvât point lors d'une fouille inopinée. Peu content de sa cachette, il entoura ce cordon autour de son cou, comme une écharpe, et prétexta un coryza pour justifier cet attribut qui ne faisait pas partie de la panoplie du parfait prisonnier. Il attendit patiemment son heure.

Un soir, il estima les conditions réunies pour interpréter le morceau sur lequel il travaillait depuis un an : une fugue en sol majeur ! L'agitation qu'il devinait plus qu'il n'entendait lui indiquait que les seigneurs de Framboisy devaient fêter quelque événement fameux. A sa gamelle, on avait ajouté un pot de confiture, signe qui ne trompait pas. Les chansons de la salle des gardes reprises en chœur par des voix avinées et incertaines résonnaient jusqu'à lui. Il attendit encore un peu, les voix s'éteignirent une à une. Le silence se fit sur la citadelle. Les hommes du guet devaient cuver leur vin !

- « C'est l'heure, dit-il en consultant son cadran solaire de poignet. Pas de lune, le ciel est noir, le moment propice : je tire ma révérence.

Il fixa la cordelette à un anneau qui pendait au mur, et lança l'autre bout par l'embrasure.

- Comme cette cordelette, le sort en est jeté ! fit-il pompeusement.

Il avait toujours eu l'art de la formule.

Il enjamba le muret et saisissant le fil libérateur se laissa descendre le long de la muraille. Ses mains collantes de confiture adhéraient à cette corde fine, ce qui ralentissait sa progression. Il n'aurait pas dû en manger tant ! Mais cela l'empêchait de glisser jusqu'en bas et de se rompre le cou sur le glacis rocailleux car il éprouvait des difficultés à maintenir le cordon avec ses pieds serrés. Il n'avait pas eu le loisir de s'entraîner.

Au bout de quelques minutes qui lui parurent des siècles, le chevalier s'aperçut qu'il était arrivé au bout de la corde. Ses jambes se balançaient dans le vide, cherchant vainement un appui. Il croyait trouver le sol sous ses pieds. Il avait pourtant estimé à l'œil la hauteur de la tour avant de confectionner sa cordelette. Mais ne disposant pas d'appareil de mesure, et n'osant pas en demander à ses geôliers pour ne pas attirer l'attention, une erreur était possible.

Il scrutait l'obscurité pour essayer d'apercevoir le pied de la muraille. En vain. Il pestait, parodiant ce roi d'Angleterre qui voulait donner une couronne pour un cheval, ce qui n'est pas excessif au cours du souverain…… Mais lui aurait bien échangé le sol pour un sou !……

 

Hélas ! Il restait accroché à son fil comme un gros hanneton agité de contorsions grotesques, pensant que ses gesticulations allaient rapprocher la terre de ses pieds. La fatigue se faisait sentir dans ses poignets. Il devina qu'il allait lâcher prise.

- Je ne puis plus tenir longtemps ainsi. Le sang me monte à la tête. Je dois être écarlate. C'est le moment de dire : alea jacta est !

La confiture ayant séché, ses mains engourdies restaient collées au fil sauveur. Soudain, le nœud qui le tenait à l'anneau céda et le chevalier, cramponné à la corde comme un carillonneur sonnant l'angélus, s'affala lourdement. La cordelette détachée de son point de fixation s'abattit sur sa tête.

- Heureusement que les araignées ne tissent pas du fil de fer ni que les haricots ne contiennent pas du fil à plomb ! fit-il en se frottant le crâne.

Par bonheur, le sol n'était qu'à quelques pieds des siens. Il atterrit sans trop de mal sur le talus pierreux et glissa dans les douves. Il n’avait pas prévu ce bain forcé et la fraîcheur de l'eau le surprit. Il nagea rapidement vers la berge et écouta. La nuit était sereine, seules les grenouilles coassaient gentiment, s’appelant l’une l’autre pour se donner les dernières nouvelles du canard local : "L’étang moderne".

Il se hissa sur la rive, s'ébroua comme un caniche, enroula la cordelette autour de son cou et marcha en silence vers le village. Il y arriva très vite et chercha un endroit pour se cacher. Un chien aboya, suivi d'un autre, puis d'un troisième. Il se plaqua contre le mur d'une maison et resta immobile un moment. Les aboiements cessèrent. Sa marche silencieuse reprit. Les aboiements aussi. Il se colla à nouveau au mur sans s'apercevoir qu'il s'était appuyé contre une porte. Sous la poussée, elle s'ouvrit et il se retrouva malgré lui dans une pièce sombre.

 

(A suivre...)

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16 avril 2011 6 16 /04 /avril /2011 07:46

 

 

Faisons un peu de bourse si vous voulez bien...

 

 

J'avais entendu dire que la Bourse rapportait beaucoup. On avait omis de me préciser en quelle année cela se passait........ Disposant d'un petit pécule, je décidai de me livrer moi aussi à cette activité que l'on disait grisante et lucrative. Un après-midi, je poussai la porte d'une banque connue pour son amour de l'argent et qui l'affichait sans vergogne. J'avisai derrière un comptoir un employé plongé dans un grand registre qu'il semblait vouloir apprendre par cœur. Je toussotai légèrement pour attirer son attention. L'homme leva la tête au bout d’un moment et me considéra avec l'étonnement de quelqu'un que l'on arrache à son passe-temps favori. Très vite, il prit cet air condescendant qu'adoptent ceux qui savent, face aux ignorants.

- « Monsieur désire ? fit-il d'une voix suave en affichant un sourire dont le prix est habituellement estimé à un peu moins de cinq francs.

- Voilà, répondis-je en me raclant la gorge, je voudrais faire de la Bourse et j'aimerais connaître votre avis.

- Soyez plus clair : vous voulez la Bourse ou l'avis ?

- Je désire, continuai-je sans tenir compte de cette saillie, que vous me prodiguiez vos conseils sur ce sujet.

- Alors, c'est le grand jeu : la Bourse et l'avis......Bon ! Vous avez deux sortes de placements : les actions, et les obligations.

- Lequel est le plus avantageux ?

- C'est simple : si vous prenez des obligations, vous faites une bonne action. Mais acheter des actions n'est pas une obligation. Vous me suivez ?

- Tout à fait, répondis-je avec la conviction de celui qui n'a rien compris. Je suis un homme d'action ! Je me complais dans l'action !

- C'est complet ! Alors, achetez-en ! Mais bien entendu, c'est sans obligation.

- Bien sûr, puisque ma préférence va vers l'action : ne mélangeons pas les genres ! Lesquelles me conseillez-vous ?

- Prenez Eurotunnel. Ils sont actuellement au fond du trou...... enfin pas tout à fait puisque l'action veut encore quelques centimes. Mais au train où ils vont, si j'ose dire, les actionnaires seront obligés de payer pour vendre leurs actions. Ils finiront tout de même bien un jour par sortir du tunnel ! Mais shuttle ! fit-il en mettant l'index devant ses lèvres. Ne le répétez à personne !

Je réussis à prendre le sourire de celui qui a compris. Comme la bourse devait être amusante pour les initiés ! Mais pour moi, pauvre profane, ce langage hermétique était d'une obscurité totale. Ne voulant pas paraître plus bête que je ne suis pas, je répondis :

- Oui, oui, pas un mot de plus, tout cela reste entre nous. Je serai muet comme une sardine.

Son air ahuri me fit penser que j'avais dû me tromper de poisson. Mais on les avait habitués à écouter les clients les plus originaux, il reprit rapidement son air professionnel et continua sur le même registre.

- Vous avez aussi les Sicav qui se décomposent en deux groupes : les Sicav monétaires et les Sicav à vin.......

-Lesquelles sont les plus intéressantes ?

- Les plus juteuses sont indéniablement les Sicav à vin..... surtout les millésimées.......

Je découvrais un monde qui m'était entièrement inconnu. Je n'avais jamais entendu parler des Sicav à vin, et je pensais qu'il s'agissait d'espèces de coopératives vinicoles financées par des particuliers, comme moi. J'eusse mieux fait de penser : par des pigeons comme moi ! Mon interlocuteur avait dû s'en rendre compte car il continua dans la même veine :

- N'oubliez pas non plus les Fonds Communs de Placements. Mais vous pouvez préférer les valeurs étrangères. Cela dépend si vous voulez privilégier le court terme, le moyen terme ou le long terme. Dans le premier cas, le revenu est modeste; nous disons que le cours est court. Dans le dernier, c'est le long cours : il faut naviguer à vue. Il y a des écueils. Pour les éviter, on peut choisir le hors cote.

Cet individu me donnait le mal de mer. J'imaginais des bateaux naviguant entre d'énormes écueils, fouettés par le vent et les embruns, frappés par des lames de fond, essayant vainement de s'éloigner de la côte pour naviguer hors côte bien sûr ! Devant ma mine blême, il ajouta, sans doute pour me rassurer :

- Lorsque l'on fait de la bourse, il faut avoir les reins solides, car personne n'est à l'abri des turbulences rencontrées parfois au Palais Brongnard !

Tiens ! Qui est-il celui-là ? Il doit avoir les reins suffisamment solides pour naviguer à vue entre les écueils ! Pour ma modeste part, j'imaginais mon maigre pécule fondant sous l'effet conjugué du vent et des vagues. La Bourse est trop dangereuse, et je n'ai pas le pied marin ! D'une voix blanche, j'articulai péniblement :

- Excusez-moi, Monsieur, étant sujet au mal de mer, je ne suis pas tout à fait prêt à affronter le gros temps.

- Sans compter la tempête monétaire ! ajouta mon incorrigible bavard qui manifestement se régalait. Réfléchissez et revenez nous voir quand vous le voudrez. Nous serons toujours à votre disposition pour vous renseigner. Vous savez, il y a des bonnes actions, quoi qu'on dise.....

- Peut-être, mais j'ai des obligations envers certaines personnes. Je vais de ce pas déposer mes économies à la Caisse d'Épargne. Je voulais vous épargner ce détail, mais comme vous ne cessez de me vanter les actions, en voici une qui sera ma bonne action de la journée : je vais vous laisser à votre passionnante lecture, que vous avez abandonnée avec un regret manifeste à mon entrée. Au revoir Monsieur. »

Je sortis dignement et me dirigeai vers la Poste. J'y plaçai les économies qu'une vie de labeur m'avait permis de mettre de côté : 1 297,60 euros. Dans vingt ans, mon capital aura doublé. La vie était belle !

  A plus...

 

 

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14 avril 2011 4 14 /04 /avril /2011 08:32

 


Jouons un peu avec les mots...


 

L'air était calme. Aucun souffle de vent ne venait troubler un ciel où passaient quelques légers nuages floconneux.

Un petit courant d'air en profita pour jouer la fille de l'air. Il en avait assez des promesses en l'air de son père, un air austère qui portait bien son nom : l’air Martial.

- « Je t'emmènerai respirer l'air pur de la montagne, lui avait-il dit.

Mais comme rien ne venait, il décida de partir. Il profita d'un trou d'air et se retrouva dans un monde nouveau. Déjà, il regrettait sa fugue. Pourtant, il était libre comme l'air.

- De quoi ai-je l'air ? fit-il vaguement inquiet, je ne connais personne. Mais, n'ayons l'air de rien. Prenons un air détaché, ajouta-t-il d'un air entendu.

Il cheminait entre deux rangées de grands arbres. Une brise légère faisait frissonner les feuilles. Une jeune fille s'avançait vers lui. Arrivée à sa hauteur, elle s'arrêta et lui dit d'un air aimable :

- Qui es-tu, toi ? Je ne t'ai jamais vu. Tu as un drôle d'air.

- Je suis un petit courant d'air échappé d'une chambre. Et vous, qui êtes-vous ?

- Je suis une hôtesse de l'air. Je sais, habillée ainsi, je n'en ai pas l'air.

- Il faut avoir l'air de ce qu'on est ? Ne dirait-on pas que je suis une tête en l'air pour avoir voulu changer d'air, fit le petit courant d'air d'un air triste.

- Non, fit l'hôtesse, tu as l'air comme il faut. Mais ne sois pas si crispé : on dirait de l'air comprimé ! Détends-toi !

Le petit courant d'air prit un air convenu.

- Là, rit l'hôtesse, on dirait de l'air conditionné. Prends un air naturel !

- Ce n'est pas courant chez nous. On ne trouve que des grands airs, des faux airs, des airs pincés, des airs penchés, des airs sucrés. C'est pourquoi j'ai voulu envoyer tout ça en l'air et prendre l'air. Mais je me demande si j'ai bien fait. De quoi vais-je vivre ? De l'air du temps? Je n'ai même plus un coussin d'air pour m'asseoir, ou à la rigueur un nuage : ils sont bien trop hauts !

- Tu as l'air bien sérieux !

- Vous avez l'air de me le reprocher. Est-ce mal ?

- Non bien sûr, mais un peu de gaieté vous rend de bonne humeur ! La vie est belle ! Le soleil brille ! Chante donc un peu.

- Quel air voulez-vous que je siffle ?

- Tu sais siffler ?

- Évidemment, comme tous les courants d'air. Mais je ne vois pas de volets disjoints…..

- Pourquoi veux-tu des volets disjoints ?…..Nous ne sommes encore que le  14 avril !…….

- Vous…..Vous êtes drôle !……Eh bien, j’ai lu ceci dans un livre : le vent souffle habituellement, n’est-ce pas ? Eh bien ! il siffle dans les volets disjoints ! …….Mais excusez-moi, je me sens gêné, je manque d'air. Ce doit être le mal de l'air. C'est notre mal du pays.

- Tu ne manques pourtant pas d'air !

- Adieu, hôtesse de l'air, je vais retrouver mes frères dans les airs.

Il disparut dans l'azur comme une flèche.

- Décidément, fit l'hôtesse, il ne tient pas en place. Un vrai courant d'air ! »

 

A plus...

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12 avril 2011 2 12 /04 /avril /2011 07:46

Avouez qu'une telle lettre demande une réponse... La voici...

 


Chère solitaire,

 

Ainsi, tu t'es enfin rendu compte que tu devrais désormais aller acheter les bougies toi-même. Tu as mis six mois pour le comprendre. On ne pouvait pas espérer mieux de ta part.

Je ne suis pas rentré ce soir-là car j'ai soudain eu peur de me retrouver seul avec toi dans le noir, ou à la lueur blafarde des bougies. On ne sait pas ce qui peut se passer, un accident est si vite arrivé. J'aurais pu m'égratigner à tes griffes coloriées. A moins que je ne t'aie prise pour une autre ...... Va savoir ?

Tu me parles de tes bigoudis entortillés, de tes ongles qui se rongent d'ennui, de ton maquillage délicatement posé sur ta face comme des peintures de guerre, bref, de tout ce que je ne supportais plus. Ce n'est pas ainsi que tu me feras revenir ! Si tu avais pris la peine de bien te regarder, ainsi déguisée, défigurée, peinte, teinte, feinte, peut-être aurais-tu compris pourquoi les hommes se retournaient sur ton passage. Ce n'était pas de l'admiration, comme tu le croyais, mais plutôt de la stupéfaction, du saisissement et peut- être de l'effroi. Il faut avouer que tu ne ménageais pas les pots de couleur. Mais ce sont surtout tes cheveux verts qui les surprenaient. Et moi près de toi, de quoi avais-je l'air ? Du mari d'un clown ? J'étais gêné. Et comme je ne voulais pas entendre des rires narquois dans mon dos, je trouvais des excuses pour ne pas t'accompagner.

Alors, tu sais, tes bigoudis et autres accessoires, je m'en moque ! J'ai retrouvé la liberté que j'avais perdue en faisant ta connaissance. J'ai mis du temps à m'en rendre compte car j'essayais de faire de mon mieux pour t'être agréable. Je ne suis pas méchant. Mais trop, c'est trop ! Crois-tu que c'est normal d'obliger un homme à mettre un petit tablier brodé pour laver la vaisselle ? Tout le monde te dira qu'un bon tablier rustique, bien enveloppant pour protéger des aspersions d'eau grasse, ferait bien mieux l'affaire !

Et tu connais mon peu de goût pour les trempettes dans l'eau sale. J'en ai horreur Au lieu de m'acheter une balayette que j'aurais pu tenir sans me mouiller, tu me donnais une éponge. Tu sais pourtant bien que les éponges n'ont pas de manche ! C'est curieux comme tu ignorais les choses les plus élémentaires. Tu ne pensais qu'à ta petite personne. Eh bien, tu as tout le loisir de t'en occuper maintenant ! Evidemment, je ne suis plus là pour effectuer les tâches que tu n'aimais pas. Mais crois-tu que je les aimais, moi ? Tu ne t'es jamais posé la question. Tu t'es sans doute imaginé que j'avais été élevé pour faire la vaisselle, passer l'aspirateur, laver le linge sale, et confectionner des petits plats bien appétissants. En plus de mon métier qui m'occupait aussi un peu ! Je te servais comme une reine. Mais la reine était toujours d'humeur maussade ! Je voulais bien aider un peu dans la maison, comme un mari consciencieux le fait pour sa petite femme. Mais là, c’était moi qui faisais tout ! Et j’en ai eu assez. Est-ce que tu comprends cela ?…….

Tu penses peut-être que j'ai voyagé depuis tout ce temps. On peut être éloigné sans aller loin. On peut s'évader en restant enfermé. Lorsque nous étions ensemble, je m'évadais tous les jours et tu me croyais présent. Physiquement, oui, mais mon esprit vagabondait. Un jour, l'ai eu envie de m'évader réellement, de partir loin. J'ai donc profité de cette fameuse panne. Mais je voulais voir comment tu réagirais. Mon bon cœur m'interdisait de t'abandonner complètement.

Malgré mon amertume longtemps ruminée, je me culpabilisais encore de t'avoir laissée. Que veux-tu, on ne se refait pas ! Ma bonté me perdra……Elle m’a perdu, oui. J'ai donc, sous un nom d'emprunt, loué un studio en face de notre, enfin de ton appartement. Seul, le facteur était au courant. C'est lui qui m'a remis ta lettre. Heureusement, car l'adresse était curieuse. Tu m'écrivais chez le marchand de bougies, comme si je devais y être resté !

Là, bien caché par mon anonymat, ainsi que par un déguisement approprié, je t'ai aperçue. Ce vieux monsieur qui te saluait quand tu passais sur le trottoir, c'était moi. Tu changeais de semaine en semaine. Tu ne devais plus avoir le temps de te maquiller, tu étais à l'état brut. On te retrouvait. Si je ne t'avais pas bien connue, j’aurais eu pitié de toi. Mais je savais trop bien que si je m'étais laissé attendrir, les bigoudis auraient vite repris leur avantage. Face à de tels adversaires, je ne faisais pas le poids.

Je voulais que tu te rendes bien compte de tout le travail que je n'étais plus là pour accomplir et que tu devais assumer maintenant. Je voulais te laisser patauger dans ton eau de vaisselle, te dépêtrer avec ton linge sale, te mesurer à la batterie de cuisine midi et soir. Ah !  C'est facile de se carrer dans ses oreillers, les mains au vent pour sécher le vernis et lancer jovialement :

- Qu'est-ce qu'on mange ce midi, chéri ?

Et le chéri, lui, avait tout préparé, tout mitonné, tout arrangé. Il s'était même brûlé les doigts à la flamme du gaz. Et tout cela pour qu'on lui dise après s'être bien régalé :

- Ouais ......Ça n’a pas assez de goût…..Il manque un peu de sel comme d’habitude......

Maintenant, je prépare mes repas et je me fais même des compliments si c'est bon, ce qui est souvent le cas. Je ne demande rien à personne, je suis mon maître. J'ai déménagé pour m'éloigner de toi, et te laisser vivre ta vie.

Et tu voudrais que je revienne ! Pour recommencer à jouer les soubrettes avec mon petit tablier brodé ! Il n'en est pas question ! Le Robert en tablier brodé, c'est de l'histoire ancienne. Tu te souviens certainement que j'avais rédigé un testament en ta faveur, sur tes conseils d'ailleurs, ce qui m'a paru louche. Je l'ai annulé, pour en écrire un nouveau dans lequel tu ne joues plus aucun rôle. Inutile donc d'aller questionner le notaire. Il te dira que l'ancien testament est caduc, c'est le mot qu'il a employé, et qu'il faut se référer au nouveau testament.

Tu peux toujours continuer à te farder outrancièrement et interroger ton miroir pour savoir si tu es toujours la plus belle. Parle-lui sans fard, il te répondra.

Pour ma part, j'ai tout dit. Je te laisse donc avec tes pensées et peut-être tes regrets.

 

Robert, absent définitif…….

 

PS: Les bougies sont toujours disponibles chez le droguiste. Une panne d'électricité est si vite arrivée .....

(A plus...)

 

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10 avril 2011 7 10 /04 /avril /2011 18:17

 

Cher absent,

 

Voilà six mois que tu es parti chercher des bougies, ce fameux soir de la grande panne d'électricité. Je t'ai attendu un peu, j'avais surtout besoin des bougies. Elles m'ont manqué au début, mais l'électricité est revenue au bout de deux jours, alors que toi, tu cours toujours.

Je me décide à t'écrire aujourd'hui sur la vieille machine à écrire que tu as laissée et que je sais à peine utiliser correctement. Je n'ai jamais été une utilisatrice de quoi que ce soit. J'ai eu du mal à faire le point, ne sachant pas où il se trouvait sur cette antiquité que tu persistais à appeler machine à écrire. J'ai d'ailleurs aussi eu du mal à faire le point sur ma vie après ton départ, je devrais plutôt dire ton non-retour.

Je ne sais plus comment je dois t'appeler. J'ai hésité entre "Cher mari" : cela faisait pompeux, je ne t'ai jamais appelé ainsi. "Cher Robert" : cela date de la période où nous nous sommes connus et où tu m'appelais "chère Ginette" : époque lointaine ! Qui s'en souvient ? J'ai finalement opté pour "Cher absent", car n’étant point là, tu es absent. Je ne t'ai jamais appelé comme cela non plus. Il faut dire que tu étais toujours présent ! Et si j'ai écrit "cher", c'est parce que "absent" tout seul, ça faisait un peu sec, cela avait l'air de t'interpeller : Eh, là-bas, l’absent !……Et ne pense pas une seconde que j'essaie de te rappeler, non. Tu es parti, c'est ton affaire. Tu dois savoir ce que tu fais. Mais si tu veux revenir, je ne m'y opposerai pas...

Au début, je tournais un peu en rond, ne sachant par où commencer. Il faut dire que tu faisais beaucoup dans la maison... tout, oui, c'est vrai. Tu t'en acquittais si bien, et cela avait tellement l'air de te plaire ! Tu revenais des courses, chargé comme un bourricot, mais content, enfin tu en donnais l'impression. Ta cuisine était délicieuse, je crois que je ne te l'ai pas assez dit. Je la trouvais toujours trop ceci, ou pas assez cela......Tu ne disais rien, tu souriais toujours. J'étais convaincue que je te rendais heureux ! Je te laissais tout faire dans la maison ! C'est vrai, je te proposais de laver le linge à ta place, mais mollement, pour la forme. Tu me comprenais bien et répondais : mais non, je sais comment faire. Je voulais passer l'aspirateur, mais tu prétendais l'avoir caché pour que je ne le trouve pas. Et tu avais raison ! Les rares fois où je l'ai utilisé, je l'ai détraqué. Je ne sais pas ce que j'ai, je casse tout ce que je touche !

Il faut dire qu'au début de notre mariage, ces tâches matérielles me rebutaient grandement. Tu as fait tout le travail, je t'ai laissé agir. Et petit à petit tu as eu la situation bien en main : tu faisais tout dans la maison, du ménage à la cuisine en passant par le lavage et le repassage. N'était-ce pas mieux ainsi ? Cela te plaisait bien, n’est-ce pas ? Au fond, tu avais de la chance, tu faisais tout ce que tu voulais !……

Ce que je regrette le plus, outre tous ces travaux que je suis obligée d'effectuer maintenant, c'est le petit déjeuner que tu m'apportais au lit tous les matins. C'était pour moi le meilleur moment de la journée. Et ensuite, tes jours de congé, tu te mettais au ménage pendant que je me peignais les ongles, bien calée par des oreillers moelleux. Tu sais comme c'est délicat de se peindre les ongles. Ne te l'ai-je pas assez dit ? On doit tenir les mains, doigts écartés, pendant tout le temps qu'ils sèchent. C’est une rude épreuve ! Je ne connais rien de plus pénible !

Le maquillage me prenait beaucoup de temps. Parfois le bruit de l'aspirateur m'énervait un peu et je te le reprochais :

-Tu ne peux pas faire un peu moins de bruit ?... Quand même...

Quand on a les cheveux entortillés sur des bigoudis, ce vrombissement de moteur vous prend à la tête. Tu ne répondais jamais rien. Tes petits yeux plissés souriaient bizarrement.

Je m'étais habituée à t'abandonner la totalité du gouvernement de la maison. C'est vrai que ton métier te laissait pas mal de temps libre : employé du gaz, tu te promenais toute la journée pour relever les compteurs. Lorsque tu rentrais le soir vers six heures, cela te reposait de travailler un peu dans la cuisine. Tu ne pensais à rien, tu oubliais tes compteurs à gaz en ouvrant le nôtre pour réchauffer un bœuf miroton que tu avais mitonné le dimanche précédent.

Je t'aimais bien avec le petit tablier fleuri et brodé que je t'avais offert pour ta fête. Je t'avais également acheté pour tes étrennes un réfrigérateur neuf afin de t'épargner des descentes fréquentes à la cave où tu rangeais au frais les aliments. Une fois, je t'ai entendu crier : "J'en ai marre !" J'ai sursauté. Tu m'as avoué qu'une grosse mouche te gênait. Je t'ai cru, bien sûr ! Pour quelle autre raison aurais-tu pu dire cela ?

Alors, tu vois, je ne t'ai pas oublié. Tu me manques beaucoup, toi mon petit homme de ménage ! Je suis éreintée, il y a tant à faire dans une maison ! Et tu n'es plus là pour cela ! Tu t'y prenais si bien, tu semblais si content de toutes ces tâches matérielles, même si tu dormais peu, étant obligé de te coucher tard afin de terminer le ménage ou la vaisselle et de te lever tôt pour préparer mon petit déjeuner avant de partir travailler.

Reviens ! Je te promets que je te laisserai encore tout faire dans la maison. Tu seras ton maître, et je pourrai reprendre mes séances de maquillage et peintures que j'ai dû abandonner depuis six mois : mes ongles sont vilains, tu ne les reconnaîtrais plus du tout !

Cher absent, ne laisse pas ta femme seule devant ces travaux. L'évier est plein de vaisselle sale que je ne lave que lorsque je n'ai plus de vaisselle propre, car je n'aime pas du tout ce genre d'activité. Alors, je t'en supplie, reviens !

C'est forte de cet espoir que je te dis : à bientôt !

 

Ginette

 

PS : N'oublie pas les bougies. On ne sait jamais, il se peut qu'il y ait une autre panne d'électricité !

 ( A plus...)

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7 avril 2011 4 07 /04 /avril /2011 07:54

 

Avec un léger retard... je viens vous parler du 1er avril... J'avais pourtant ce texte sous le coude depuis un bon moment puisqu'il est paru dans l'un de mes multiples almanachs... Le voici donc...

 

L’année commençait autrefois le 1er avril. Le roi Charles IX décida en 1564 qu’elle commencerait désormais le 1er janvier. Les étrennes du 1er avril glissèrent donc vers le 1er janvier. Cependant, on continua à offrir le 1er avril des cadeaux fantaisistes et à se livrer à des plaisanteries. Peu à peu ce jour devint celui des mystifications en tous genres…..

Il est des gens pour qui le 1er avril dure toute l’année…..Ainsi, un certain Poinsinet, prince des naïfs, roi des jobards…..Il vivait au XVIIIè siècle et son entourage passait son temps à le berner.

Un jour, on l’avertit qu’il avait été choisi pour être le précepteur d’un jeune prince russe. Pour cela, il devait se rendre à Saint-Pétersbourg. Notre naïf crut ces sornettes. Mais auparavant, lui dit-on, il devait apprendre le russe…..évidemment !

On lui trouva donc un professeur “ ès russe ”. Pendant six longs mois, Poinsinet prit consciencieusement une leçon de russe chaque jour. Au bout de ce temps, il se déclara prêt à partir, car il parlait parfaitement le russe.

C’est alors que les farceurs lui révélèrent qu’il n’avait jamais été engagé comme précepteur, et qu’en fait de russe, il avait appris…..le breton !……

Ne croyez pas que la crédulité est le privilège des modestes, des simples….Charles Weiss, historien et étymologiste, reçut un 1er avril (il aurait quand même dû se méfier !….) un mot d’un étudiant lui annonçant qu’on venait de découvrir sur un vieux puits une étrange inscription pour laquelle il demandait ses lumières. La voici :

RES

ER

VO

IR

Notre éminent savant, après de longues recherches, décréta que le puits avait été creusé par les Romains et que l’inscription signifiait : “ RESpublica ERigere VOluit ad IRrigandum ” (la République a voulu construire pour arroser). Il recevait le lendemain un second mot de l’étudiant, lui disant qu’il s’était trompé et qu’il fallait lire RESERVOIR…….

Remontons un peu le temps. Nous sommes sous le règne de Louis XIV. Des farceurs s’introduisirent, un 31 mars au soir dans la chambre du marquis de Grammont qui dormait profondément. Ils lui prirent ses vêtements que des tailleurs décousirent et recousirent plusieurs tailles en dessous.

Le lendemain 1er avril, lorsque le marquis voulu s’habiller, il s’aperçut avec épouvante qu’il ne pouvait passer ses habits trop petits. Sa terreur augmenta lorsque ses amis lui dirent en le voyant qu’il était tout enflé. Ils lui conseillèrent de se coucher et d’appeler un médecin, qui se présenta bientôt.

C’était, on l’aura compris, un membre de la conspiration…..Il l’examina gravement et écrivit sur une feuille sa prescription : “ Accipe cisalia et dissue purpunctum. ” Ce qui signifiait tout simplement : Prends des ciseaux et découds ton pourpoint…..

Ah mais !…..On savait peut-être rire autrefois, mais cela n’empêchait pas d’avoir des lettres !…..

 

A plus...

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3 avril 2011 7 03 /04 /avril /2011 08:37

 

 

 

L’abbé Le Caronnel était curé de Champs sur Orne depuis un certain nombre d’années. Il avait 45 ans et bouillait d’impatience de devoir rester dans ce petit village où tout avancement semblait compromis. Monseigneur l’avait certainement oublié ! Il se sentait pourtant prêt à coiffer la barrette d’archiprêtre, ou la mosette de chanoine de la cathédrale…..Mais comme rien ne venait et qu’il ne voulait pas que son ministère en pâtît, il s’occupait de ses ouailles du mieux qu’il pouvait.

Lorsqu’il était arrivé dans cette petite commune ornaise, ce qui avait le plus surpris ses ouailles c’est la pipe qu’il tenait tout le temps fermement accrochée à sa bouche. C’est à peine s’il l’ouvrait (la bouche…) pour prononcer les paroles indispensables….Son premier sermon fut franc et direct. Il n’avait quand même pas sa pipe à la bouche ! Mais il dit :

- « Mes chers frères, vous aurez souvent l’occasion de me voir fumer ma pipe, et même la taper sur le talon de ma chaussure pour enlever la cendre !....

Ils étaient prévenus ! Après tout, qu’il fume sa pipe s’il le désire, du moment que son ministère n’en souffre pas. Ce qui était le cas. Un brave homme, serviable, à qui on pouvait demander conseil. Néanmoins, ses paroissiens ne comprenaient pas qu’il fume sa pipe tout en récitant son bréviaire ! Cela ne se fait pas ! Pour prier le Seigneur, point n’est besoin de pipe !....

Mais notre bon prêtre ne prêtait pas attention aux commérages.

- Le chien aboie, disait-il, la caravane passe !.....

Les gens se demandaient bien de quel chien il s’agissait, chacun soupçonnant celui du voisin……

Il recevait fréquemment la visite d’un confrère d’une paroisse voisine. Les deux ecclésiastiques passaient un bout de journée ensemble, une façon comme une autre de ne pas rester seul tout le temps. A cette époque, chaque commune était pourvue d’un prêtre, lequel n’était pas surchargé de travail…..Un jour, l’autre prêtre lui dit :

- J’ai entendu dire que tu fumais la pipe pendant que tu disais ton bréviaire.

- C’est exact ! J’ai obtenu la permission de Monseigneur.

- Comment cela peut-il se faire ? J’ai aussi demandé l’autorisation à Monseigneur, qui me l’a refusée ! Ce n’est pas juste !

- Attends un peu : que lui as-tu demandé exactement ?

- Eh bien ! Je lui ai demandé si je pouvais fumer ma pipe pendant que je disais mon bréviaire. Il a dit non, pas question !

- Je vois. Moi je lui ai demandé si je pouvais dire mon bréviaire pendant que je fumais la pipe. Il m’a dit oui, sans problème !

- Mais….c’est jouer avec les mots !....

- Que veux-tu ! Dans notre situation, c’est le seul jeu qui nous reste !....

Les deux prêtres avaient bien ri. Mais les paroissiens de Champs sur Orne trouvaient quand même qu’il exagérait un peu…..

Un bedeau secondait notre abbé fumeur de pipe pour l’entretien de l’église et la préparation la messe. C’est lui qui mettait le vin et l’eau dans les burettes et les disposait sur la crédence. Il alimentait en cierges la statue de sainte Ragnetrude, patronne de la paroisse, que l’on priait pour obtenir la guérison des écrouelles.

Autrefois, le roi de France avait le pouvoir de les guérir lorsqu’il les touchait le jour de son sacre. Mais voilà bien longtemps qu’un roi de France n’avait pas été sacré…..Le Président de la République ne possédait pas ce pouvoir……Du moins, n’avait-il pas essayé…..

L’abbé veillait à ce que ses paroissiens assistent à la messe tous les dimanches, communient au moins une fois par an pour Pâques, et se confessent régulièrement. Tous suivaient ses prescriptions dévotement. Tous ? Non, pas tous. Le bedeau ne venait jamais se confesser !…..

Oui, le bedeau, celui qui était son plus proche collaborateur, qui prenait une figure angélique et un air vertueux lorsqu’il se déplaçait autour de l’autel avec des gestes de bon apôtre, ne manquant jamais une génuflexion chaque fois qu’il passait devant le Saint Sacrement, à qui on aurait donné le Bon Dieu sans confession, le bedeau ne venait jamais se confesser !

Cela chiffonnait le brave abbé. Il avait réussi à mener jusqu’au confessionnal le père Chauffier, un mécréant notoire, qui jurait et sacrait comme un charretier, et se flattait ouvertement de bouffer un curé chaque matin pour son petit déjeuner…..

Mais là……Son propre sacristain…..L’abbé ne savait comment s’y prendre. Le bedeau avait passé l’âge de se faire gourmander comme un gamin. Il fallait agir avec doigté et profiter d’une circonstance favorable.

Un jour, le prêtre et le bedeau se trouvaient tous les deux dans l’église pour régler quelque problème matériel. L’abbé eut une idée, inspirée certainement par le Saint Esprit.

-« Dites donc, père Duchemin, j’ai réparé le petit banc sur lequel s’agenouillent les fidèles qui viennent se confesser. Je voudrais vérifier qu’il est bien solide……Vous ne voudriez pas vous y agenouiller un peu….afin que je vérifie sa solidité ?…..

L’affaire était si bien présentée que le sacristain n’y vit que du feu. En bougonnant un peu pour la forme, il s’installa dans le confessionnal à la place qu’occupent habituellement les repentis.

- Je vais m’asseoir à mon tour dans le confessionnal, fit le prêtre d’une voix faussement enjouée. Ainsi les conditions seront requises et nous pourrons mieux nous rendre compte….

Une fois assis, il s’adressa au bedeau.

- Dites-moi, père Duchemin, qui donc boit le vin de messe quand je ne suis pas là ?….

Aucune réponse.

- Dites donc, qui éteint les cierges aussitôt qu’ils sont allumés et va ensuite les revendre ?…Pour son propre compte ?….

Silence.

- Père Duchemin, je vous parle ! Qu’avez-vous à répondre à cela ?

Le bedeau sortit légèrement la tête et fit d’un air innocent :

- Vous me parliez Monsieur le curé ?....Ah mais ça c’est curieux !….Je n’entends rien de ce que vous dites ! Mais alors, rien de rien !

- Comment cela, vous n’entendez rien ?

- Je vous assure que d’ici on n’entend rien !

- Voyons cela ! Venez à ma place, je vais à la vôtre !

Lorsque les deux eurent changé de place, le bedeau dit :

- Vous m’entendez bien, Monsieur le Curé ?

- Très bien !

- Dites donc, Monsieur le curé, qui fume sa pipe pendant qu’il dit son bréviaire ?.....

Silence.

- M’entendez-vous, l’abbé ?

Au bout d’un moment, le curé sortit la tête et dit :

- Vous avez dit quelque chose ?

- Oui ! J’ai demandé….

Mais l’abbé toussa pour couvrir ses paroles et déclara :

- C’est bizarre ! Il y a certainement une mauvaise acoustique !  »

- Une mauvaise encaustique ? Mais je n’ai pas ciré le confessionnal !

- Non ! Laissez tomber ! Vous avez raison. On n’entend absolument rien d’ici !…. »

(A plus...)

 

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1 avril 2011 5 01 /04 /avril /2011 09:08

 

Une fausse manipulation sans doute... Je m'en excuse....

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