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15 décembre 2010 3 15 /12 /décembre /2010 08:48

 

 Voici une histoire extraite de mon livre "L'Ecole de Monsieur Paul".

(Une histoire vraie... je le signale... Elle m'a été racontée par le prêtre à qui cette aventure est arrivée...)


 

Cette journée de printemps était vraiment superbe. Les oiseaux s’égosillaient dans les halliers. Ils voulaient certainement rattraper le temps perdu par l’hiver et sa froidure. Les pommiers étaient en fleurs, l’air était doux et parfumé.

Tout respirait le calme et la félicité dans ce petit village du Perche normand. Dans l’école, on entendait parfois le bourdonnement des voix qui lisaient toutes ensemble.

C’était une vieille salle de classe, qui n’avait pas changé depuis l’époque de Jules Ferry, avec des fenêtres hautes pour ne pas que les enfants soient distraits par ce qui se passait à l’extérieur, des plafonds élevés afin que chacun dispose d’un cubage d’air suffisant. Sachant qu’il faut tant de m³ pour un élève, on demande combien de mètres cubes seront nécessaires pour une classe de 30 élèves…..Bref, cela donnait des plafonds élevés !…..

Les tables de bois avaient vu passer des générations d’enfants, comme en témoignaient les inscriptions gravées ou les taches d’encre violette qui les décoraient. Rien ne signalait cette classe, anonyme parmi toutes les classes de France à l’époque.

Pourtant, un visiteur aurait remarqué dès son entrée dans cette école publique un grand crucifix accroché au-dessus du tableau. Mais ici, personne ne le voyait plus. Il faisait partie des meubles, si l’on peut dire…..Depuis combien de temps était-il accroché au mur ? Personne ne saurait le dire. Les plus anciens l’avaient toujours vu là. Peut-être l’école était-elle une école religieuse avant la nationalisation de l’enseignement. Mais cela remontait à des décennies ! On avait oublié d’enlever le crucifix, c’est tout. Il ne gênait personne, personne n’y faisait plus attention.

Mais un jour, par une triste journée de rentrée du mois d’octobre, un jeune instituteur était arrivé. Très vite, il avait remarqué ce que personne ne voyait plus : le crucifix. Pétri d’idéal laïque (mais pour lui être laïque signifiait être contre), pénétré de l’importance de sa mission pédagogique, il décréta que ce crucifix n’avait pas sa place dans ce sanctuaire laïque.

On peut lui donner raison. Certes, personne ne remarquait plus le crucifix. Mais il était là, dans une classe d’une école publique. Disons qu’il aurait été mieux à sa place dans une église ! C’est ce que notre pédagogue aurait dû faire : demander au curé de l’accueillir dans son saint lieu !….Discrètement !

Hélas !…….

Le sens de la mesure n’était pas non plus la qualité première de notre bouillant instituteur. Persuadé de son bon droit, il décida de frapper un grand coup !

Un matin, alors que les enfants venaient de s’asseoir à leur place et croisaient sagement les bras, il se plaça théâtralement devant eux et déclara :

-« Aujourd’hui, on va décrocher le pendu !……..

Il alla dans le couloir chercher une échelle qu’il avait préparée, la disposa contre le mur, gravit solennellement les échelons et décrocha le crucifix……avec un peu de mal car il était là depuis longtemps, la fixation était rouillée. Puis, satisfait de son coup d’éclat, il descendit en disant :

- Voilà !…….

Il promena sur son auditoire étonné un regard triomphant…..et la classe se mit au travail.

Le midi et le soir, en rentrant chez eux, les enfants racontèrent la scène. Ce fut l’indignation générale. Comment ce monsieur, qui n’était pas de la commune, se permettait d’enlever un objet que tous avaient vu à cette place et qui ne les avait pas empêchés de passer avec succès le Certificat d’Études ?……

Le maire vint trouver l’instituteur pour essayer de le raisonner : sans succès.

- Monsieur le Maire, il ne doit pas y avoir d’objets de culte dans les écoles de la République ! Pas plus un crucifix que……

Il cherchait vainement un objet de culte d’une autre religion, pour bien montrer qu’il ne faisait pas preuve de sectarisme contre la religion catholique…..mais rien ne venait. Il ne fréquentait certainement jamais les lieux de cultes, quels qu’ils soient. A bout d’argument, il lança :

-…..Que de statues de saints !……

- Monsieur l’instituteur, répondit le maire qui était un brave paysan plein de bon sens, vous mélangez tout. Il ne s’agit pas de statues de saints, mais d’un modeste crucifix. Je sais que l’école publique est ouverte à tous, et qu’elle doit rester en dehors des religions. Mais avouez que vous n’avez pas mis les formes ! Vous seriez venu me dire en privé que vous souhaitiez voir enlever le crucifix, je suis certain que Monsieur le curé vous aurait compris, comme moi. Mais vous avez choisi l’affrontement. De plus, n’avez-vous pas dit devant vos élèves que vous alliez décrocher le pendu ?……N’est-ce pas injurieux pour les âmes bien pensantes ? Ne vous a-t-on pas appris à l’École Normale que vous ne deviez choquer ni vos élèves ni leurs parents ?

L’instituteur, qui écoutait avec un certain détachement, réalisa soudain qu’on pourrait lui reprocher son intolérance sectaire. Bah !….Des mots !….Il resta impassible. Le maire continua :

- Si vous aviez raison sur le fond, vous avez tort sur la forme. Aussi, je vous préviens que cette affaire n’en restera pas là !

L’instituteur sentit la menace. Il était peut-être jeune et plein d’ardeur, mais il comprit que devant des notables campagnards solidement installés, le petit instituteur qu’il était ne pèserait pas lourd.

Il décida d’ouvrir son "parapluie administratif", c’est à dire demander l’avis et pourquoi pas l’appui de son inspecteur primaire. Bien sûr, il présenta la chose à son avantage, expliquant qu’il avait voulu simplement enlever d’une classe publique un crucifix qui n’était pas à sa place. Il passa sous silence l’aspect provocateur de son geste et sa parole malheureuse.

Quelques jours plus tard, un jeudi matin, alors qu’il se trouvait dans sa classe pour préparer le travail du lendemain, il recevait une réponse de son inspecteur. En résumé, il assurait son "cher ami" de son soutien le plus total. Il en profitait pour dénigrer l’Eglise et son aspect rétrograde, symbolisé par les curés et leur tenue d’un autre âge. Sa fonction aurait dû l’inciter à plus de pondération que son jeune adjoint….

A cette lecture, il se sentit mieux. Le maire et son Conseil Municipal pouvaient crier tant qu’ils voulaient, il avait l’appui de son supérieur hiérarchique. Que risquait-il ?……..

C’est juste à ce moment que le curé de la commune se présenta pour trouver un terrain d’entente à cette affaire qu’il jugeait ridicule, mais qu’il ne voulait pas laisser passer sans réagir. Il lui demanda donc de replacer le crucifix à sa place, afin de calmer les esprits. Plus tard, lorsque la vie aurait repris son cours normal, il pourrait enlever l’objet du litige, mais discrètement, sans provocation inutile.

C’était une proposition honnête ! Un modus vivendi qui remplaçait le casus belli !…….Le curé était un brave homme, indulgent pour la jeunesse, mais néanmoins conscient des règles à respecter ! Fort de l’appui de son inspecteur, l’instituteur refusa tout net, disant bien haut qu’il se moquait des suites éventuelles de cette histoire, que de toutes façons, il avait raison.…..Comme le curé insistait, le jeune homme sortit la lettre de sa poche et la brandit devant l’abbé en disant :

- Vous ne pouvez rien contre moi !…..J’ai reçu une lettre de mon inspecteur qui m’approuve. Alors, allez-vous m’obliger par la force à remettre le crucifix ?…..Peut-être employer la force publique ?……

Son air goguenard agaça l’abbé, pourtant de nature bonne et pacifique. Il demanda d’une voix neutre :

- Cette lettre, pouvez-vous me la montrer afin que je me rende compte par moi-même ?…..

- Mais certainement, répondit fièrement le jeune homme. Tenez, la voici !

Le curé s’en saisit, la parcourut rapidement et dit en la mettant dans sa poche :

- Je vous remercie vivement de me fournir les preuves de la complicité de votre chef.

- Mais…..suffoqua le naïf…..Vous allez me la rendre ?……

- Vous la rendre ? ….Certainement pas ! Devant votre entêtement, j’utilise une arme qui ne m’est pas habituelle……Mais vous l’avez voulu ! Cette lettre est fort compromettante pour votre inspecteur qui n’a pas l’excuse de la jeunesse, lui ! Il a écrit là des paroles qui pourraient lui coûter cher !

Le jeune homme sentit une sueur glacée lui couler dans le dos. Il voulait encore braver, mais le cœur n’y était plus. L’abbé le sentit, et eut pitié de lui.

- Monsieur l’instituteur, fit-il, vous êtes jeune et bien naïf. Vous vous êtes laissé emporter par votre fougue. Que le crucifix ne fasse pas partie de vos objets familiers, je le conçois facilement. Qu’à la rigueur un crucifix ne soit pas à sa place dans une école publique, admettons. Mais voyons, le décrocher ostensiblement devant les enfants en prononçant ces paroles sacrilèges que je n’ose répéter……Non ! Il fallait venir me voir afin de régler ce problème anodin ! Nous aurions certainement trouvé un terrain d’entente. Maintenant, les choses sont allées trop loin.

L’instituteur, la mâchoire serrée, écoutait ces paroles qui lui traversaient le cœur comme autant d’aiguilles.

- Aussi, continua l’abbé, je veux bien oublier cette lettre dangereuse pour votre chef. Mais il faudra que vous remettiez le crucifix à sa place…..

L’instituteur eut un haut le cœur.

- Oui, vous ! ….Et j’ajoute, devant vos élèves !

- Mais !….Ce serait me désavouer !….

- Et ça !….répondit le curé en tendant la lettre. Ne croyez-vous pas que vous seriez de toutes façons désavoué ?……Et je ne parle pas de la punition administrative…..Car votre cher ami l’inspecteur ne vous pardonnera pas son imprudence et votre inconscience…..Moi, je comprends votre jeunesse et pardonne votre naïveté. ….Alors ?

Les choses se passèrent comme prévu. Le crucifix retrouva sa place au-dessus du tableau. Au retour des vacances de Noël, un nouvel instituteur se présenta pour prendre en charge la classe.

- Dommage !….firent les parents, c’était un bon instituteur !…… ”

C’est ainsi que le crucifix, après avoir retrouvé sa place, y resta. Est-il toujours accroché au-dessus du tableau ?…

 

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13 décembre 2010 1 13 /12 /décembre /2010 09:10

 

 

Le réseau routier français était, sous l’Ancien régime, l’un sinon le meilleur d’Europe. A quel prix !… dirons-nous. Mais on n’a rien sans mal ! La corvée si décriée, l’abominable corvée, “ cet entretien gratuit des routes par le manant ”, était la cause de la belle tenue de ces routes magnifiques que l’Europe nous enviait. Mais la Révolution, dans un élan de justice bien compréhensible, supprimait la corvée comme tous les autres privilèges.

On ne peut qu’applaudir… L’ennui, c’est que personne ne s’occupa plus des chaussées qui restèrent à l’abandon. Il faut dire que le gouvernement révolutionnaire avait, si j’ose me permettre cette familiarité, d’autres chats à fouetter…..

La Révolution passa. A la Terreur succéda la gabegie du Directoire. Puis Bonaparte arriva. Ce fut le Consulat. Il était urgent de remettre de l’ordre dans la maison…..Il nomma des nouveaux préfets. Ainsi, Beugnot fut désigné comme préfet de Seine-Maritime. Il avait alors un peu moins de 40 ans. Cet homme politique avait été député sous l’Assemblée Législative, et emprisonné sous la Terreur.

Il décida un beau jour de faire une tournée d’inspection dans son département. Le voilà donc parti dans sa calèche sur la route qui reliait Dieppe à Neuchâtel. Elle ressemblait à une mauvaise piste. L’état des routes avait des points communs avec la situation de la France... Au bout de plusieurs kilomètres, la calèche se rompit. Impossible de la remettre en état.

Le préfet continua donc à pied, avec toute la dignité que lui permettait la condition de piéton, nouvelle pour un préfet en grande tenue…..Quelques kilomètres plus loin, on n’aurait pas reconnu un haut dignitaire dans ce marcheur couvert de poussière. Arrive un gendarme à cheval qui l’apostrophe :

- “ Vous n’auriez pas vu le préfet, par hasard ? … Nous l’attendons à Neuchâtel depuis un couple d’heures…..

Le pauvre Beugnot dut avouer que le préfet, c’était lui… Le gendarme le prit en croupe et voilà notre équipage qui partit au grand trot. Mais les secousses étaient si vives que le malheureux fonctionnaire consulaire se retrouva dans le fossé.

Pendant ce temps, à Neuchâtel, les autorités attendaient. Le sous-préfet avait réuni une garde d’honneur de 150 cavaliers. Le temps passait, on s’impatientait. Que pouvait-il bien faire ?… Il ne connaissait pas son nouveau chef et se posait des questions sur sa ponctualité et sa compétence…

Soudain, on vit arriver un gendarme portant en croupe un individu débraillé. Ce devait être un prisonnier qu’il ramenait à la prison…

- Avez-vous rencontré les équipages du gouvernement ?… demanda le sous-préfet.

Montrant d’un mouvement de tête le malheureux préfet qui se cramponnait tant bien que mal derrière lui, le gendarme dit simplement :

- Le gouvernement ?… Le voilà ! Vous en croirez ce que vous voudrez, mais c’est comme ça !… ”

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11 décembre 2010 6 11 /12 /décembre /2010 08:39

 

Un autre conte de Noël (extrait de "De derrière les fagots")

 

 

Eulalie trottinait à pas menus vers le cimetière de cette petite ville normande. On aurait pu penser qu’elle courait. Mais non ! Elle allait de son pas de souris, le pas d’une petite vieille de 80 ans bien sonnés…..

Elle poussa la grille qui s’ouvrit dans un grincement sinistre. Pour un cimetière, quoi de plus normal ? Mais ce couinement l’agaçait. Pourquoi les grilles des cimetières sont-elles obligées de grincer chaque fois qu’on les ouvre ? Elle se promit d’amener un peu d’huile la prochaine fois qu’elle viendrait.

Elle avança un peu dans l’allée, regarda autour d’elle et se dirigea vers la tombe de son mari qui l’avait quittée il y a de nombreuses années. Elle venait ainsi souvent au cimetière. Comme elle était seule, c’était sa sortie favorite. Son atmosphère calme lui apportait la paix intérieure. Et puis, disait-elle, ne sommes-nous pas amenés à venir y séjourner un jour ?....Elle ajoutait bien vite : le plus tard possible !

Après avoir déposé quelques fleurs et nettoyé la tombe de son mari, elle faisait un petit tour. Elle avait remarqué que certaines tombes étaient abondamment fleuries, alors que d’autres n’avaient pas le moindre petit bouquet. Cette injustice la désolait. Nous sommes tous égaux devant la mort, pensait-elle, c’est pourquoi tous les morts ont droit à un bouquet de fleurs !

Mais les mois passaient, les mêmes tombes étaient toujours fleuries, tandis que d’autres semblaient toujours abandonnées. Personne n’y déposait jamais un bouquet, si petit soit-il. Aussi un jour elle décida de rétablir l’équilibre. Mais ses moyens modestes ne lui permettaient pas d’acheter des fleurs afin de garnir les tombes délaissées. Sa petite retraite n’y aurait pas suffi. Elle arrivait péniblement à acheter le minimum qui lui permettait de survivre. D’ailleurs, pour fleurir un peu la tombe de son mari, elle allait cueillir quelques bouquets sur les talus. Comment faire ?

Elle tourna cette question dans sa tête, sans lui trouver de réponse. Un jour qu’elle versait du lait dans l’écuelle de son chat qui lui tenait compagnie, elle dit :

- « Tu vois, mon pauvre Pompon, nous sommes seuls tous les deux, et nous sommes obligés de partager le lait !

Ces derniers mots résonnèrent dans sa tête. Partager le lait…..Pourquoi ne pas en faire autant au cimetière ?....Partager, non pas du lait, mais des fleurs ! Puisque certaines tombes étaient trop fleuries, il suffisait d’y prélever des fleurs et de les répartir sur celles qui n’avaient rien. Ce n’était pas du vol, puisqu’elle n’en tirait aucun bénéfice, juste une meilleure répartition, un partage équitable que les locataires de l’endroit auraient certainement accepté, s’ils avaient eu le loisir de s’exprimer.

Elle décida donc d’être le bras par lequel la justice régnerait sur le cimetière. Mais il ne fallait pas se faire remarquer, car si elle était sûre du silence des morts, elle n’était pas certaine d’obtenir l’approbation des vivants, c’est à dire des familles sur la tombe desquelles elle ferait ses prélèvements….égalitaires.

Elle pensa que le moment de midi était le plus propice à son action. Les gens sont plus occupés à préparer le repas qu’à se promener dans un cimetière. Un lundi midi, elle poussa donc la grille. L’endroit était désert. C’était le cimetière d’une petite ville de province, disposé sur deux niveaux communiquant par un escalier de pierre. Une grande croix s’élevait dans la partie haute, entourée par des grosses chaînes de fer rouillées. Quatre cyprès se dressaient aux coins. Les tombes qui occupaient cette partie étaient toujours bien fleuries, tandis que la plupart de celles de la partie basse n’avaient aucun ornement.

Elle se dirigea vers une tombe, se pencha vers un magnifique bouquet qui l’ornait, regarda furtivement autour d’elle, fit semblant de disposer un peu mieux les fleurs, en profita pour saisir quelques-unes, et continua son chemin. Elle fit de même sur d’autres tombes. Puis, les bras chargés, comme quelqu’un qui va fleurir la tombe d’un proche, elle se dirigea vers l’escalier et descendit au niveau inférieur, celui qui était négligé. Elle avait trouvé des pots abandonnés dans un coin. Elle les remplit d’eau, disposa ses fleurs et plaça ses bouquets sur des tombes. Elle recommença son opération plusieurs fois, jusqu’à ce que toutes les pierres tombales ou presque se trouvent fleuries. Puis, satisfaite, elle rentra chez elle.

Le lendemain, lorsqu’elle se rendit au cimetière, elle eut la satisfaction de constater que cette fois la quasi totalité des monuments funéraires se trouvaient fleuris, certains plus que d’autres, mais tous avaient au moins un petit bouquet. Les semaines suivantes, elle renouvela sa manoeuvre avec le même succès.

Mais on s’aperçut bien vite que des tombes abandonnées reprenaient soudain vie. La famille, absente depuis des années, se manifestait-elle brusquement ? Pourquoi ? Ce phénomène agita un moment la petite ville. On chercha à savoir. On avait bien vu une petite vieille qui trottait dans les allées du cimetière. Mais comment imaginer qu’elle était responsable de ce fleurissement…spontané ?

Certaines familles eurent l’impression que le volume des fleurs déposées sur leurs tombes diminuait. Certes il en restait, mais il leur semblait que le bouquet était moins épais. Ils devaient se tromper ! Pourtant…..

Après quelques jours d’effervescence, pendant lesquels notre petite fleuriste se tint tranquille, le calme retomba sur la ville. Le cimetière retrouva sa paix et la petite vieille put reprendre ses activités. Tous les jours ou presque, qu’il pleuve ou qu’il vente, qu’il fasse chaud ou qu’il gèle, elle venait au cimetière et faisait sa répartition avec la satisfaction du devoir accompli.

Décembre arriva. Un froid vif s’était soudain abattu sur la ville. Depuis quelques jours, elle se sentait fatiguée. Mais elle se forçait à venir car elle pensait que tous ces défunts n’étaient plus abandonnés depuis qu’elle les fleurissait, et qu’ils attendaient sa venue comme celle d’une amie. La proximité de Noël l’encourageait.

- Le petit Jésus est venu sur la Terre pour tout le monde, se disait-elle. Pas plus pour les uns que pour les autres. Il est donc normal que toutes les tombes soient également fleuries ce jour-là ! »

Si le froid glacial rendait sa démarche pénible, il la facilitait aussi car personne ne se risquait dans les allées balayées par un vent polaire. Elle pouvait donc opérer ses prélèvements et procéder à sa répartition sans risquer d’être découverte. Mais elle s’épuisait à ce travail, courant d’une tombe à l’autre, toujours en mouvement, jamais au repos. Ses doigts engourdis avaient du mal à tenir les vases et à les remplir d’eau.

Le 24 décembre, quelques flocons se mirent à voler dans un ciel plombé. Puis la neige se mit à tomber dru. Lorsque la petite vieille sortit de chez elle vers cinq heures, il faisait effroyablement froid et comme il neigeait depuis le matin, il faisait déjà sombre. Cependant, elle voulut aller au cimetière afin de vérifier si tout était en ordre comme elle le souhaitait. Son pas se faisait moins alerte, sa respiration était courte et rapide. Elle était essoufflée lorsqu’elle arriva au cimetière. Un coup d’œil circulaire lui permit de se rendre compte que tout paraissait en ordre. Cependant, il lui sembla remarquer une tombe oubliée, là-bas, dans la partie inférieure.

Elle préleva au passage quelques fleurs. Quand elle arriva devant la tombe qui effectivement présentait une dalle nue, elle sentit un violent coup de poignard au cœur, ses yeux se voilèrent et perdit connaissance et s’affaissa comme une poupée de chiffon sur la neige.

Le lendemain, les premiers visiteurs du cimetière trouvèrent la petite fleuriste à moitié recouverte de neige, tenant contre elle un maigre bouquet. Mais tout autour d’elle, le sol était jonché de roses. Elle semblait sourire. En réalité, elle avait rejoint la maison du Père, là où il n’y avait plus ni froid, ni faim, ni misère, ni chagrin. En cette nuit de Noël, Dieu l’avait rappelée à lui. Et pour la récompenser de sa bonne action envers ceux qui n’avaient rien, Il l’avait fleurie à son tour, elle qui s’était tant dépensée pour fleurir les autres. Après tout, n’était-ce pas normal ?....

 

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9 décembre 2010 4 09 /12 /décembre /2010 08:20

 

 

 

Julien vivait avec ses parents dans un grand port de pêche finistérien. Nous étions au milieu des années 40, juste après la guerre. Il ne se distinguait pas des autres garçons de son âge, qui galopaient en culottes courtes sur les quais ou se glissaient dans les canots, à moins qu’ils n’aillent pêcher le chinchard au bout de la digue.

Mais Julien avait une particularité rare : il croyait au Père Noël. A trois ans, c'est touchant. A sept ans, c'est troublant. A douze ans, c'est inquiétant. Mais l'enfant, loin de ces considérations de grandes personnes, à douze ans bien sonnés, croyait dur comme fer en ce vieux bonhomme rouge encapuchonné.

Cette croyance prolongée au-delà de l’âge dit de raison, pour ne pas dire cette crédulité excessive, faisait d'ailleurs la joie de ses parents qui éprouvaient autant de plaisir que lui, sinon plus, lorsqu’ils lui glissaient des cadeaux dans les chaussures qu’il n’oubliait pas de placer sous le sapin le 24 décembre. Ils avaient ainsi l'impression de s'offrir les cadeaux qu’ils n'avaient pas reçus à son âge.

Ils lui affirmaient avec aplomb que le Père Noël descendait par la cheminée pour déposer les cadeaux au pied du sapin. Jamais Julien n'avait pensé que l'étroitesse du conduit était un obstacle insurmontable, un empêchement rédhibitoire, à la réalisation de cet exploit. Ce patriarche joufflu et pansu devait être en caoutchouc, pour pouvoir se prêter à ces contorsions acrobatiques, à moins qu'il ne soit une baudruche qui se gonfle et dégonfle à volonté. Cela lui permettait de se glisser dans les endroits les plus resserrés. Et puis, peu importe ce qu’il était : puisque ses parents l'affirmaient, ce devait être vrai ! Comment mettre en doute leur parole ?

Et pourtant...

Pourtant, ses camarades disaient tout haut que ce personnage n'existait pas. Les plus dégourdis prétendaient même que c'étaient les parents qui, la nuit venue, se glissaient dans l'obscurité comme des malfaiteurs, déposaient délicatement les paquets enrubannés devant l'âtre où aucun feu ne brûlait et se retiraient sur la pointe des pieds. Ils auraient pu les placer ailleurs mais les deux complices d'un soir répétaient les gestes rituels que des générations de parents avaient accomplis avant eux.

- « Je les ai vus, affirma un espiègle avec force. Le soir de Noël, je n'arrivais pas à m'endormir. J’étais énervé par l’idée de découvrir mes cadeaux. J’aurais voulu être au lendemain. Soudain, j'entendis des bruits dans la salle. Je me levai doucement et entrouvris la porte. J'aperçus mes parents qui disposaient les cadeaux sous le sapin dressé près de la cheminée. Je les ai bien reconnus ! Ils avaient l'air de bien s'amuser !

- Oui, ajouta un autre, et je sais même où ils les cachent avant pour ne pas que nous les trouvions ! Un jour, je jouais dans le grenier. Mon père y entrepose les filets de pêche. Eh bien, j’ai découvert dessous les cadeaux qui m’ont été offerts à Noël... Pas si bête !

- D’ailleurs, précisa un troisième, dites-moi donc comment le Père Noël s’y prendrait pour passer à travers un tuyau de cheminée si étroit qu’un thon se trouverait coincé ? Même une bonite !

(Nous sommes au bord de la mer, ne l’oubliez pas… Les poissons n’ont aucun secret pour les enfants. Ils sont la référence, le certificat de conformité…)

Julien les écoutait, haussait les épaules et répondait :

- Mais non, vous vous trompez tous. C'est le Père Noël qui vient apporter les cadeaux… pas les thons !

- C’était une comparaison, crut bon de se justifier le troisième larron. Je me doute qu’un thon…

- Bien sûr ! confirma Julien… Il n’en est pas moins vrai que le Père Noël existe et que la nuit de Noël, il descend par la cheminée pour apporter à tous les enfants du monde le cadeau qu’ils attendent !

- Comment peux-tu être aussi sûr de toi ?

- C'est ma mère qui me l'a dit ! »

Que répondre à cela ? Heureuse époque où de tels enfants existaient encore ! Oui, heureuse époque où les enfants croyaient leurs parents, obéissaient à leurs parents… Que voulez-vous dire à un gaillard de douze ans convaincu qu'un vieux bonhomme barbu, enveloppé d'une épaisse houppelande, une hotte débordante de jouets sur le dos, se faufile à travers un conduit étroit couvert de suie, sans que sa barbe blanche en pâtisse ?

Julien croyait donc au Père Noël et chaque 25 décembre lui apportait un cadeau dont l'importance, il est vrai, était inversement proportionnelle à son âge…

Un soir, vers la mi-décembre, il furetait dans le tiroir de la commode placée dans une petite pièce servant de débarras. Il adorait fouiller dans cet endroit où il trouvait souvent des objets disparates. Soudain il aperçut, au fond du tiroir, une chaussette dont la grosseur indiquait qu'elle n'était pas vide. Il sourit en pensant que quelqu'un aurait pu y oublier son pied ! Il lui arrivait fréquemment d'avoir de telles idées cocasses dont il était le seul à rire, car il les gardait pour lui. Les adultes ne comprendraient certainement pas !

Curieux, il sortit la chaussette de sa cachette, la posa sur la commode et entreprit de la vider de son contenu. Il introduisit sa petite main dans le cylindre de laine, attrapa l'objet dissimulé et tira délicatement.

La chose apparut au grand jour. Les yeux écarquillés, il serrait dans sa main un camion miniature d'un rouge éclatant.

- Une voiture de pompiers ! fit-il ravi.

En y regardant de plus près, il ne s'agissait pas d'un tel véhicule, mais d'un camion semi-remorque dont la longueur totale n'excédait pas quinze centimètres. Ses joues s'empourprèrent de plaisir. Cet objet lui était certainement destiné ! Mais pourquoi ses parents l'avaient-ils caché là ? Son anniversaire était passé. Ses résultats à l'école ne justifiaient pas un tel présent. Il ne comprenait pas. Mais il l'avait découvert, inutile donc de le laisser plus longtemps dans sa chaussette ! Tout excité, brandissant son trophée, il fit irruption dans la cuisine où sa mère préparait le repas.

- « Maman, maman, regarde ce que j'ai trouvé !

Elle sursauta à ces cris et apercevant le cadeau qu'elle avait caché là, le croyant inaccessible, lança d'une voix courroucée :

- Où as-tu déniché cela ?

- Dans le tiroir de la commode, répondit Julien joyeusement. C'est drôle, il était caché dans une vieille chaussette !

Contrariée dans ses projets, désorientée par la découverte du cadeau de Noël et pensant que l’époque du Père Noël était désormais révolue, elle ne put s’empêcher d’administrer une paire de claques sur la figure du pauvre Julien, surpris d'un tel accueil. En se frottant la joue, il se demandait quelle bêtise il avait pu faire.

- Eh bien, voilà, fit la mère d'un air soudain résigné. Il fallait bien que cela arrive un jour. Tu n'allais pas croire au Père Noël jusqu'à ton service militaire ! Eh oui ! Le Père Noël, c’est moi !… »

Julien eut l'impression que le monde s'effondrait autour de lui. La tête lui tournait. Il se rappela des paroles de ses camarades : le Père Noël n'existe pas… Ce sont les parents... Ils cachent les cadeaux dans des coins où ils pensent que nous ne les trouverons pas… Pas si bête… C’est lui qui avait été bête de croire une telle fable ! Il comprenait leurs quolibets.

Ah ! On s'était bien moqué de lui. Il s'en voulait d'avoir été trop crédule. Il en voulait aussi un peu à sa mère d’avoir trompé sa confiance, lui qui croyait tout ce qu’elle lui disait… Désormais, il ne la croirait plus !

A douze ans, par la vertu d'un petit camion rouge, Julien était devenu un homme ! Mais s’il ne croyait plus au Père Noël, ce dont on peut se réjouir, il ne croirait plus en sa mère. Et ça, c’est quand même dommage…

Alors, Parents, vous qui me lisez, laissez donc le Père Noël (et les cloches de Pâques !) au rayon des accessoires inutiles ! Car tromper la confiance d'un enfant, même pour des choses qui paraissent aussi futiles que cette croyance au Père Noël, ça peut laisser des traces et avoir des conséquences que l'on ne peut même pas soupçonner...


  (extrait de mon livre "D'Armor et d'Argoat" où vous trouverez d'autres contes de Noël...)

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7 décembre 2010 2 07 /12 /décembre /2010 08:19

 

 

 L'ÉCHEC DE LA DEUXIÈME TENTATIVE

 

 

Fort de son premier succès, son brevet en poche, Le Bris décida de récidiver fin mars 1857. Cette fois-ci, il était certain de faire encore mieux. Ne voulant pas prendre le risque d'emporter une fois de plus un passager indésirable, il décida de se passer des services du fermier. Il avait observé les oiseaux, posés au sommet d'un mât. Il se jetaient dans le vide, et d'un coup d'aile, retrouvaient leur stabilité et leur aisance. Il pensa pouvoir en faire autant. Son appareil n'était-il pas un gros oiseau qu'il pouvait diriger à sa guise ? Il oubliait une seule chose : l'air était l'élément naturel des oiseaux, pas le sien.

A Tréfenteg justement, il existait une carrière entourée d'une butte d'une quarantaine de mètres. Voilà l'endroit idéal. Il fit installer un portique pour suspendre l'appareil. Le fermier, rassuré de ne pas participer une seconde fois à la conquête de l'air, proposa son aide pour transporter l'engin au pied de la colline. Assuré du succès, Le Bris avait cette fois-ci invité les notabilités à accompagner ses amis. Les inévitables curieux ne voulaient pas manquer ce spectacle prodigieux.

Un palan hissa l'engin et son constructeur jusqu'au portique. Des bras puissants le placèrent face au vent, assez fort ce jour-là.

- Larguez ! cria Le Bris.

Brusquement délivré de l'entrave qui le retenait, l'oiseau géant glissa doucement. Il sembla un moment se stabiliser avant de s'éloigner. Mais il lui manquait la vitesse initiale. Il piqua vers le sol, et soudain se retourna. Dans cette position acrobatique, Le Bris tendait le plus qu'il pouvait ses leviers afin de retrouver son équilibre. Hélas ! Le sol n'était plus très loin. Malgré ses efforts désespérés, devant les spectateurs incrédules, la "voiture aérienne" tomba comme une masse sur le sol.

Ses amis se précipitèrent pour sortir le pilote de cet enchevêtrement de toile et de bois. C'était un miracle qu'il fût vivant, souffrant seulement si l'on peut dire, outre les meurtrissures diverses, d'une fracture du tibia, juste au-dessous du genou. Mais plus que tout, c'est son amour-propre et son moral qui avaient été atteints. Il était blessé dans son orgueil. Quelle idée avait-il eue de faire venir tous ces gens qui n'allaient pas manquer de se moquer de l'homme volant ! Son oiseau était en miettes, il n'avait plus d'argent, ayant été obligé d'emprunter à ses amis pour la réalisation de cette expérience qu'il croyait triomphale.

Sa femme le soigna avec un dévouement digne d'éloges. Les Douarnenistes le regardaient à nouveau comme un hurluberlu alors que son seul tort était d'avoir raison trop tôt. à

LE LUTTEUR INFATIGABLE

 

Trois mois plus tard, grâce à sa solide constitution, Le Bris retrouvait son bateau "La Coquette". Mais les novateurs ont toujours été des incompris. Quand le succès est au rendez-vous, les foules les acclament. Mais en cas d'échec, les mêmes foules versatiles leur tournent le dos. Son armateur, certainement instruit de ses déboires, décréta qu'il ne lui faisait plus confiance et lui adjoignit un pilote qu'il devait rétribuer lui-même. C'en était trop pour la fierté de notre homme. Il quitta cet armateur si mesquin et accepta le commandement du sloop "Le Véloce", de Brest, qu'il gardera cinq ans.

Les problèmes financiers étant ainsi réglés, sa femme quitta son commerce. La petite famille s'était agrandie. Elle vint habiter une maison située à Douarnenez, Place des pêcheurs, à deux pas du port.

Elle déménagera au bout de cinq ans pour venir à Landerneau, où Le Bris reçut le commandement d'une autre unité qui faisait la navette entre Brest et Landerneau. Comme il s'acquittait bien de sa tâche, la Compagnie des Paquebots Maritimes et Fluviaux qui l'employait lui confia un nouveau navire plus important. Voilà la petite famille partie pour Brest.

Hélas, la malchance tomba à nouveau sur notre homme. Il perdit en 1865 son père, Michel Le Bris, et en 1866 sa femme, rongée par la tuberculose. Tout autre que lui aurait perdu confiance en l'avenir. Pas Jean-Marie Le Bris ! Il se jeta à corps perdu dans ses travaux aéronautiques qu'il avait un peu délaissés.

Voici dix ans qu'il a effectué son premier vol, dans une indifférence quasi complète. A Paris, on parle de plus en plus de ce qu'on commence à appeler "aviation".

Muni de ses documents, le cœur plein d'espoir, Le Bris se rend à Paris en 1867, et rencontre le fameux Nadar, photographe, aéronaute, dessinateur, écrivain, qui avait réalisé les premières photographies prises d'aérostat. Aérostier enthousiaste, ce personnage haut en couleur avait aussi deviné l'avenir qui serait réservé au "plus lourd que l'air".

Le Bris trouva en Nadar, ainsi que des autres membres de la Société d'Encouragement pour l'Aviation, un encouragement à continuer ses travaux. C'était le moins que cette société pouvait donner ! Le Bris fut déçu car il s'attendait à une aide plus substantielle. La Presse vint indirectement à son secours. Un article, mentionnant sa tentative de Tréfenteg, parut dans "Le Petit Journal" le 22 septembre 1867. L'empereur Napoléon III en eut connaissance, fut intéressé et promit une aide réelle.

On construisait à Brest à cette époque le nouveau port de commerce, Port-Napoléon. Le Directeur des Ponts et Chaussées mit à la disposition de l'inventeur un hangar. De plus, la Marine Impériale lui permit d'utiliser ses ateliers de charpentage. Tout semblait s'agencer parfaitement, d'autant plus que la Compagnie Générale Transatlantique confia à Le Bris le commandement d'un de ses remorqueurs, "La Ville de Nantes".

Il se mit au travail pour construire un second appareil, en tenant compte des difficultés soulevées lors des précédentes tentatives. Il ressemblait au premier albatros. Les commandes avaient bénéficié d'une finition toute particulière car Le Bris avait compris que la stabilité de la machine, sa direction, et surtout le gauchissement des ailes étaient les clés du succès. Cette fois-ci, un jeu de 72 poulies disposées le long des ailes permettait de recevoir et de transmettre correctement et complètement les poussées des leviers. En outre, Le Bris avait réalisé que le centre de poussée de l'appareil variait en fonction de l'orientation de ailes. Il lui suffirait de déplacer un contrepoids suivant les situations de vol. Cette barque ailée avait sensiblement les mêmes dimensions que la première. Elle ne pesait que 42 kilos.

 

La-Barque-ailee-de-Jean-Marie_Le_Bris_Musee_du_Bourget_P101.jpg

La barque ailée de Jean Marie Le Bris au musée de l'air et de l'espace du  Bourget. Elle a bien sa place  au milieu d'autres "gloires" de la conquête de l'air...

 

LA TROISIÈME TENTATIVE


Il ne restait plus qu'à tester ce nouvel oiseau. Cette fois-ci, il ne pouvait échouer. La machine était admirablement construite. Il avait pensé à tout. Il avait été aidé. Mais pour parfaire les derniers réglages, il manquait le "nerf de la guerre". Il dut lancer une souscription publique par l'intermédiaire du journal brestois "L'Armoricain" qui mit en vente des cartes à 5O centimes. Elles permettaient aux acheteurs de venir découvrir l'appareil et de suivre les expériences à venir. On leur avait promis que l'oiseau survolerait le port de Brest et nombreux étaient ceux qui voulaient voir cela.

En février 1868, tout était prêt. L'appareil fut sorti de son hangar et placé sur une charrette dont les brancards reposaient sur le sol, de telle manière que l'avant se redresse face au vent, les ailes inclinées à 40 environ.

La chute dans la carrière de Tréfenteg ne lui avait pas ouvert les yeux. Il pensait toujours que la puissance du vent suffirait à enlever l'appareil dans les airs. Il persistait dans son erreur. C'était lors de sa première tentative qu'il avait vu juste. Pour s'envoler, il faut une vitesse initiale afin d'arracher l'engin au sol. L'incident fâcheux du fermier aéronaute l'avait dissuadé d'utiliser cette méthode. C'est dommage ! Il aurait dû persévérer dans cette voie.

Mais le succès ne viendra plus couronner ses efforts. Pour tenter de la faire s'envoler, sa barque ailée fut tirée par des marins comme un vulgaire cerf-volant, Le Bris ne fut pas autorisé à monter dedans, par sécurité dit-on...

Comme il n'avait pas déposé de brevet pour ce second appareil, ses trouvailles furent ignorées ou incomprises ... et découvertes une quarantaine d'années par des pionniers de l'aviation comme les frères Wright...

Dommage, car la connaissance de l'œuvre de Jean Marie Le Bris aurait pu changer bien des choses...

 

(à plus...) 

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5 décembre 2010 7 05 /12 /décembre /2010 07:57

 

LE GRAND JOUR

 

 

 

Nous étions en décembre. Cette année 1856 allait-elle s'achever sans que l'oiseau de bois puisse déployer ses ailes et emporter son constructeur ? Le Bris se trouvait à Douarnenez lors d'une de ses escales habituelles. Le samedi, un beau soleil de décembre laissa présager une belle journée pour le lendemain : du soleil mais aussi une belle brise. Rendez-vous fut pris pour le dimanche matin avec deux amis, préposés des douanes, Charles Martin et Guillaume Le Coz.

Nos trois compagnons ne furent pas longs à couvrir les quelques kilomètres les séparant de Tréfenteg, excités par l'enjeu de la partie qui allait se jouer. Le fermier les attendait, le cheval attelé à la charrette, impatient lui aussi.

- Le soleil d'Austerlitz s'est levé pour saluer notre entreprise ! lança Le Bris d'une voix joyeuse. Au travail !

-  Tu es bien optimiste !....... fit Le Coz.

- Si l'on ne croit pas à ce qu'on fait, autant rester tranquille ! répondit Le Bris d'une voix assurée. Et puis, lorsqu'un travail est commencé, il faut le finir !

Avec précaution, les quatre hommes portèrent sur la charrette l'aéroplane posé sur son ber.

- Charles et Guillaume, fit Jean-Marie du ton d'un général commandant ses troupes pour la bataille, placez-vous à l'extrémité de chaque aile afin d'écarter les ajoncs qui pourraient déchirer la voilure au cours du trajet. Un engin de cette largeur n'a encore jamais emprunté le chemin ! Allez mon brave, fit-il au fermier, on y va, mais doucement !

- Tu as de la chance que ce ne soit pas un chemin creux ! ajouta Charles.

- Crois bien que j'y ai pensé, mon ami ! répondit Jean-Marie.

Le fermier claqua la langue. D'un coup de rein, le cheval démarra. Qui aurait dit, en voyant cet attelage bizarre, que la conquête du ciel était en marche ?

Arrivée sur la plage de Sainte-Anne-la-Palud, la charrette se plaça face au vent. Jean-Marie grimpa dans ce qui ne s'appelait pas encore une carlingue et donna ses dernières instructions à ses amis.

- Vous maintiendrez l'extrémité des ailes aussi longtemps que vous le pourrez. Je sais, je vous fais courir........ mais il ne faudrait pas que les secousses occasionnées par la course fassent tomber l'appareil !

- N'aie crainte ! ....... Nous ..... Tu réussiras !

- Allez, au galop !

Le fermier claqua son fouet, le cheval s'élança, au trot, puis au galop. Les deux amis couraient de plus en plus vite, et au bout d'un moment, lâchèrent prise.

Debout dans son oiseau, Le Bris, parfaitement maître de lui, les mains sur les leviers, maintenait la toile de la voilure en position relâchée pour ne pas freiner la course du char. A quoi pensait-il en cet instant crucial ? Avait-il seulement le temps de penser ? L'heure était à l'action, et c'est dans l'action qu'il se sentait le mieux.

Le charretier claquait son fouet, le cheval donnait le maximum de sa puissance. Il sentit sous ses mains les deux tiges se raidir. Le moment était venu de tendre la toile. Il tira sur les leviers. Le grand oiseau vibra, prêt à s'élancer dans l'azur. Mais il ne décollait pas. L'allure ne faiblissait pas malgré la fatigue ressentie par le cheval car les ailes commençaient à s'asseoir sur l'air, comme il disait, et le poids de l'ensemble avait diminué. L'appareil ne décollait toujours pas, bien que Le Bris tirât de toutes ses forces sur les leviers. Que se passait-il donc ?

Un clou dépassait et avait bloqué la corde, l'empêchant de se dérouler comme prévu. La plage de Sainte-Anne est grande, mais le cheval n'allait pas pouvoir galoper longtemps à cette allure. L'expérience allait-elle échouer à cause d'un clou ?

Soudain, le ber cassa. Libéré de cette entrave, l'appareil bondit en avant. Enfin, il volait ! La corde, en se détendant soudain enveloppa le charretier comme l'aurait fait un lasso. Il se trouva donc emporté dans les airs accroché à l'aéroplane, tandis que l'attelage continuait sa course.

Le Bris, rayonnant, sentait avec délice le vent lui fouetter le visage. Il manœuvrait à une altitude qui fut évaluée à une centaine de mètres, faisant jouer les manettes afin de vérifier leur fiabilité. Il avait réussi !

Quelques mètres au-dessous de lui, ficelé à la corde, le fermier n'éprouvait pas les mêmes sensations de bonheur....... Il se débattait comme un gros hanneton au bout d'un fil et poussait des cris emportés par le vent.

 

 

 

la-barque-ailee-de-Jean-Marie-Le-Bris.jpg

 


Sur la plage, les deux amis couraient toujours, non pour essayer de suivre les évolutions de l'appareil, mais pour tenter de prévenir l'aviateur qui ne s'était aperçu de rien. Leurs cris, s'ajoutant à ceux du malheureux voyageur acrobate finirent par alerter Le Bris qui d'un coup d'œil derrière lui comprit ce que la situation avait de dramatique. Il vira et par le jeu de ses leviers, descendit doucement vers le sol dans un vol plané impeccable, ramenant sur terre sa proie involontaire, heureuse de se retrouver sur le plancher des vaches. Puis, il posa son grand planeur qui glissa en crissant sur le sable fin de la plage, et s'arrêta en tournant sur lui-même lorsque la pointe d'une aile toucha le sol. Il sauta prestement sur le sol et se précipita vers l'infortuné fermier, assis sur le sable, se demandant encore ce qui lui était arrivé.

- Alors, mon ami, on a voulu également goûter aux joies de la navigation aérienne ? Vous auriez dû me prévenir afin que je vous fasse une petite place à côté de moi !

- Ah ! Monsieur Le Bris, c'est vous ? Mais ..... cet incident était-il prévu dans votre expérience ? Je suis moulu !

Ses deux amis arrivèrent, tout essoufflés, satisfaits de l'épilogue heureux.

- On peut dire que tu nous as fait peur !

- Plaignez plutôt mon passager malgré lui ! Mais soyons sérieux. J'ai réussi à m'élever du sol et à voler. J'avais donc raison. A part cet ..... incident mineur, continua-t-il (tandis que le fermier hochait la tête en murmurant : mineur..... mineur ..... j'aurais bien voulu vous y voir ! ......) enfin, cet incident imprévu qui a certainement abrégé la durée du vol, je considère que l'expérience est concluante. Je vais réparer les quelques dégâts, mineurs ceux-là, fit-il en fixant le fermier qui se frictionnait les reins, et apporter à mon appareil les modifications que j'estime indispensables afin de recommencer, cette fois-ci seul ........

En réalité, nous savons maintenant que cet incident a peut-être contribué au succès de l'expérience. Selon les connaissances actuelles sur le centrage des avions, l'appareil de Le Bris était assez instable. Il est plus que probable que ce passager encombrant ait eu une influence essentielle sur la répartition des poids.

Toujours est-il que le résultat était là. Contrairement à ses prédécesseurs qui partaient d'un point élevé et se laissaient glisser en vol plané jusqu'au sol, Le Bris était bien le premier homme à s'élever au-dessus du sol et à maintenir son vol.

Cet événement majeur pour l'histoire de l'aviation n'était pas passé totalement inaperçu. On imagine que certaines personnes avaient eu vent de la tentative de Le Bris. Elles s'étaient installées sur l'île Tristan, face à Douarnenez, d'où elles pouvaient voir la plage de Sainte-Anne située à six kilomètres devant elles. La notoriété de ces témoins les rend dignes de foi : M. Mouffet, commissaire de Marine, administrateur de l'Inscription Maritime, M. Kerbriand, vérificateur des Domaines, Me Le Clech, notaire et M. Béléguic, juge de paix. Ils purent en certifier la réalité.

Satisfait de son expérience, Le Bris ramena l'appareil dans son hangar où il pensait lui apporter les changements utiles. Revenu à Douarnenez, la population, qui l'avait pris pour un original, le reçut en héros.

Le Bris savait que d'autres que lui travaillaient sur la même idée. Nous avons cité Mouillard. Par prudence, il décida de prendre un brevet d'invention "sans garantie du gouvernement", le 9 mars 1857. Le "Ministre Secrétaire d'Etat au Département de l'Agriculture, du Commerce, des Travaux Publics" accordait au "Sieur Le Bris (Jean), à Douarnenez (Finistère)", un "brevet d'invention de quinze années qui commenceront à courir le 9 mars 1857, pour une voiture aérienne." Suivait un dessin à l'échelle, de la main de Le Bris, représentant l'appareil en trois vues : d'en haut, de face, de côté. On pouvait lire ( on peut toujours si l'on se rend aux Archives de la propriété industrielle, à Paris) :

" Plan de description d'une barque ailée, à l'aide de laquelle on pourra se conduire dans les aires." (sic)

Les lignes qui suivaient posaient clairement tout le problème du vol à voile, que Le Bris avait parfaitement compris.

 

(à suivre...)

 

 

 

 

 

 

 

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3 décembre 2010 5 03 /12 /décembre /2010 07:44

 

LA CONSTRUCTION DE L’OISEAU ARTIFICIEL

 

 

 

Il ne lui manquait plus qu'un endroit propice à ses travaux. Il lui fallait, outre la proximité de Douarnenez, le calme, la discrétion, et surtout un terrain d'expérimentation suffisamment grand. Un fermier lui loua une grange pour installer son atelier dans le hameau de Tréfenteg (on écrit aujourd'hui Tréfeuntec) sur la commune de Plonévez-Porzay. La plage de Sainte-Anne-la Palud toute proche constituait un terrain d'action rêvé pour ses essais. Le décor était planté, il ne restait plus au futur inventeur qu'à mettre en pratique sa théorie.

Chaque fois que "La Coquette" revenait à Douarnenez, il gagnait son atelier par des chemins côtiers qui abrégeaient la distance en longeant les plages du Ris, de Treizmalaouen, de Kervel. Dans le silence de son nouveau domaine, il commença à dessiner le plan d'un oiseau gigantesque en prenant modèle sur "ces rois de l'azur" dont il avait admiré les évolutions dans les mers du sud. Puis il passa à la réalisation concrète. Elle lui demanda de longs mois car la durée de ses escales était relativement courte.

Peu à peu, l'albatros prit forme, un albatros de bois et de toile de quinze mètres d'envergure, à la silhouette légère, au galbe harmonieux, mais à la charpente solide et résistante.

Le corps fuselé de la machine, qu'on appellera d'ailleurs plus tard le fuselage, ressemblait à celui d'un oiseau. Il était constitué d'une armature de frêne, recouverte de toile tendue imperméabilisée et terminée par une queue faisant office de gouvernail, construite de la même façon. La toile recouvrant les ailes pouvait être tendue ou relâchée afin de leur donner un angle d'inclinaison variable.

Le pilote se tenait debout dans cette barque spéciale. Pour effectuer les différentes manœuvres, il actionnait deux leviers reliés aux longerons. Il les avait munis de ressorts compensateurs afin de les manipuler sans trop d'efforts.

Son idée du début avait mûri. Il avait compris que le vol exigeait l'incidence variable des ailes, le gauchissement, et la déformation des extrémités de la voilure afin de déplacer le centre de gravité selon les besoins.

La machine avait fière allure. Elle avait été fabriquée avec toute la rigueur voulue, les commandes réclamant un soin spécial car c'est d'elles que dépendrait la réussite de l'expérience, ce dont notre inventeur ne doutait pas.

Il lui restait à régler la question de l'envol. Dans les expériences réalisées par ses prédécesseurs, ils se laissaient tomber d'un endroit élevé, réalisant ensuite un vol plané plus ou moins long jusqu'au sol. Un autre précurseur de l'aviation, le Lyonnais Mouillard, avait construit son propre appareil qu'il décrivait ainsi : "un bâti léger en perches souples et fortes de châtaignier, ayant la forme du corps d'un oiseau."

La ressemblance entre les deux engins est flagrante, avec une différence de taille : celui de Le Bris était fignolé, tandis que Mouillard avouait que le sien "était mal conçu", et que "c'était une ébauche". Toujours est-il qu'avec "cette ébauche", ce dernier s'élança le 10 octobre 1856 du toit d'une maison, et parcourut une assez grande distance avant de se poser.

Il s'agissait d'un vol plané sans ascension préalable. Le Bris, lui, voulait s'envoler seul, nous dirions maintenant décoller, pour employer un verbe que l'on n'utilisait pas dans ce sens précis à l'époque.

Il est probable que Le Bris fut informé des essais de son concurrent. Il était impatient mais devait attendre un temps favorable, notamment un vent bien orienté car il avait compris qu'il lui faudrait attaquer le vent à une vitesse satisfaisante pour s'envoler. Comment donner cette vitesse à son albatros ? Sur terre, seul le cheval était susceptible de tirer son engin pour lui donner la vitesse suffisante. Et encore, il n’en était pas certain…..Il avait bien pensé à un bateau lancé toutes voiles dehors. Mais il préféra pour plus de sécurité la solution terrestre.

Cela réglé, il existait encore d'autres problèmes car l'appareil n'avait pas de roues. Certes, les frères Félix et Louis du Temple avaient, la même année 1856, construit un aéroplane modèle réduit, qu'ils eurent l'idée de munir de roues. Il possédait aussi une hélice entraînée par un mouvement d'horlogerie. Ils avaient pris modèle sur la machine de deux Britanniques, Henson et Stringfellow, construite en 1847, présentant tous les organes essentiels d'un avion moderne, ainsi que d'un moteur à vapeur, malheureusement trop faible pour entraîner cette masse.

En marin qu'il n'avait jamais cessé d'être, Le Bris pensa au lancement d'un navire, posé sur son berceau de bois jusqu'à son entrée dans l'eau. Il plaça sa barque ailée sur un ber qui la maintiendrait avant son envol et qu'il libérerait dès que la vitesse serait suffisante. Le fermier qui lui louait la grange accepta de prêter sa charrette et son cheval le plus fringant. Une corde solide reliant la charrette à l'appareil permettrait de le tirer dès qu'il aurait quitté le ber, et lui faire prendre de la hauteur. Elle se déploierait au cours de cette manœuvre jusqu'à ce que le pilote juge l'altitude convenable pour évoluer seul.

Tout étant ainsi pensé, il ne restait plus qu'à attendre un jour favorable.

 

Voici une photo représentant  Jean-Marie Le Bris dans son "Albatros"... (photo d'époque...)

 

L-Albatros-de-Jean-Marie-Le-Bris.jpg 

(A suivre...)

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2 décembre 2010 4 02 /12 /décembre /2010 08:27

 

LE SAUVETEUR HÉROÏQUE

 

 

Ce hardi marin était aussi un sauveteur courageux. On ignore nombre exact de personnes qu'il a sauvées. Les multiples décorations reçues pour faits de bravoure indiquent qu'elles furent nombreuses. L'un de ses sauvetages eut une fin si originale qu'elle mérite d'être contée.

En 1847, il commandait la goélette "La Bretonne", mouillée dans la rade de Palerme. De la plage où il se trouvait avec John Box, un marin anglais dont le voilier n'était pas très loin du sien, il aperçut deux canots siciliens que des matelots essayaient de faire avancer par des coups de rames saccadés. Les passagers, trop nombreux pour la taille de la barque, firent bientôt basculer l'embarcation. Les marins, peu doués pour l'héroïsme, se sauvèrent à la nage, laissant les malheureux barboter dans l'eau en poussant des appels au secours.

N'écoutant que leur courage, les deux hommes, après s'être dévêtus entièrement, plongèrent et sauvèrent un à un tous les baigneurs improvisés. Puis, comme s'il s'agissait d'une simple baignade, ils revinrent tranquillement pour se rhabiller. Stupeur ! .... Des voleurs, ou des farceurs, avaient subtilisé leurs vêtements ! La police, que les cris des naufragés avaient attirée jusqu'au rivage, trouva les deux héros dans "le costume du Père Adam", comme on disait alors pudiquement. Cette tenue, jugée peu réglementaire par les pandores, leur valut un procès-verbal pour attentat à la pudeur. Malgré leurs protestations véhémentes, il ne fut tenu aucun compte des circonstances, pourtant largement atténuantes ! .... La loi, c'est la loi ! Ils durent payer l'amende ! Cette mésaventure renforça l'amitié des deux marins qui décidèrent d'échanger leurs prénoms. Le Bris adopta le surnom de John, tandis que Box répondit à celui de Jean-Marie !

Cet épisode tragi-comique n'empêcha pas Le Bris d'intervenir chaque fois que des vies étaient en danger. Sur la mer, les occasions ne manquent pas. En février 1849, une forte tempête soufflait sur la Manche. En trois heures, trois navires sombrèrent en voulant entrer dans le port de Boulogne. Grâce à d'habiles manœuvres dues à sa grande expérience, Le Bris put faire entrer sa goélette à l'abri des digues. Ne pouvant rester inactif alors que des marins risquaient la mort, il apporta aux secours son aide efficace. Six heures durant, les sauveteurs luttèrent pour essayer de sauver marins et vaisseaux. Sans succès. Le Bris rassembla un nouvel équipage avec lequel il bondit dans une barque.

- Souquez ferme les gars ! Il faut qu'on les sauve !

Hélas ! La mer était trop forte, les vagues trop violentes. Le canot chavira. Excellent nageur, il regagna la rive. Allait-il abandonner ? Non ! Il sauta dans une autre barque, suivi par des marins boulonnais, et repartit à l'assaut des éléments déchaînés. A force de persévérance, nos héroïques sauveteurs parvinrent à sauver sept hommes voués à une mort certaine. Aux félicitations que lui adressèrent les autorités, il répondit, à leur grande surprise :

- C'est égal ! Si j'avais été albatros, que de peines de moins, et combien de sauvetages de plus ! Si l'on pouvait manœuvrer en l'air comme eux, on s'abattrait sur les bâtiments en détresse et on repêcherait, un à un, les gens en danger ! ........

Son rêve de voler venait de trouver un allié de taille : son désir de sauver des vies. Désormais il allait lutter pour concilier ces deux sentiments afin que le rêve devienne réalité.

Jean-Marie Le Bris s'était marié une première fois en 1844, avait eu trois enfants dont l'un était mort très jeune. Sa femme mourut en 1854 et il se remaria la même année avec celle qui secondait sa première épouse dans le petit commerce de porcelaine qu'elle tenait. Il était souhaitable de donner une autre mère à ses deux enfants.

La nouvelle Madame Le Bris ne leur était pas inconnue. Elle les avait pris en affection, s'efforçant de suppléer, par sa gentillesse, l'absence de la mère. Elle déchargea son mari de ces préoccupations familiales pour lesquelles l'homme des grands espaces se sentait mal à l'aise. Il eut ainsi l'esprit libre pour se consacrer à la réalisation de son rêve. Mais comme un rêve ne nourrit pas un homme, encore moins une famille, il fallait bien trouver un travail plus lucratif. Il fit de nombreux voyages au long cours, qui l'emmenèrent de l'Atlantique à la Méditerranée, puis pratiqua le cabotage le long des côtes de la Manche et de l'Océan.

Après son second mariage, soucieux de ne pas délaisser trop longtemps sa famille, et surtout désireux de se livrer à la réalisation de son rêve, il accepta le commandement de "La Coquette", robuste bateau qui faisait la navette entre Douarnenez et Brest pour le transport du fret.

 

(à suivre...)

 

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30 novembre 2010 2 30 /11 /novembre /2010 08:49

 

Je vais vous parler maintenant d'un précurseur méconnu de l’aviation : Jean-Marie Le Bris. Bien entendu, vous n'avez jamais entendu parler de lui... Pourtant, il fut le premier homme à s'élever du sol, certes pas par ses propres moyens, mais quand même... L'idée de l'avion était là ! Alors, chaussez vos lunettes... (Ah bon ! Vous n'en portez pas... Alors, ne chaussez pas vos lunettes...)  et lisez. Il me faudra plusieurs jours pour vous narrez le premier vol de ce pionnier.

Let's go !  Comme disent les Anglo-Saxons... Allons-y comme nous disons...


 

Ne cherchez pas le nom de Jean-Marie Le Bris dans les dictionnaires ou encyclopédies usuelles. Il ne s'y trouve pas. Par contre, vous trouverez celui de Joseph Le Brix, pionnier de l'aviation, et je me demande si l'on ne confond pas les deux hommes ! La pratique de la locomotion aérienne ne semble commencer qu'avec Clément Ader. Il est assurément l'inventeur du mot "avion", nom qu'il avait donné à son appareil. Personne ne songe à contester ses mérites. Mais il n'est pas le premier homme à s'être élevé au-dessus du sol en 1890. Un Breton avait réalisé cet exploit 34 ans plus tôt : Jean-Marie Le Bris !

 

 

LE MARIN

 

 

Jean-Marie Le Bris est né le 25 mars 1817 à Concarneau, troisième garçon de Michel-Marie Le Bris et de Perrine-Rosalie Riou. Son père, capitaine de barque, quitta bientôt la navigation et vint habiter Douarnenez avec sa petite famille où on lui proposa la place de Maître de quai.

Le jeune Jean-Marie reçut une instruction sommaire que sa vive intelligence et son sens pratique lui permettront d'approfondir au cours d'une vie riche et agitée. Il n'avait pas onze ans quand son père le fit embarquer comme mousse. Pour un enfant dont les principales activités consistaient à sauter de barque en barque, à grimper aux mâts, à passer le plus clair de son temps sur le port, il ne pouvait en être autrement.

Pendant six ans, il roula sur tous les océans. Etant très observateur, la navigation n'eut bientôt plus de secret pour lui, d'autant plus qu'il consolidait ses connaissances pratiques par l'étude des livres.

A 17 ans, le voici matelot, puis à 19, second du brick "Le Paul". En 1837, l'heure du service militaire étant arrivée, il se présenta à Brest à la caserne de la Marine qui dominait alors le port militaire. Le nouveau marin de l'Etat allait parfaire son éducation par la pratique de la discipline et la rigueur militaires. Ce n'était d'ailleurs pas un novice qui s'embarqua sur la corvette "L'Héroïne". Ce bateau partait pour les mers australes afin de protéger les baleiniers français dont certains devaient subir les attaques des indigènes. La perspective d'un long voyage ne l'effrayait pas. C'est heureux, car la croisière durera 25 mois.

Un tour du monde de plus de deux ans au cours duquel le navire doublera le Cap de Bonne Espérance et le redoutable Cap Horn. C'est aussi durant ses moments de repos que Jean-Marie fera la connaissance des grands oiseaux planeurs : albatros, frégates, pétrels. Leur vol feutré et élégant, leurs évolutions gracieuses, intéressa au plus haut point notre homme. Qui n'a jamais eu l'envie de glisser dans l'air comme les oiseaux ?

De nombreuses tentatives avaient été effectuées depuis trois siècles par des chercheurs pittoresques, inventeurs d'étranges machines destinées à évoluer dans les airs. Malheureusement pour eux et pour la science, leurs essais se soldèrent par des échecs.

Pas tout à fait néanmoins, car leurs travaux serviront à d'autres qui les perfectionneront. L'idée de voler était "dans l'air", si j'ose dire ....... et ceci, depuis Icare et Dédale ! Puisque les oiseaux volaient, il fallait imiter ces volatiles et doter l'homme d'une paire d'ailes mobiles capables de le soutenir dans l'air et pourquoi pas, de le faire avancer ! Les premiers essais de vol plané se terminèrent pas des fractures. Un serrurier de Sablé dans la Sarthe, Besnier, imagina même qu'on pouvait nager dans l'air comme dans l'eau. Il adapta sur ses épaules un système composé de deux bâtons munis de volets en tissu que l'on pouvait actionner avec les pieds. Il réussit uniquement quelques sauts planés mais l'expérience est assez amusante pour être signalée.

D'autres inventeurs construisirent des machines volantes à ailes fixes ou battantes. Si l'on put en faire décoller du sol, elles étaient trop petites pour emporter un homme.

Jean-Marie Le Bris avait certainement eu connaissance de ces travaux et rêvait peut-être devant les grands oiseaux qui évoluaient dans le sillage du navire avec une aisance naturelle du jour où il pourrait les imiter.

Lorsque le bateau se trouvait à des milles des côtes, perdu entre le Cap de Bonne Espérance et le Cap Horn, ces oiseaux étaient les seuls êtres vivants que les marins rencontraient. Leur grande distraction consistait à les attraper à l'aide d'une ligne sur laquelle était fixé un appât. Lorsqu'ils étaient ramenés sur la dunette, "ces rois de l’azur, maladroits et honteux, laissaient piteusement leurs grandes ailes blanches comme des avirons traîner à côté d'eux", comme l'écrira plus tard Baudelaire dans son célèbre poème "L'albatros".

Le Bris, que seul l'aspect aéronautique intéressait, se contentait d'observer leur comportement, principalement le balancement de leurs ailes, leur changement de position suivant les courants aériens, le frémissement parfois imperceptible des grandes plumes blanches et grises.

- « Le secret du vol est là ! ..... disait-il fréquemment. A moi de le découvrir !

Mais comment le connaître ? Il avait regardé de près des oiseaux attrapés par ses camarades. Peu à l'aise sur les planches, ils lançaient des coups de leur bec crochu en direction des imprudents qui voulaient s'approcher trop près. Pas question dans ces conditions de leur demander d'étendre leurs ailes afin d’en mesurer l’envergure !

- Demande-lui poliment ! ....... Il acceptera peut-être ! .......

- Vous pouvez vous moquer ! ...... Il n'empêche que si je pouvais effectuer toutes les mesures nécessaires ........ j'en saurais un peu plus !

- Tue-le ! ..... Tu pourras le manipuler sans difficulté ! lança quelqu'un.

- Le tuer ?..... Vous n'y pensez pas ! Je ne suis pas un tueur !

- Comme tu veux ! Ce que j'en dis, c'est pour te rendre service. Si tu désires vraiment observer un tel oiseau de près, il n'y a qu'une solution : tue-le et étudie-le après !

Jean-Marie resta silencieux. Son camarade avait raison. Il faut savoir ce qu'on veut dans la vie ! Et Jean-Marie voulait connaître le secret du vol des albatros !

- Après tout, je fais une expérience scientifique ! fit-il pour se donner bonne conscience. Je dois tuer cet animal pour compléter mes observations ! Le progrès est à ce prix !

Il put ainsi compter, calculer, mesurer, étudier l'ossature des ailes, leur mobilité, la position des plumes, leur agencement régulier. Il nota tout.

- Bigre ! fit-il, près de trois mètres d'envergure !

Mais à part cette observation intéressante, il ne découvrit rien qui lui fit comprendre avec certitude la raison du vol des grands oiseaux. Aucun secret ne se dissimulait sous les plumes touffues. Il considéra avec lassitude l'albatros qui gisait à ses pieds et s'assit sur des cordages enroulés. Poussée par un joli vent, la corvette filait bon train. Dans son sillage, les grands planeurs aux ailes mouvantes semblaient le narguer.

- Tiens ! fit-il brusquement en saisissant l'oiseau mort par les ailes ouvertes, envole-toi ! Va rejoindre tes congénères si tu le peux !

A sa grande surprise, il sentit que ses mains allaient lâcher leur prise.

- Mais, ma parole, il veut s'envoler !

Il recommença en le maintenant plus fermement. Les ailes déployées face au vent, l'oiseau mort devenait plus léger. Il dut serrer plus fort pour ne pas que l'animal lui échappe. Il refit cette expérience plusieurs fois, obtenant le même résultat.

- Je crois que j'ai trouvé ! lança-t-il à ses camarades. Il faut que je note cela si je veux m'en souvenir plus tard !

Il écrivit donc ce qu'il considéra comme les grandes lignes de sa théorie.

" L'homme, la nacelle, le vaisseau aérien doivent se modeler sur ce qu'il y a de plus grand dans la nature. ..... Les grands volatiles ne font aucun effort. Ils se livrent à la brise qui les porte d'autant mieux qu'elle est plus fraîche. Ils s'assoient sur l'air agité, les ailes étendues, et puis, une fois soutenus, les moindres battements leur suffisent pour se diriger dans tous les sens. Voler, c'est glisser. Ils montent comme des cerfs-volants, par un glissement. Ils descendent aussi le plus souvent en glissant, mais à la faveur de leur poids. Veulent-ils être entraînés par le vent ? Ils mettent leurs ailes en éventail. Enfin, ils gouvernent par la combinaison de leurs trois moyens : le poids, les ailes et la queue."

Vingt-cinq mois après son départ, "L'Héroïne" franchissait le goulet de Brest le 3 août 1839. Moins d'un an plus tard, Jean-Marie Le Bris redevenait civil. Il fallait bien vivre. Il trouva plusieurs embarquements car c'était un marin accompli, passa avec succès son brevet de Maître de cabotage en 1843. C'était alors un homme doté d'une force peu commune, énergique, déterminé, compétent.

  (A suivre...)

 

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29 novembre 2010 1 29 /11 /novembre /2010 07:29

 

C'est bientôt Noël. Voici un conte de Noël que j'ai écrit et qui est paru (avec d'autres...) dans mon livre "De derrière les fagots".

 

 

Maud se hâte sur la route forestière en se serrant frileusement dans son manteau. Le thermomètre est encore largement descendu au-dessous de zéro cette nuit et ses pas résonnent dans l’air glacé du petit matin. Le sol est recouvert d’une fine couche de givre qui craque sous ses grosses chaussures fourrées. La cloche de l’église de Coqueville (Orne Inférieure) tinte pour appeler les fidèles à la première messe en ce matin du 25 décembre 1953. La voici devant la haie de cyprès qui borde le cimetière. Elle ralentit un peu le pas. Inutile d’arriver en avance à l’église !

Soudain, elle s’arrête en entendant grincer la grille de l’entrée. Qui donc vient au cimetière si tôt ? A travers les arbres, elle distingue une fine silhouette et reconnaît avec stupeur Marie, la nièce du forgeron de La Bijude, qui se glisse entre les tombes comme une voleuse.

- “ Que vient-elle faire ici, celle-là ?….se dit Maud soudain toute rouge de colère.

Maud ne l’aime pas. C’est une nouvelle venue dans la commune, qui habite chez son oncle le forgeron. Depuis la rentrée de septembre, elle fréquente l’école. Elle est discrète, appliquée, sérieuse. Trop appliquée et sérieuse à son goût car c’est une excellente élève. Maud était toujours la première avant son arrivée. Maintenant, elle doit se contenter de la deuxième place, derrière Marie. Pour cela, Maud la déteste ! Elle est jalouse de cette fille à qui tout semble réussir comme par miracle.

La veille, elle lui a joué un vilain tour, dont elle rit encore. Elle avait remarqué que Marie avait dessiné discrètement un grand bouquet de fleurs sur une feuille de papier d’écolier. Ce dessin promettait d’être superbe, comme d’habitude.

- Encore une façon de se faire bien voir ! avait pensé Maud. Elle veut donc être la première partout ?……Cela ne va pas se passer ainsi !

Profitant de la récréation, elle était rentrée sans se faire voir dans la salle de classe, avait sorti le dessin aux couleurs brillantes, et l’avait lacéré rageusement avec le porte-plume de son ennemie. Puis elle l’avait froissé nerveusement avant de le remettre en place.

- Tu auras une drôle de surprise lorsque tu le retrouveras ! fit-elle avec un sourire méchant.

Lorsque les élèves sont rentrées de récréation, Maud, qui guettait discrètement Marie, l’a vue sortir son dessin et tenter maladroitement de le défroisser. Toute pâle, elle a levé la tête vers l’institutrice comme si elle voulait dénoncer cette injustice. Mais elle a baissé les yeux en se mordant les lèvres pour ne rien dire. Maud a même cru apercevoir des larmes qui perlaient dans ses yeux. Elle en a éprouvé une grande satisfaction…..

Et là, dans le cimetière pétrifié, curieuse de savoir ce qu’elle vient faire si bon matin, Maud ne perd pas Marie de vue. La fillette s’est approchée d’une tombe fraîchement recouverte et s’est arrêtée. Brusquement, le sang de Maud se glace dans ses veines. Mais oui bien sûr ! Elle se souvient maintenant. Toute la commune avait été émue du décès de cette veuve d’un village voisin, il y a de cela quelques mois. Elle laissait des petits enfants, dont les plus jeunes avaient été confiés à un orphelinat. L’aînée avait été placée chez un oncle, le père Amiard, le forgeron de La Bijude, un vieux célibataire peu commode, dont on disait qu’il était un peu avare.

C’était Marie. Et en ce matin de Noël, son premier Noël d’orpheline, elle venait se recueillir sur la tombe de sa mère, seule, à l’abri des regards….Maud se sentit soudain très mal à l’aise. Elle pensa à son geste malveillant envers son ennemie. Elle ne riait plus du tout. Devant elle, Marie s’était agenouillée sur la terre nue. Là, seule, frissonnant de froid et de désespoir, anéantie par le chagrin, la pauvrette prit sa figure dans ses mains et pleura longuement. Des larmes d’enfant qui n’a plus de mère.

Maud était paralysée. Elle aurait voulu s’enfuir pour ne pas voir ce spectacle déchirant. Mais une force la clouait là tandis qu’une voix intérieure lui disait : tu as voulu voir, eh bien regarde !

Certaine d’être seule, Marie, laissait déborder sa grande détresse. Elle sanglotait bruyamment, elle hoquetait et le même mot revenait sans cesse : maman….maman….Ce mot merveilleux qu’un enfant prononce avec tant de tendresse vers celle qui est tout pour lui : maman. Marie pleurait sa maman à jamais partie. Elle ne connaîtrait plus la chaleur de ses bras et son regard rempli d’amour.

Maud se sentit transpercée par un glaive de douleur. Comment a-t-elle pu la jalouser, et même l’envier….Oui, elle enviait sa réussite à l’école. A cette pensée, son geste de colère lui apparut dans toute son injustice. Comme elle le regrettait !

Prostrée devant la tombe, Marie se redressa un peu. Sa main chercha quelque chose dans son manteau. Lentement, elle sortit de sa poche un papier froissé et le déplia avec précaution.

- Mon Dieu !….murmura Maud, c’est le dessin que j’ai voulu détruire par mon geste stupide.

Elle sentit une émotion intense la submerger. C’était bien le bouquet de fleurs que la malheureuse Marie avait dessinées en cachette de ses camarades. Maud reconnaissait bien les zébrures rageuses du porte-plume, que la jeune fille avait tenté de dissimuler par des raccords maladroits. Elle voulait fleurir la tombe de sa maman pour ce premier Noël sans elle. Mais trop pauvre pour acheter de vraies fleurs, elle n’avait trouvé que ce moyen dérisoire. Elle avait mis tout son cœur et tout son amour pour dessiner ce modeste bouquet. Et elle, Maud, l’avait lacéré rageusement…..Elle sentit la honte l’envahir. Elle aurait voulu disparaître sous terre, tant son comportement lui paraissait maintenant odieux !

Marie, toujours à genoux, priait, les mains jointes, dans un geste de grande dévotion.

Maud frissonna de remords. Comme elle voudrait pouvoir revenir en arrière ! Soudain, elle eut une idée. Silencieusement, elle s’éloigna de la haie de cyprès. Puis, lorsqu’elle l’eut dépassée, certaine que Marie ne l’entendrait pas, elle courut comme une folle vers le village. Madame Coltée la fleuriste ouvrait justement son magasin. Elle y entra.

- Madame, fit-elle toute essoufflée, je voudrais un bouquet de….

Dans sa précipitation, elle n’avait pas décidé quelles fleurs elle choisirait.

- Un bouquet….de ce que vous avez de mieux !

La fleuriste la regarda, surprise. Elle connaissait bien Maud et ses parents qui habitaient la ferme de la Galtière dans les écarts de la commune. Que venait-elle faire seule si bon matin ? Surtout le matin de Noël ? Mais Maud d’un coup d’œil circulaire, avait remarqué des roses blanches.

- Un gros bouquet de roses blanches s’il vous plait !…..

- Des roses blanches ?….Mais…c’est qu’elles sont très chères !…..

Maud réfléchit un instant. Avec le contenu de sa tirelire, elle avait envisagé de s’acheter le magnifique baigneur qui trônait dans la devanture de Madame Vaquier, la patronne du bazar. Tant pis ! Elle voulait racheter sa faute.

- Donnez-moi un gros bouquet de roses blanches…….Je viendrai vous payer plus tard.

La fleuriste marqua un temps d’arrêt. Mais elle connaissait bien les parents. Que risquait-elle à faire crédit à la fille d’un conseiller municipal ?

- Comme tu voudras. Cela fera un beau bouquet !...

- C’est ce que je veux !

Le bouquet préparé, Maud s’en empara et reprit rapidement le chemin qui menait au cimetière. Pourvu que Marie ne soit pas partie !…Arrivée à la grille, elle aperçut l’orpheline qui essuyait une dernière larme avant de s’en retourner. Elle poussa doucement la porte et s’avança à pas de loup. Le bruit des pas fit craquer le sol gelé. Marie se retourna et pâlit en reconnaissant son ennemie. “ Que va-t-elle encore imaginer ? ” se dit-elle. Car elle avait compris que c’était elle qui avait déchiré son dessin. Tremblante, elle n’osa bouger. Mais déjà Maud avait déposé le gros bouquet de roses sur la tombe à côté du dessin. Puis elle prit la main de l’orpheline et dit en baissant la tête :

- Pardonne-moi, Marie…..Je ne savais pas…..C’est moi qui…..

Sa gorge se serra. Elle ne put en dire plus. Elle montra le dessin du doigt. Alors, l’émotion, la tristesse, le remords, la honte aussi, la submergèrent et elle éclata en sanglots. Marie la regarda un instant, puis avec un sourire très doux, en serrant la main de sa camarade, elle répondit simplement :

- Merci pour maman. Elle aimait les roses blanches. Comment as-tu pu deviner ?….. ”

Le ciel rougeoyait déjà vers l’est. Il sembla qu’un rayon échappé à l’astre vint se poser sur les deux gamines. Les cloches se mirent à carillonner. La messe de 7 heures se terminait. C’est la main dans la main que les deux fillettes rentrèrent.

C’est Noël. Paix sur la Terre…..

 

(A plus...)

 

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