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4 janvier 2011 2 04 /01 /janvier /2011 08:21

 

Scène 3


(La Marie, le père, la grand-mère)

 

La Marie (entrant)

L’Exposition coloniale de Paris, c’était en 1931….Cela fait donc 25 ans….

 

Le père

Qu’est-ce que tu racontes ?… 25 ans que tu es partie ?…

 

La Marie

Mais non, voyons. Qu’il est bête !… 25 ans que nous sommes mariés ! Tu te demandais depuis combien de temps, eh bien voilà la réponse : 25 ans !

 

Le père

25 ans déjà ?… mais…Tu avais entendu ?

 

La Marie

Vous parliez assez fort !….

 

Le père

25 ans… Je me disais aussi qu’on ne devait pas en être loin !… 25 ans… Ce sont les noces de… de quelque chose que j’ai oublié. Mais de quelque chose qui se fête !

 

La Marie

Mais tout se fête ! Ce sont les noces d’argent !… Et c’est cette année ! Alors, de notre voyage de noce, tu n’as retenu que la visite au zoo de Vincennes ?… Les singes t’ont frappé sans doute…

 

Le père (les yeux brillants)

Si ! Je me souviens d’autre chose….de nouveau…..d’inédit……d’extraordinaire…..

de merveilleux…..

 

La Marie (d’une voix pleine d’espérance)

Ah !… Quoi donc ?…

 

Le père

……C’était la première fois qu’on prenait le train !…

 

La Marie (un brin de déception dans la voix)

C’est tout ?…..

 

Le père

Que voulais-tu que ce soit d’autre ?

 

La marie

Oh… rien !… Pour un voyage de noce, se souvenir seulement qu’on a vu des singes et qu’on a pris le train pour la première fois… Quoi de plus normal ?…

 

Le père

Mais enfin, Bobonne…

 

La Marie (d’une voix tranchante)

Tu sais que j’ai horreur que tu m’appelles ainsi !

 

Le père

Comme tu veux, Bobon…

 

La grand-mère (qui semblait s’amuser de cette discussion)

Mon petit Firmin devait être triste de quitter sa maman… Hein, mon petit Firmin ? Il se souvient de ce qui l’intéressait le plus : le train, les animaux du zoo… Quand il était petit…

 

Le père (la coupant)

Oui, je sais… avec ma petite barboteuse… mon béret et mes petits sabots…

 

La grand-mère

Le voilà qui recommence ! Ce que je dis n’intéresse personne. Je vais aller voir si les poules ont pondu. Elles me comprendront, elles…

(elle sort dignement)

 

(à suivre...)

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Published by Gerard Nedellec
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2 janvier 2011 7 02 /01 /janvier /2011 09:01

 

Vous attendiez la suite... La voici... Et ce n'est pas terminé...

 

Scène 2


(La Marie (qui ne restera pas longtemps), Firmin, la grand-mère)

 

(Firmin entre, et va s’asseoir en bout de table, sa place. Il est habillé comme un paysan des années 1930, casquette sur la tête, moustache.)

 

La Marie

Faut qu’j’aille chercher d’l’eau au puits. Une soupe sans eau…

 

Le père, Firmin

C’est ça. Cours chercher ton eau courante……(puis s’adressant à sa mère) Qu’est-ce qu’il y a, la mère ? T’as l’air surprise de me voir. J’aurais-ti mis ma culotte à l’envers ?… J'aurais-ti la moustache de travers ?…

 

La grand-mère

Mais non, mon p’tit Firmin. C’est ta femme…..Elle n’fait que d’m’asticoter depuis une demi heure !

 

Le père

Ah bon ! Elle masticote… De quel côté ? Pas du côté de son dentier, j’espère !

 

La grand-mère

Si tu t’y mets toi aussi… Tu ne prends plus rien au sérieux. Ce n’est pourtant pas ainsi que je t’ai élevé ! Tu n’étais pas comme cela quand tu étais petit !

 

Le père

Cela me semble évident ! Je ne suis pas à 50 ans comme à 10 !… Mais je crois que tu te fais des idées, la mère. Ce n’est pas la première fois que tu te plains de la Marie. Tu as toujours été un peu jalouse d’elle, car elle t’avait pris ton petit Firmin… n’est-ce pas ? Mais enfin…Tu sais bien que je n’allais pas rester toujours vieux gars… pour te faire plaisir… La Marie est ma femme, et toi tu es ma mère. Voilà. Combien de fois faudra-t-il te le répéter ?… Tu nous ressors ce plat réchauffé de temps en temps… Mon petit Firmin par-ci, mon petit garçon par-là… Avec une barboteuse… un bonnet sur la tête et des petits sabots aux pieds... Une barboteuse !… Comme un gros poussin qui aurait les pattes trop longues... Tu ne pourrais pas au moins me mettre un pantalon ?…

 

La grand-mère

Oh non ! Pas encore ! Une culotte courte d’abord !…

 

Le père

Tu es extraordinaire ! Plus tu vieillis, plus tu me vois rajeunir… Bientôt je vais me retrouver dans un berceau habillé de langes... L’ennui, c’est que je vieillis moi aussi.

 

 

La grand-mère

Mais tu es plus jeune que moi ! A ton âge, le travail ne me faisait pas peur. Il n’y a encore pas si longtemps, j’allais chercher l’eau au puits.

Le père

Cela remonte quand même à une quinzaine d’années…

 

La grand-mère

C’est bien ce que je dis… Il n’y a pas si longtemps… C’est depuis mes 85 ans que je baisse un peu.

 

Le père

Ça fait un mois, quoi ! Et depuis un mois, tu te sens moins bien. Eh bien, mais ce n’est pas mal du tout ! Moi, je ne sais pas si j’arriverai à 85 ans !

 

La grand-mère

Oh mais !… La Marie, elle te soignera quand je ne serai plus là !… Je voudrais être une petite souris pour voir cela !

 

Le père

Ça y est ! Tu recommences ! Il faut vraiment que tu comprennes une fois pour toutes : tu n’es plus la seule femme de ma vie… Je n’ai plus 8 ans…

 

La grand-mère

Bien dommage !… Tu étais mignon à cet âge-là…

 

Le père

Allez… Cesse de parler du passé. Tu te fais du mal. Il faut accepter le présent. Assez de jérémiades ! Tu n’as pas à te plaindre après tout ! Tu n’es pas bien ici ? On te garde à la maison… avec nous !

 

La grand-mère (vivement)

Encore heureux !… Je suis chez moi, ici ! C’est la maison de ton père ! Et de ton grand-père avant lui... Et encore de ton arrière-grand-père… et de ton arrière…

 

Le père

Je le sais. Tu me l’as assez dit !… Vas-tu remonter ainsi jusqu’aux Gaulois ?… Laisse donc les morts en paix ! Pour le moment, cette maison est la nôtre. Reprocherais-tu à la Marie d’y habiter ?… On t’a gardé la plus belle chambre. La plus grande. Lorsque les enfants sont nés, il a fallu se pousser un peu pour que tu gardes tes aises, mettre deux dans la même chambre. Quatre enfants, ça prend de la place ! Elle aurait bien été utile, la grande chambre. Tu aurais pu te contenter d’une petite. Jamais tu ne l’as proposé. Pourtant, tu savais qu’on était à l’étroit. La Marie, elle a eu du mérite d’élever quatre enfants dans ces conditions.

 

La grand-mère (suffoquant d’indignation)

Mais j’étais chez moi !

 

Le père

Alors c’est nous qui sommes chez toi ! Excuse-nous ! C’est bien ce que je dis : tu ne sais pas t’adapter !

 

 

 

La grand-mère

M’adapter ?… Mais je ne fais que cela, m’adapter ! J’ai accepté que vous veniez vivre ici, dans ma maison, je me suis contenté d’une petite chambre… tandis que vous occupiez toute la maison !

 

Le père

Quel culot ! Tu appelles une petite chambre… une chambre de 20 m² au moins ! La plus grande, la plus belle…

 

La grand-mère(d’un air pincé)

J’aurais peut-être dû partir pour vous laisser la place ?… Si je suis de trop et que je vous gêne… je pourrais aller à l’hospice !

 

Le père

Ah ! Voilà les grands mots ! L’hospice !… Celui-là aussi tu nous le sers de temps en temps. Ma parole, c’est à croire que tu souhaites y aller !…

 

La grand-mère

C’est toi qui voudrais que j’y aille ! Tu prends tes désirs pour des lanternes…

 

Le père

Ou tes réalités pour des vessies …

 

La grand-mère

Tu vois ?… Tu détournes la conversation par ce que tu crois être une plaisanterie.

 

Le père

Mais non ! C’est toi qui confonds les vessies avec les lanternes… On dit : prendre ses désirs pour des réalités, et des vessies pour des lanternes.

 

La grand-mère

Tu me fais une leçon de français maintenant ?… C’est nouveau. Tu aurais dû être maître d’école ! Je n’ai pas parlé de vessie ! Et puis, tu pourrais être poli avec ta mère !…

 

Le père

Je voulais te faire rire, mais c’est raté !

 

La grand-mère

Me faire rire… Alors que tu veux me mettre à l’hospice… C’est bon pour les vieux…

 

Le père

Parce que toi, tu es jeune !… On devrais te mettre à l’école maternelle !…

 

La grand-mère (avec un sanglot dans la voix)

Tu te moques de ta vieille mère…

 

Le père

Arrête ! Je sens un sanglot qui me monte dans le coin de l’œil !…

La grand-mère

Tu es incorrigible. Tu seras donc toujours moqueur ?…

 

Le père

Mais je ne me moque pas de toi !… Tu sais bien que je ne voudrais pas te faire de peine. J’essaie de dédramatiser une situation… qui n’est d’ailleurs pas dramatique. Comme d’habitude, tu exagères. J’ai dit et je répète que cette maison est la nôtre, tu y es à ta place, comme nous, comme les enfants. Mais ce n’est plus la tienne à toi toute seule. Tu comprends cela, non ?… Faut-il te faire un dessin ?

 

La grand-mère (air pincé)

Je comprends ! Je suis trop vieille. Je ne sers plus à rien ! Je suis inutile !… Ah !…Que c’est dur de vieillir… Vous verrez ça… Vous vieillirez, vous aussi….

 

Le père

Mais je t’ai dit qu’on vieillit déjà !…

 

La grand-mère

Tu préfères ta femme à ta mère…

 

Le père

Qu’est-ce que tu vas chercher là ! Tu sais bien que tu es ma mère et que je t’aime. Que veux-tu que je te dise de plus ?

 

La grand-mère

Oh ! Mais je vois bien que tu aimes ta femme plus que moi !

 

Le père

Evidemment, j’aime ma femme. Est-ce interdit ? Mais j’aime aussi ma mère. Seulement, je ne t’aime pas de la même façon. Je t’aime d’un amour filial, et ma femme d’un amour… matrimonial ! (s’animant) Enfin quoi, tu te places sur le même plan que ma femme, alors que vous êtes à deux niveaux différents !

 

La grand-mère (d’une voix aigre)

Evidemment ! Je suis au niveau inférieur !…

 

Le père

Vous êtes… Vous êtes… Et puis, tu m’agaces à la fin ! Tu voudrais peut-être que j’aime ma femme comme une mère ?… Ou que je t’aime comme ma femme ?… Tu ne vois pas qu’il y a une différence, quand même ?…

 

La grand-mère

Tu mélanges tout.

 

Le père

Je mélange tout !… Elle est bien bonne celle-là !… Qui est en train de tout embrouiller ?… Hein ?… Je te le demande. A-t-on vu une mère entrer en concurrence avec sa bru ?… Tu voudrais peut-être que je la quitte pour rester avec toi ?…

 

La grand-mère

Tu étais plus gentil quand tu étais petit. Un jour tu m’as dit que tu n’aimerais personne d’autre que moi ! Tu m’avais même dit que tu te marierais avec moi…

 

Le père

Oui… C’est possible… Et… j’avais quel âge ?…

 

La grand-mère

Quatre ans !…

 

Le père

Quatre ans ! Bigre ! J’étais un enfant précoce !… Je voulais déjà me marier !

 

La grand-mère

Mais je savais bien que tu ne te marierais pas avec moi….

 

Le père

Quand même !… Tu savais cela ?… Tous les enfants disent ça à leur mère… Et alors, je suis marié avec la Marie depuis déjà… Au fait, depuis combien de temps ?….C’était en été… Voyons….de quelle année ?… Je m’souviens qu’on était allé en voyage de noce à l’Exposition coloniale à Paris… On a visité aussi le zoo de Vincennes… Le temple d’Angkor… enfin, une reconstitution… Mais l’année… Alors là, c’était avant-guerre, c’est tout ce dont je me souviens !

(A ce moment la Marie revient du puits avec un seau d’eau)

 

(A suivre...)

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Published by Gerard Nedellec
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31 décembre 2010 5 31 /12 /décembre /2010 08:56

 

 

Il y a quelques années, j'ai écrit  une pièce de théâtre... enfin... j'ai commencé... Ensuite, d'autres projets se sont présentés... La pièce est restée dans mes cartons. Valait-elle "le coup"... comme on dit couramment ? 

Je vous laisse juges... Voici le début.


ACTE 1

 

 

Personnages

 

Une famille de ruraux : le père Firmin, la mère la Marie, La cinquantaine chacun.

Les enfants. Le fils aîné Justin 22 ans, au service militaire (on en parlera, mais on ne le verra pas)

Madeleine, 14 ans

Jacques, 12 ans

Victoire, 10 ans

la grand-mère Firminine, mère de Firmin, 85 ans

 

 

 

Scène 1

( La Marie, la grand-mère)

 

(La scène se passe dans le milieu du XXè siècle, dans la salle commune de la ferme. Assise à la table, la Marie, sans âge particulier mais pas trop âgée, épluche des légumes pour faire la soupe tandis que la grand-mère tricote dans un coin, un chat sur les genoux. Pendant toute la conversation, la Marie continue à éplucher les légumes. Elle prend son temps pour ne pas avoir terminé avant la fin de la scène…..Si elle a fini avant, elle ne fait rien d’autre. La grand-mère vieillit mal et jalouse sa bru. Les deux femmes se chamaillent sans arrêt.

 

La Marie

C’est-ti pas malheureux qu’au XXè siècle, on n’ait encore pas trouvé l’moyen d’éplucher des oignons sans pleurer… Ma parole, une vraie madeleine ! On va croire que je viens d’enterrer toute ma famille !… (elle s’essuie les yeux) Il paraît qu’il n’faut point s’essuyer les yeux, mais plutôt regarder d’l’eau qui coule… Y z’en ont de bonnes !… J’vais quand même pas aller au ruisseau regarder l’eau couler !… Parce que l’eau courante chez nous, c’est quand j’cours la chercher au puits ! Plus j’cours vite, plus elle est courante ! Y n’connaissent pas ça en ville… C’est comme mes oignons. Pour des bons oignons, c’est des bons oignons ! Ça ferait pleurer un régiment ! C’est pas comme ceux achetés en ville. Ça n’vaut rien ! Des oignons minuscules tout juste bons à jouer aux billes !

Et puis, pourquoi qu’ils font pleurer, les oignons ?… Je vous l’demande ! Ça n’devrait pas être permis. Pourtant, un oignon, c’est pas triste ! Il doit y avoir dedans des gaz qui se dégagent quand on les épluche. La prochaine fois, je vais mettre les lunettes de motocycliste de mon homme.

 

 

 

 

La grand-mère

Vous n’faites que d’geindre, la Marie ! Toujours à critiquer ça ou ça… De mon temps, on ne se plaignait point. On épluchait les oignons, même les échalotes, sans maugréer. Pas besoin de lunettes de motocycliste ! C’est bien une idée à vous ! Vous avez toujours eu des idées bizarres….

 

La Marie

Oui, ce que vous appelez des idées bizarres, moi je les appelle des idées modernes, des idées d’avant-garde…

 

La grand-mère (pouffant)

Ah ! Eplucher des oignons avec des lunettes de motocycliste… c’est une idée d’avant-garde !… Alors, mettez donc une tenue de scaphandrier pendant que vous y êtes !…Tenez, c’est vous qui me faites pleurer… de rire !

 

La Marie

Vous n’exagérez pas un peu, là ?… Comme d’habitude…

 

La grand-mère (reprenant son sérieux)

Il n’empêche. De mon temps, on avait du courage, ce n’est pas comme maintenant ! Vous vous plaignez sans arrêt, pourtant vous avez le confort moderne. La commune n’a-t-elle pas construit un lavoir couvert pour protéger les laveuses ? C’est du luxe ! En plus, ça a dû coûter cher !… C’est facile avec l’argent des autres… De mon temps, on devait aller laver le linge au ruisseau, qu’il pleuve ou qu’il neige. Vous voudriez peut-être qu’ils chauffent l’eau du lavoir ?…

 

La Marie

Non ! Plutôt que chauffer l’eau du lavoir, je préfèrerais une machine qui lave le linge à ma place, à la maison ! Il paraît que cela existe…

 

La grand-mère

Oui, en Amérique !… Vous êtes trop exigeante, la Marie ! Et pourquoi pas aussi pendant que vous y êtes une machine qui lave la vaisselle à votre place ?… Et une machine qui épluche les légumes… et les coupe en petits morceaux… Et un balai qui balaie tout seul… De mon temps…

 

La Marie

Je sais ! De votre temps… Vous ne savez dire que cela. De votre temps… C’est parce que vous étiez jeune, c’est tout ! Vous avez la nostalgie de vot’ jeunesse. Encore, vous n’avez eu qu’un fils…

 

La grand-mère

Peut-être, mais il m’a donné du mal comme quatre, le Firmin !

 

La Marie

Parce que vous croyez qu’il ne m’donne pas d’mal à moi, le Firmin ?… Vot’ Firmin ?… C’est bien simple : vous avez fait tous ses caprices quand il était petit. Un fils unique… Vous l’avez trop gâté !

 

 

La grand-mère

Fallait pas l’prendre !… Il n’aurait pas été en peine pour trouver une femme, mon p’tit Firmin ! Il était si mignon dans sa petite barboteuse… (d’une voix émue)

 

La Marie

Peut-être, mais dans cette tenue, il aurait eu du mal à trouver une femme !… Allez, la mère, c’est vot’ fils et c’est aussi mon mari. On n’va pas se chamailler encore une fois !… Il a ses qualités et ses défauts, comme tout le monde. Personne n’est parfait. Acceptons-le comme il est.

 

La grand-mère (soudain très lasse)

Vous avez raison, la Marie… Qu’est-ce que vous voulez, c’est plus fort que moi. Dès qu’on attaque mon petit Firmin…

 

La Marie

Mais je ne l’attaque pas, votre petit Firmin…Et puis d’abord, ce n’est plus votre petit Firmin !… Il a cinquante ans quand même ! A cet âge-là, je le vois mal en barboteuse… Maintenant c’est mon mari et le père de mes enfants… les siens aussi d’ailleurs… Je ne sais pas pourquoi je dis ça…

 

La grand-mère

Mais il sera toujours mon petit Firmin… Et moi, je suis sa mère !… (d’une voix vibrante) Il n’est pas ingrat…

 

La Marie

Non… C’est plutôt un maigre…

 

La grand-mère

On ne peut pas parler sérieusement avec vous. Vous tournez toujours tout en dérision.

 

La Marie

Je ne vais quand même pas pleurer ! Ça suffit avec les oignons ! On peut bien rire un peu, non ?

 

La grand-mère

De mon temps, on était sérieux, on ne riait pas…

 

La Marie

Oui, on avait toujours le bec pincé comme si l’on avait peur qu’en l’ouvrant cela ferait des courants d’airs qui enrhumerait les dents…

 

La grand-mère

Vous voyez ?… ous tournez tout à la rigolade. Pas moyen de parler sérieusement…

 

La Marie

Et qu’est-ce qu’on fait depuis une demi heure vous croyez ?… Ce qu’on a dit est tellement sérieux… que je me demande si c’est vraiment nous qui avons parlé… On a énoncé quelques vérités premières. D’abord, tout était bien mieux de votre temps. Ensuite, vous avez connu votre fils avant moi. Enfin, je suis plus jeune que vous. Oui, je sais : vous ne l’avez pas dit clairement. Mais avouez que vous y pensez. Voilà trois vérités vraies, que même Monsieur de La Pallice lui-même n’aurait pas reniées !…

 

La grand-mère

Mais je ne connais même pas ce Monsieur de La... Pallice... Laissez donc les étrangers à l'écart de nos histoires de famille... Décidément, il vous est réellement impossible d’être sérieuse un instant ! Mon fils est bien plus sérieux que vous !

 

La Marie

Je vous crois ! Il a de qui tenir ! Un vrai bonnet de nuit qu’il était quand je l’ai épousé ! J’y ai mis bon ordre. Maintenant, il plaisante comme moi. Il est même parfois plus drôle que moi ! C’est un rigolo dans son genre, le Firmin ! Il a dû être contrarié pendant longtemps, y s’défloule ! Un peu de gaîté ne fait pas de mal dans une maison, non ?… De plus, mon aîné Justin tient de moi pour cela. Cela me fait penser qu’on n’a pas eu de nouvelles de lui depuis un bon moment. Depuis qu’il est parti à l’armée, ça fait tout drôle. La maison paraît vide. C’est qu’il tenait sa place, le Justin ! Lui et son père, ce qu’ils pouvaient me faire rire !…

 

La Grand-mère (d’un air pincé)

Evidemment, moi je ne vous fais pas rire !

 

La Marie

Eh bien ! Si, justement !….Vos grands airs offusqués m’ont toujours fait rire…

 

La grand-mère (outrée)

Oh !…

 

(A ce moment le père, Firmin, entre)

 

A suivre...

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29 décembre 2010 3 29 /12 /décembre /2010 09:25

 

Une nouvelle histoire extraite de "L'Ecole de Monsieur Paul". Elle rappellera peut-être à certains des souvenirs... anciens...

 

 

-“ Ils aperçurent alors le sapin, que de petites bouzies bleues et roses illuminaient. point......... que .....de..... pe.....ti ........tes....... bou...zies...... Mais non ! Je n'ai pas dit "deux" petites bouzies, mais "de petites bouzies....", de mis pour des….."de petites bouzies"……Enfin ! Tu mets plus de deux bouzies dans ton sapin tout de même !

- M'sieu, chez nous, on fait pas de sapin !

L'instituteur, qui lisait consciencieusement la dictée aux élèves, quoique avec un "lézer" zézaiement, ce qui est fort gênant pour cet exercice, marqua un temps d'arrêt.

- Chez nous, on NE fait pas de sapin !

- Ah ! Chez vous non plus ?

- Mais si bien sûr ! Tout le monde fait un sapin ! Seulement, "ze" corrige ta mauvaise utilisation de la tournure négative. Cela dit, relis donc ce que tu viens d'écrire. Si tu dressais un sapin, ne le décorerais-tu pas avec plusieurs bouzies ? Avec beaucoup de petites bouzies……?

- Vous faites ce que vous voulez avec votre sapin. Mais chez nous, on fait pas de sapin !

- Décidément, la tournure négative et toi, vous n’êtes pas très amis……..Bon ! On ne va pas se battre pour des bouzies ! Continuons : ......"que de petites bouzies bleues et roses illuminaient". Point.

A la fin de chaque trimestre, le corps professoral de cette école d’une petite ville normande, qu’on appelait alors Cours complémentaire, proposait à toutes les classes des compositions plus importantes que celles offertes chaque mois à la sagacité des élèves. Appelées pompeusement "compositions trimestrielles", c’était le sujet de conversation favori des maîtres : "Vous verrez, ce sera différent lorsque vous ferez les compositions trimestrielles ! ". Ils en faisaient un genre d'épouvantail destiné à inciter les élèves les plus nonchalants à travailler mieux.

Pour donner plus de sérieux à ces terribles épreuves, les instituteurs permutaient d’une classe à l’autre, et se trouvaient donc devant des enfants qu'ils ne connaissaient pas. Cela donnait, pensaient-ils, du piment à la chose, et permettait à certains de retrouver une autorité toute neuve.

- Il faut vous habituer à d'autres têtes ! disaient-ils aux élèves. Plus tard lorsque vous serez grands vous serez confrontés à de nombreux professeurs.

S'il n'y avait eu que cela ! Pour le moment, penchés sur leur travail, le dos rond, les enfants tiraient la langue pour bien écrire et faire le moins de fautes possible. On leur avait trouvé une dictée parlant de sapin illuminé et de cadeaux merveilleux. A quinze jours de Noël, c'était normal. Mais il n'était pas question d'être distraits par ces festivités ni de saliver en pensant aux truffes en chocolat ! La dictée est un exercice redoutable qui requiert concentration, réflexion, application……..

- Attention ! avait prévenu l’instituteur, vous êtes habitués à ma façon d’articuler les mots. Votre nouveau maître n’aura pas la même diction que moi ! Ouvrez bien les oreilles ! Si un mot est mal écrit, peu lisible, il comptera pour une faute !

Devant leur air catastrophé, il ajoutait avec une jubilation à peine contenue :

- Et......cinq fautes, zéro !

 

Le porte-plume faisait la navette entre l'encrier de porcelaine blanche, calé dans un trou du pupitre, et la feuille à réglures "seyès". Certains itinéraires étaient comme balisés de taches violettes de toutes les formes et de grandeurs variées. La plume sergent-major crissait sur la page criblée de minuscules bribes ligneuses restées dans le papier.

En 1946, sa fabrication se faisait uniquement à partir de bois transformé en pâte grossièrement épurée, qui produisait du papier grisâtre, parsemé d'impuretés brunâtres. La plume glissait mal sur cette surface rugueuse. Il lui arrivait de s'accrocher à ces aspérités. Elle pliait légèrement, comme un arc qu'on tend, puis se libérait brusquement en répandant sur la feuille une averse violette. L'élève pestait intérieurement, tandis que le maître, imperturbable, majestueux, superbe, continuait à égrener ses "petites bouzies bleues et roses" !

Par contre à ce régime, la partie métallique du porte-plume, trempée elle aussi dans l'encrier, pleurait des larmes violettes. Les doigts avaient pris aussi cette coloration particulière. Certains reniflaient et se passaient la main sous le nez, dessinant des moustaches violettes du plus bel effet….

Pour que ce contrôle des connaissances soit mieux perçu comme un examen, le travail n'était pas effectué sur le cahier habituel. Ce jour-là, chaque élève recevait une feuille qu'on distribuait avec solennité. Il la prenait du bout des doigts, pour ne pas la tacher, osant à peine la toucher. Plus tard, lorsqu'il l'avait bien triturée, y avait mis la plume, les doigts, et même la main, on aurait pu penser qu'elle avait été utilisée pour des essais d'empreintes digitales ! Et puis, cette maudite feuille ne tenait pas en place ! Un coup de coude du voisin, et la voilà partie ! Sans compter la balafre violette qui la zébrait alors ! Quelques murmures de dépit se faisaient entendre.

Mais toutes ces péripéties ne troublaient pas le maître qui dictait la suite. Le silence revenait sur les quarante gamins penchés comme des tâcherons sur leur feuille, un silence opaque, celui d'une classe au travail ! Enfin, les deux mots tant espérés arrivaient. On les avait attendus, on savait qu'ils allaient venir, mais ils produisaient toujours leur effet magique.

- Point final !

Les dos se redressaient, cherchant un dossier inexistant, quelques étirements s'ébauchaient, les visages se détendaient. Pas pour longtemps.

- Bon ! "Ze" vais relire ! Suivez bien pour vérifier que vous n'avez pas passé un mot. Un mot oublié, c'est une faute, et cinq fautes .....

- Zéro ! fit une voix dans le fond.

- Qui a dit cela ? gronda le maître.

Les élèves le regardaient avec cette candeur angélique qu'ils savaient prendre dans des occasions délicates. Il ne les connaissait pas, que risquaient-ils ? L'instituteur n'avait pas l'intention de s'acharner car il n'était pas certain d'obtenir le nom de l'insolent. Dans ces cas-là, il vaut mieux s'en sortir par une pirouette plutôt que perdre la face !

- Eh oui ! continua-t-il d'un ton badin, zéro ! Et zéro est une note éliminatoire !…..Alors, si vous ne voulez pas obtenir une telle note, suivez bien, "ze" relis. Et n'hésitez pas à me demander de relire une troisième fois s'il le faut.

Les enfants n’avaient sans doute pas compris ce que le mot "éliminatoire" entraînait comme désagrément, mais il avait produit son petit effet sur ces élèves qui n’étaient pas les siens. Il reprit donc la lecture de ce texte, en articulant soigneusement. Mais décidément, le son "ge" ne passait pas et les "petites bouzies bleues et roses" firent à nouveau leur apparition sur le sapin. Quand il eut fini, il lut les questions auxquelles les élèves devaient répondre. Il y en avait toujours après une dictée.

Puis on passa à la rédaction. Le sujet était simple mais pas très original : "C'est bientôt Noël. Vous allez installer et décorer un beau sapin près de la cheminée. Racontez d'une façon alerte."

Après avoir copié ce texte au tableau, le maître dit :

- Vous avez une quarantaine de minutes pour répondre. Faites d'abord un brouillon, et recopiez proprement.

Le petit Robert, après avoir lu le sujet, leva la main.

- M'sieu....... Chez moi, je n'ai pas de cheminée ........ Ousque je vas mettre mon sapin ?

- Où vais-ze mettre mon sapin....... Attention à la tournure interrogative ...... Eh bien, voyons, mets-le ...... dans la salle..... n'importe où ......

- .... Mais.... Je n'ai pas de salle ...... Est-ce que je peux le mettre dans la cuisine ?

- Si ça te fait plaisir ! Où tu veux, ce n'est pas l’essentiel.

La classe se mit au travail dans un silence studieux, fait de frottements de culottes sur les bancs, de craquements, de raclements, de toussotements, de reniflements, de balancements d'avant en arrière. Le maître marchait de long en large, les mains derrière le dos, jetant un œil par-ci, un œil par-là, se retournant parfois brusquement pour surprendre d'éventuels bavardages, embrassant d'un regard professionnel les quarante écrivains qui s'échinaient sur leur feuille.

Certains, les coudes sur la table, le menton appuyé sur les mains ouvertes, les yeux mi-clos, cherchaient vainement une inspiration défaillante. D'autres, le nez en l'air, les sourcils froncés, suçaient fébrilement leur porte-plume. Quelques-uns écrivaient éperdument. On entendait le "cra-cra" de leur plume sur le papier. Elle ne s'arrêtait que pour donner au bec d'acier le temps de puiser dans l'encrier des idées nouvelles avant de reprendre son raclement caractéristique.

De temps en temps, le maître se penchait par-dessus une épaule et lisait les quelques lignes écrites. Mais rien dans son attitude ne laissait paraître un sentiment quelconque. Il devait se garder de rire......ou de sembler apprécier tel travail plutôt qu'un autre. Il arriva derrière celui qui avait avoué ne pas faire de sapin. Curieux, il s'arrêta pour lire ce qu'il avait bien pu écrire. Voici. J’ai corrigé les fautes pour ne pas vous écorcher les yeux….mais pas le reste…..

"Chez nous, on fait pas de sapin parce que mon père, il aime pas les sapins. Il dit que ça fait plein de saletés quand c'est sec. C'est vrai, on en a fait une fois. C'est un copain qui nous l'avait donné. Il est devenu tout sec (le sapin, pas le copain) et les aiguilles sont tombées par terre. Je m'en souviens parce que c'est moi qui a tout nettoyé ! Et puis, un sapin sec, c'est pas joli ! Et puis, ça brûlerait si qu’on lui mettait des bougies. Ça tombe bien, car j'ai pas de bougies chez moi !"

- Mais enfin, ne put s'empêcher de s'écrier le pédagogue, c'est incroyable ! Cette malheureuse tournure négative est ton ennemie "zurée" ! Ce n'est pourtant pas difficile à comprendre ! "Ze" N'ai pas de bouzies, tu N'as pas de bouzies, il N'a pas de bouzies, nous N'avons pas de bouzies, vous N'avez pas de bouzies, ils N'ont pas de bouzies ! C'est pourtant clair !

- Alors ça ! répondit le gamin, c'est pas banal ! Mais qui vous a piqué toutes vos bougies ?……

Les enfants, que cette remarque véhémente avait tirés de leur réflexion, se regardèrent d'un air étonné.

- Bon.... fit le maître qui préféra abandonner. Continuez votre travail.

Puis, pour ne pas perdre totalement la face, se retournant vers l'irréductible, il lui dit doucement :

- Tu verras cette question avec ton maître !

- Oh ! répondit l'enfant, je verrai rien ! Il sait pas plus que moi où sont passées les bougies !

Après cet intermède, le travail reprit. Le maître grimpa sur l'estrade et s'assit au bureau. Il avait une vue imprenable sur la classe : huit longues tables au plan de travail incliné, auxquelles un simple banc était fixé, permettaient de recevoir six élèves chacune. Dire qu'ils ne se gênaient pas serait exagéré. Ils se supportaient !

Lorsque le temps imparti fut écoulé, le maître descendit de son perchoir et ramassa doctement les copies. La cloche sonna, indiquant qu'il était midi. Les élèves se levèrent mais le maître leur dit d'un ton sévère :

- Hé ! "Ze" n'ai pas dit de sortir ! Vous apprendrez que c’est moi qui autorise la sortie, et non la cloche ! "Ranzez" d'abord vos affaires. Ensuite, en silence, prenez la direction de la porte ! Et à tantôt les enfants !

Les compositions continuaient en effet l'après-midi. Il restait l'arithmétique ! On commença d'abord par cinq questions de calcul mental que les élèves écoutaient l'une après l'autre, le porte-plume levé, n'écrivant la réponse qu'au signal.

- Première question : un cycliste parcourt vingt kilomètres en une heure. Combien parcourront quatre cyclistes dans le même temps ? ...................................... Ecrivez !

Suivaient quatre questions, toutes aussi difficiles les unes que les autres.

Ensuite, on proposa deux problèmes que le maître écrivit au tableau de sa belle écriture. Mais c'est surtout le premier qui frappa les enfants par son originalité. Ils purent lire en effet l'énoncé suivant :" Mme Baluchard va au marché vendre des œufs. A la première cliente, elle vend la moitié de ce qu'elle a, plus un demi-œuf. A la seconde, elle vend la moitié de ce qui lui reste plus un demi-œuf. A chaque cliente, elle vend la moitié de ce qui lui reste, plus un demi-œuf. Au bout d'un moment, elle a vendu tous ses œufs. On demande combien d’œufs elle avait à vendre à son arrivée au marché. On sait seulement que ce nombre était compris entre cent et deux cents."

- Que dites-vous encore ? demanda la maître à un groupe qui chuchotait.

- Robert demande si ce sont des œufs durs !

- Non ! La poule qui les a pondus n'avait pas la fièvre ! lança-t-il finement. Allez, au travail.

La récréation de trois heures libéra des fauves, la tête pleine de "petites bouzies bleues et roses" et de poules qui pondaient des demi-œufs. Mais ce n'était pas fini! Les questions d'histoire et de géographie attendaient sagement qu'on les sorte du tiroir du bureau où elles se morfondaient depuis le matin. Sans compter les sciences ! Allez savoir pourquoi ces trois épreuves n'attiraient que des moues. Il suffisait pourtant d'avoir appris ses leçons ! Le maître effaça les problèmes et écrivit : "Les rois fainéants".

- Voilà ! Au travail !

- ..... C'est tout ? Risqua une petite voix.

- J'ai pas appris ça ! affirma un autre. Mon père a dit que les fainéants, c'est pas des gens intéressants !

- Tstt Tstt Tstt ! Pas de commentaires ! Au travail !

En soupirant, les élèves se calèrent bien sur le banc afin de mieux chercher dans leurs souvenirs. Au bout de quelques minutes, tous écrivaient quelque chose. Mais il était évident que les Rois fainéants ne les inspiraient guère…..Et vous ?....Qu’auriez-vous écrit sur ces rois dont la paresse a traversé les siècles ?....

La géographie et les sciences suivirent avec le même succès. Mais le temps passait, la fin de la journée approchait. Enfin ! se dirent les enfants qui n'attendaient que ce moment. La plupart avaient épuisé depuis longtemps tous les souvenirs que leur mémoire avait conservés. La cloche sonna. Personne ne bougea. On attendait un autre signal.

- Ze ramasse les copies ! fit le maître.

C'était le moment qu’attendaient certains pour ajouter un détail qui leur était soudain venu.

- Allez, c'est fini ! Vous pouvez sortir !

Dans un joyeux tintamarre, les quarante gamins, libérés, soulagés, sortirent et rentrèrent à la maison. Mais, même là, on ne manquait pas de leur demander :

- Alors ! Ces compositions ! Raconte !

Il fallait tout relater, depuis "les petites bouzies bleues et roses" jusqu'aux demi-œufs, sans oublier les rois fainéants.

- Tout de même, disait la mère, cette Mme Baluchard avec ses oeufs.... Je voudrais bien savoir comment elle a fait ! ”

Vous aussi certainement ! Alors, cherchez et vous trouverez ! Et là, il est permis de faire des impairs !……Allez, vous ne direz pas que je ne vous aurai pas aidés !……

 

Bonne lecture et... A plus...

 

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27 décembre 2010 1 27 /12 /décembre /2010 08:54

 


Quelque chose de différent maintenant... Un conte ou une légende traditionnelle du terroir normand. Paru dans l'Almanach du Normand voici quelques années...

 

 

L’automne commençait à roussir les bois situés autour de ce petit village normand. Après avoir vidé quelques pichets de cidre au cabaret, le sacristain de la paroisse se décida enfin à rentrer chez lui. Il faisait nuit noire mais notre homme connaissait la route comme sa poche.

Comme il approchait de l’église, il s’étonna d’y voir les vitraux illuminés par une lumière très vive venant de l’intérieur. Il pensa à des voleurs, s’étonnant qu’ils prissent si peu de précautions pour ne pas se faire remarquer. Prudemment, il préféra aller chercher du renfort dans le village voisin car il ne se sentait pas de taille à affronter les malandrins.

Bientôt, une bande d’hommes armés de fourches, de faux et autres instruments agricoles se dirigea en silence vers le lieu suspect, conduite par notre bedeau que cette présence rassurait. Tel un général, il disposa sa troupe : une moitié se cacha devant la porte de la sacristie afin d’en interdire la sortie. Le reste l’accompagna lentement vers la porte principale dont il avait eu soin de prendre la clé.

Il la poussa doucement, doucement, pour ne pas faire de bruit.

- « Une chance que j’aie graissé les gonds dernièrement, se dit-il in petto.

La porte s’ouvrit et notre armée improvisée allait se jeter sur les intrus, lorsqu’elle resta figée de stupeur par le spectacle qui s’offrit à elle. L’église était brillamment éclairée, mais vide. Seul, un prêtre vêtu d’ornements noirs se tenait au pied des marches de l’autel, comme s’il allait commencer sa messe.

Une messe des défunts ! Personne pourtant n’était mort ! Un murmure où la stupéfaction se mêlait à une crainte superstitieuse s’éleva des gaillards prêts à bondir et en même temps paralysés par la peur. Là-bas, au pied de l’autel, le prêtre mystérieux n’avait pas bronché. Les paysans ne savaient quelle conduite tenir, lorsque dans le silence glacial la voix de l’homme en noir résonna soudain :

- Dominus vobiscum !

L’épouvante gagna les fidèles forcés qui se regardaient avec des visages déformés par l’épouvante. Le bedeau jugea utile d’aller demander conseil à son curé, tandis qu’un second « Dominus vobiscum » retentit dans le silence, mettant en fuite les assistants.

Ils trouvèrent le curé, lui expliquèrent la chose, et nos lascars, ragaillardis, s’en retournèrent vers l’église, accompagnés du prêtre qui ne savait que penser. Ils s’agglutinèrent sous le porche afin de décider d’une tactique, lorsque la voix du célébrant se fit à nouveau entendre à l’intérieur : - Dominus vobiscum !

Pour le coup, ce fut le curé de la paroisse qui resta coi, se demandant ce que signifiait cette comédie macabre. Le bedeau commençait quant à lui à être agacé par cette invite cavalière. Dominus vobiscum !….Et quoi, se dit-il, ce prêtre de carnaval se moque de nous ! Et l’on sait bien que les Normands n’aiment pas que l’on se moque ainsi d’eux !

Il s’avança hardiment dans l’église, tandis que l’officiant répétait pour la quatrième fois d’une voix forte « Dominus vobiscum ! ».

Arrivé au milieu de la nef, pris d’une inspiration subite, il répondit d’une voix aussi ferme que possible :

- Et cum spiritu tuo !

Alors, le prêtre en noir enchaîna le plus naturellement du monde :

- Introïbo ad altare Dei…..

Ces paroles familières pour le bedeau lui firent comprendre ce que voulait l’officiant. Il monta jusqu’à l’autel et répondit la messe comme l’aurait fait un enfant de chœur, tandis que ses compagnons s’installaient dans les bancs. A la fin de l’office, lorsque le prêtre se retourna vers l’assistance pour lancer un vibrant « Ite missa est ! », c’est d’un seul chœur que la maigre assistance répondit : « Deo gratias ! »

Alors le prêtre mystérieux descendit les marches de l’autel et s’adressa à son servant improvisé d’une voix émue :

- Je te remercie mille fois mon ami, qui que tu sois !

Puis, se reprenant, il continua d’une voix plus assurée :

- Quelqu’un devait répondre et servir ma messe nocturne. C’était ma punition, ma pénitence. Cela fait quelques siècles que j’attends. Jusqu’à présent, personne n’était resté pour me rendre ce service. Tous avaient eu peur. Mais toi, brave ami, tu n’as pas tremblé !

Le sacristain commençait à sentir ses jambes flageoler…..Que feriez-vous si un revenant vous adressait ainsi la parole ?…..Comment, c’est improbable !…..Qu’est-ce que vous en savez ?…….Vous croisez peut-être des revenants sans le savoir !…….

Bref, le prêtre, poursuivit :

- Les portes du ciel me sont désormais ouvertes. Enfin !…..Sois béni, ainsi que tous tes descendants, pendant plusieurs générations !……

 

A peine avait-il prononcé ces mots qu’il disparut. L’église se retrouva soudain dans l’obscurité. Les assistants pensaient vivre un rêve éveillé. Avaient-ils vraiment vu…..ou avaient-ils cru voir ?……Personne ne savait plus !

Le sacristain rompit soudain le charme et déclara le plus naturellement du monde :

- Cela m’a donné soif ! …Pas vous ?…. »

 

A plus...

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25 décembre 2010 6 25 /12 /décembre /2010 08:20

 

Un autre conte de Noël s'impose en ce 25 décembre... Il est extrait de mon livre "D'Armor et d'Argoat" qui en contient d'autres...

Joyeux Noël à tous et que la lumière de la nuit de Noël éclaire votre année à venir...

 

 

Par une glaciale et sombre soirée du mois de décembre 1793, un vent aigre soufflait dans les ruelles de cette vieille cité bretonne. La Révolution avait amené la liberté, ce qui ne pouvait pas déplaire aux Bretons. Mais voilà que la République s’était mis en tête de réglementer l’Eglise de France en votant la loi sur la Constitution Civile du Clergé. Les évêques étaient élus par les électeurs du département, les curés par ceux des districts. Les curés nommaient les vicaires. Tous étaient rémunérés par l’Etat. Les biens du clergé étaient nationalisés, les vœux monastiques abolis, un grand nombre de couvents fermés.

Les membres du clergé devaient prêter serment à la Constitution. Ces dispositions créèrent une scission dans l’Eglise de France. Environ la moitié des prêtres refusèrent de prêter le serment demandé et devinrent des proscrits. Le phénomène fut particulièrement vif en Bretagne, vieille terre chrétienne. Ils se cachèrent tant bien que mal, célébrant la messe dans des endroits secrets, en présence de fidèles mystérieusement prévenus. Mais beaucoup étaient arrêtés et souvent guillotinés.

 

Ce soir-là, le froid n’incitait personne à mettre le nez dehors. D’ailleurs, le couvre-feu était décrété à partir de 7 heures. Double raison pour rester au chaud chez soi devant un bon feu !

Cependant dans la nuit noire, des pas résonnaient sur les pavés. Quelqu’un courait dans l’obscurité. Arrête malheureux ! Tu vas te faire arrêter par les braves sans-culottes qui font des rondes régulières à la recherche de tous ceux qui n’ont pas la conscience tranquille et profitent de la complicité de la nuit pour circuler avec l’espoir de ne pas être vus.

L’homme s’était arrêté. Etait-il suivi ? Il lui sembla entendre du bruit derrière lui. Mais non, ce n’était que le vent qui faisait battre les contrevents d’une masure. Le cœur de l’inconnu battait fort dans sa poitrine. Il y avait à peine deux heures, il célébrait la messe dans une étable à la sortie du bourg. Quelqu’un avait dû le dénoncer puisque les Bleus étaient arrivés pour surprendre tous ceux qui suivaient l'office. Mais les soldats avaient été repérés par des guetteurs qui avaient pu donner l’alarme. Dans ces cas-là, la fuite était toujours possible à travers bois. Il avait pu ainsi, avec quelques fidèles, échapper à la soldatesque qui les avait cherchés vainement. Mais il n’avait pas voulu compromettre ses sauveurs et lorsque le danger lui avait semblé écarté, il était parti vers un autre asile. Et là, dans ce bourg désert, où le bruit de ses pas résonnait comme un roulement de tambour, l’abbé Le Coz, proscrit, pourchassé, étranger dans son propre pays, tentait d’échapper aux Bleus. Car notre fugitif était un prêtre réfractaire à la Constitution Civile du Clergé.

Depuis un an il courait la campagne pour se cacher. Sa vie était devenue un enfer. Mais il puisait sa force dans la prière et la messe qu’il pouvait célébrer de temps en temps, plus rarement qu’au début car les mailles du filet se resserraient. Et là, cette dernière fuite l’avait complètement abattu. Il n’en pouvait plus de toujours se cacher, de vivre comme une bête sauvage, vivant de la charité publique mais se méfiant de tout et de tous, vivant dans l'angoisse d’une dénonciation. La République avait promis une récompense pour la capture des bannis comme lui. Il existait toujours des bons citoyens ou se prétendant tels, qui n’hésiteraient pas à le dénoncer, croyant faire œuvre utile !

Il dormait d’un œil dans les bois, mangeait peu. Il était à bout. Un moment, il avait même envisagé de se rendre afin d’en finir avec cette vie d’homme traqué. Mais jusqu’ici, l’instinct de survie avait été le plus fort et il avait repris sa fuite sans espoir. Quelle espérance avait-il en effet de voir sa traque s’arrêter tout d’un coup comme par miracle ?

 

On ne le cherchait pas réellement mais il ne pouvait circuler dans les lieux habités car les contrôles étaient fréquents. Il n’irait pas loin ! Dès qu’il apercevait des soldats, il changeait de direction et ce simple détour pouvait paraître louche à une époque où tout et tous étaient suspects ! Et ce soir il était trop fatigué pour lutter encore. Il était découragé car il sentait toute l’inutilité de sa fuite en avant. Un jour où l’autre il serait pris. Pourquoi se battre ? Que tout cela se termine et qu’il puisse dormir ! Dormir enfin !

 

Il se laissa tomber le long d’une maison et s’adossa contre le mur. Il se sentit bien tout d’un coup. On allait venir et l’arrêter, cela ne lui faisait plus rien ! Il se sentait même soulagé et pour un peu il aurait appelé pour qu’on le trouve plus vite. Mais aucun bruit ne se faisait entendre. Le silence d’une nuit sans lune. Ses yeux se fermèrent et il somnola quelques minutes.

Soudain, des bruits de pas se firent entendre à nouveau. Cela le réveilla. Il n’allait pas se laisser attraper comme cela ! L’instinct de conservation prit le pas sur le désir d’être pris. Il se tassa contre le mur comme pour faire corps avec lui, ses mains cherchèrent un appui et sentirent un renfoncement, une encoignure de porte. Il s’y glissa et écouta. Les bruits de pas se rapprochaient. Une lueur incertaine éclaira soudain le bout de la rue. Des gens cherchaient avec une lanterne. S’il restait là, il allait être pris ! Il sentit alors en lui une formidable envie de vivre et frappa quelques coups discrets sur la porte.

Au bout de quelques secondes qui lui parurent des siècles, la porte s’ouvrit doucement, un homme se montra. Jouant son va-tout, l’abbé dit faiblement :

- « Je suis poursuivi par les Bleus ; cachez-moi, s’il vous plait !

- Entrez ! » répondit sobrement l’homme.

La porte se referma derrière lui. Il se sentit à l’abri… mais une idée l’envahit soudain : qui était cet homme qui lui avait ouvert? Ami ou ennemi ? N’allait-il pas le livrer aux Révolutionnaires ? N’avait-il pas été imprudent de confier son sort à un inconnu ? Il chassa vite cette pensée : de toutes façons, s’il était resté dehors, il aurait été pris ! Alors, il n’avait rien à regretter !

L’homme l’invita à s’asseoir. Rien dans la tenue du prêtre n’indiquait qu’il en était un. Il avait bien fallu qu’il quittât ses habits religieux pour revêtir des vêtements civils. Il s’assit, encore tout frissonnant de sa fuite et de la peur qu’il avait éprouvée.

- « Vous avez froid ! fit l’homme. Attendez, je vais vous préparer quelque chose qui vous réchauffera.

Il passa dans la pièce à côté. Resté seul, l’abbé regarda autour de lui. Une chandelle brûlait sur la table. Aux murs, il aperçut des gravures révolutionnaires. Son cœur battit plus fort. Mais il pensa que tous les citoyens avaient ainsi des gravures révolutionnaires, plus peut-être par obligation que par convictions personnelles. L’homme revint avec une assiette remplie de soupe qu’il posa devant le prêtre.

- Mangez, ça vous fera du bien !

- Mais… Vous ?

- J’ai déjà mangé ! 

L’homme n’était pas très bavard. L’abbé se mit à manger à petites cuillerées car c’était chaud. L’homme le regardait sans rien dire. Il demanda soudain :

- Pourquoi êtes-vous poursuivi ?

Ça y est ! pensa le prêtre. C’était trop beau pour durer ! Mais il fallait bien que je lui dise cela pour qu’il m’ouvre sa porte ! Il s’arrêta, la cuillère en suspens et regarda son hôte droit dans les yeux.

- Pourquoi ? répondit-il…

Il ne savait que répondre. Fallait-il lui avouer la vérité ? Il resta quelques minutes sans rien dire. Mais l’homme répondit pour lui :

- Je ne sais pas pourquoi je vous demande cela… puisque je devine que vous êtes un prêtre réfractaire !

L’abbé eut un haut le cœur et se leva d’un bond.

- Calmez-vous, l’abbé ! fit l’homme, et ne craignez rien ! Qui se risque dehors par cette soirée glaciale, sinon un proscrit… un prêtre réfractaire par exemple ?

- Vous… Vous saviez et vous m’avez quand même laissé entrer ?

- Je ne le savais pas quand vous êtes entré… mais il suffit de vous regarder. Vous les prêtres, lorsque vous ne portez pas votre soutane, vous êtes très facilement repérables. Vous n’avez aucun chic pour porter la tenue civile ! Voyez-moi ces vêtements dépareillés !

La remarque lui sembla tellement incongrue que l’abbé ne put s’empêcher de sourire.

- Vous êtes très observateur ! laissa-t-il tomber au bout d’un moment.

- Oh ! Non ! Ce n’est pas de l’observation, c’est du bon sens ! Mais je vous ai dit, vous n’avez rien à craindre de moi. D’ailleurs, cette nuit n’est-elle pas celle de la paix sur la Terre ?

L’abbé tressaillit. C’est vrai ! Tous ces événements lui avaient fait oublier l’essentiel ! Nous étions le 24 décembre ! C’était la nuit de Noël !

- Mon Dieu, fit le prêtre qui se laissa tomber à genoux, je t’avais oublié… Pourras-tu me pardonner ?

- Il a bien pardonné à St Pierre qui pourtant l’avait renié trois fois !

L’abbé se redressa, surpris, et regarda l’homme.

- Oui, fit ce dernier, j’ai été élevé dans la religion catholique… Mais de nos jours, il vaut mieux taire cela en attendant des jours meilleurs ! Certes, la France avait besoin de changements ! Mais là, on bouscule vraiment tout ! Tous les Français ne sont pas d’accord avec ce qui se passe, mais il faut éviter de le faire paraître. Je tiens à la vie, vous savez, comme vous d’ailleurs…

L’abbé Le Coz s’était relevé et se tenait debout devant l’homme qui dit d’une voix sourde :

- Voilà bien longtemps que je ne me suis pas confessé… Je veux dire… à un vrai prêtre… car je considère les prêtres jureurs comme des parjures !

- Ne blâmez pas votre prochain, mon fils. Dieu dans sa miséricorde leur pardonnera sans doute, comme à St Pierre…

- Aussi, je vous demande comme une faveur de me confesser.

L’homme tomba à genoux devant le prêtre qui lui mit la main sur l’épaule et dit :

- Je vous écoute, mon fils.

La confession dura de longues minutes pendant lesquelles le prêtre n’était plus un proscrit, mais un serviteur de Dieu dans l’exercice de son ministère. Lorsque ce fut terminé, l’homme dit :

- J’aurais bien voulu communier maintenant, mais cela n’est sans doute pas possible.

- Mais si, mon fils ! Je garde toujours quelques hosties consacrées pour le cas où…

L’homme et le prêtre restèrent longtemps sans parler, communiant dans la joie et la paix de Noël. Une pendule sonna 10 heures.

- Déjà ? fit l’homme. Veuillez m’excuser, mais je dois aller travailler !

- Cette nuit ?

- Oui, justement cette nuit ! Mais vous, restez ici, vous êtes à l’abri.

L’homme se retira dans une autre pièce. Au bout de cinq minutes, il revint. C’était un autre homme : il portait l’uniforme des membres de la Révolution, ceinture tricolore à la taille, chapeau empanaché de plumes bleues, blanches et rouges. L’abbé eut un sursaut.

- Oui, fit-il, je suis le commissaire de la République de cette petite ville. Mais je vous l’ai dit, vous ne risquez rien chez moi ! Personne ne viendra vous chercher ici ! Reposez-vous. Je rentrerai sans doute assez tard. Ne faites pas de bruit, n’allumez pas de chandelle, n’ouvrez à personne. Je vis seul, aussi quand je m’absente, la maison est donc inoccupée ! Une lumière paraîtrait suspecte… Tout est suspect ! Quelle époque nous vivons… Allez, ne vous en faites pas !

Il se dirigea vers la porte, l’ouvrit, se retourna et dit simplement :

- Paix sur la Terre aux hommes de bonne volonté ! »

 

A plus...

 

 

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24 décembre 2010 5 24 /12 /décembre /2010 08:35

 

Aujourd'hui 24 décembre, je ne puis pas faire autre chose que de vous proposer un autre conte de Noël qui est paru dans mon livre "De derrière les fagots".

A partir de ce jour, l'espérance est en marche...

 

 

Victor et Victorine habitaient une petite maison grise dans le bas de l’ancienne voie romaine. Il y a quelques mois encore, ils élevaient une chèvre qui logeait dans une cabane attenante à la maison. Elle leur fournissait le peu de lait qui constituait l’essentiel de leur nourriture. Mais la bête était morte de vieillesse. Ils n’avaient pas voulu la remplacer par une chevrette vive et remuante.

Quel âge pouvaient-ils bien avoir ?……On les avait toujours connus dans cette chaumière digne d’un conte de fées. En les voyant se déplacer à petits pas de souris avec des gestes lents et mesurés, on imaginait mal qu’ils avaient été jeunes et ardents. Ils étaient vieux, voilà ! Ils n’avaient pas d’âge. Ils semblaient sortis tout droit d’un vieux grimoire poussiéreux du temps passé….

La bonne vieille avait un visage parcheminé couleur de cire que des yeux bleu pâle, usés par les heures de ravaudage et autres travaux d’aiguilles n’arrivaient plus à éclairer. Elle ne pouvait plus s’occuper dans la maison, comme aux belles heures de sa jeunesse, mais ses vêtements fatigués et fanés étaient toujours d’une propreté impeccable. Elle portait la bonnette simple des paysannes normandes.

Le bon vieux avait la même figure ridée et les mêmes yeux couleur d’eau claire. Il avait tant travaillé……Mais ce qui frappait chez lui c’étaient ses abondants cheveux blancs, ses sourcils broussailleux couleur de neige et sa longue barbe cotonneuse qui le faisait ressembler à un père Noël fatigué de sa tournée.

Justement, ce soir-là, c’était la veille de Noël. Ils se tenaient tous les deux assis devant la cheminée où brûlait un maigre feu de bois qui avait du mal à réchauffer leurs membres engourdis.

Perdus dans leurs pensées, ils revoyaient les heures joyeuses de leur existence, leurs vingt ans insouciants. Puis peu à peu les peines de la vie avaient pesé sur leurs épaules. Ils n’avaient pas eu d’enfants, et ce fut le malheur de leur vie, une ombre que les années qui s’écoulaient inexorablement n’avaient jamais pu effacer. Il leur avait manqué le joyeux babillage des enfants qui mettent tant de gaieté dans une maison. Ils étaient restés seuls, désespérément seuls. Ils s’étaient recroquevillés sur eux-mêmes. Personne ne venait plus les voir. Qu’aurait bien pu leur raconter celui qui se serait hasardé à franchir le seuil de leur humble logis ?

Faire cuire quelques pommes de terre dans le chaudron pendu au-dessus du foyer ne leur prenait guère de temps. Le reste de la journée, ils restaient immobiles sur le banc devant la cheminée, se penchant de temps en temps sur les flammes pour tisonner la braise ou remettre un peu de bois.

Ils n’avaient jamais connu la fortune, n’avaient jamais rien demandé, acceptant tout ce que le ciel leur envoyait avec la résignation des pauvres. Leur maison n’était pas richement meublée. Juste le nécessaire. Leur seul luxe : accrochées aux murs, quelques images pieuses où des angelots immuables souriaient dans des cadres passés.

 

Mais en ce soir où l’Enfant Dieu allait venir sur la terre plein de miséricorde pour les Hommes, ils lui adressèrent une ardente prière :

 

-“ Divin Enfant, vous allez naître dans une modeste étable pour apporter aux Hommes l’espoir et la paix. Hélas ! Nous n’avons pas eu la chance d’avoir un petit enfant à aimer, comme nous l’aurions tant voulu. La vie ne nous a pas épargnés. Nous avons connu beaucoup de misères, nous avons souffert, et tout cela vous le savez bien puisque vous savez tout.

Ils gardèrent un moment le silence comme si cet aveu les avait épuisés. Puis le bon vieux prit la main de sa bonne vieille et continua d’une voix frémissante :

- Mais nous avons la chance d’être tous les deux, et cela vaut tous les trésors. La seule force qui nous reste, nous la puisons l’un dans l’autre. Cependant, nous tremblons à l’idée d’être séparés un jour.

Nouveau silence. D’une voix sourde, il reprit :

- Si par malheur cela se produisait, que deviendrait celui qui resterait, seul, tout seul ?…….Cette pensée nous fait souffrir encore plus que la précarité de notre vie.

Il s’arrêta à nouveau. C’est d’une voix vibrante d’espérance contenue qu’ils terminèrent ensemble leur prière :

- Alors, Divin Enfant, vous qui pouvez tout, nous vous demandons simplement de mourir ensemble tous les deux à l’heure que vous aurez choisie…….Nous ne vous avons jamais rien demandé. Alors, s’il vous plait, exaucez notre prière. Nous ne désirons rien d’autre, et nous vous offrons nos cœurs, nos peines, notre vie. Les acceptez-vous ?……

Dans la pièce obscure, les flammes jetaient sur le mur leur ombre indécise. Un morceau de bois craqua, libérant quelques étincelles. Rassérénés par leur prière et certains d’être exaucés, les deux vieux s’endormirent en paix, submergés par l’émotion.

 

Soudain, un rayon de lumière illumina la salle sombre et grise. Une lumière intense, irréelle. Un bruit confus se fit entendre et l’on vit tous les anges des images sortir de leur cadre poussiéreux, s’ébrouant et riant comme des gamins. Ils parlaient à voix basse comme des conspirateurs et l’on entendait parfois des rires étouffés. Que pouvaient-ils bien comploter ?…..

Ils se séparèrent bientôt par petits groupes. Quelques-uns se dirigèrent vers la pièce où l’on faisait jadis le pain mais où aucune odeur de froment ne se faisait plus sentir depuis longtemps. Ils soulevèrent le couvercle de la maie massive. Elle était vide mais soudain se remplit miraculeusement de bonne farine blanche dans laquelle un angelot espiègle plongea la main. Il lança sur les autres un fin nuage de farine qui voleta un moment comme des flocons de neige, semblables à ceux qui tombaient au dehors, avant de se poser délicatement sur les ailes duveteuses des chérubins. Mais très vite, nos petits travailleurs se mirent à confectionner des crêpes dorées et des galettes rebondies.

Pendant ce temps, d’autres avaient allumé le four et préparaient des rôtis savoureux. Dans le cellier, les rayonnages à claire-voie sur lesquels on entreposait autrefois les pommes pour qu’elles finissent de mûrir se trouvèrent tout d’un coup chargés de fruits délicieux et odorants.

La maison vide avait retrouvé une âme. Un groupe s’affairait dans la salle. Ils sortirent de l’armoire en chêne la plus belle nappe et la disposèrent sur la table. Ils avaient trouvé les timbales en argent et les assiettes en porcelaine blanche, vestiges des jours heureux. Un angelot fureteur découvrit dans le fond d’un tiroir des rubans fanés et défraîchis. En un tour de main, avec une feuille de papier qui traînait dans un coin, il confectionna des cornets qui se remplirent de dragées et de bonbons colorés. Les rubans dont les couleurs avaient retrouvé leur éclat les entourèrent délicatement. Satisfait de son œuvre, l’angelot plaça ces cornets sur la table. Un autre était sorti cueillir du houx qu’il disposa un peu partout pour agrémenter la pièce.

Peu à peu, la table se couvrait de mille choses, toutes aussi appétissantes les unes que les autres, de mets délicats et de vins capiteux. Tout cela fleurait bon. L’odeur agréable des crêpes et galettes se mêlait à l’arôme subtil du café. Le fumet pénétrant du rôti rivalisait avec les fragrances délectables des fruits.

 

Alors le balancier de l’horloge, immobile depuis des lustres, se mit en branle. Le petit marteau de fer frappa joyeusement sur la clochette qui laissa échapper des notes cristallines. A ce bruit, nos deux bons vieux se réveillèrent et furent éblouis par tant de splendeurs qui s’étalaient devant eux. Un peu effrayés aussi. Mais le sourire des anges les rassura pleinement, et à leur invitation, ils vinrent prendre place à la table.

La petite vieille semblait avoir rajeuni de quelques années. Le bon vieux dans sa barbe ne laissait rien paraître mais il suffisait de voir ses yeux pétillants comme à vingt ans. Avant de commencer, ils adressèrent à l’Enfant Jésus une courte prière pour le remercier de tant de magnificences. Puis ils se mirent à manger à petites bouchées et à boire à petites gorgées, riant et pleurant à la fois. Tout dans la pièce semblait exhaler des effluves odoriférants, des émanations d’autrefois mêlées aux suaves senteurs du festin qui s’offrait à eux.

Autour d’eux voletaient les angelots qui veillaient à ce que rien ne leur manquât. Ils représentaient certainement tous les enfants qu’ils auraient voulu avoir et qui les servaient avec beaucoup de tendresse. Leur bonheur était immense, ils se sentaient emportés dans une extase merveilleuse qui les étourdissait et les enchantait à la fois.

Leurs paupières devinrent soudain très lourdes. Nos deux bons vieux sentirent le sommeil les envahir peu à peu. Alors, sans bruit, à petits pas pour ne pas les réveiller, tous les anges s’activèrent en silence pour tout ranger afin de ne laisser aucune trace du festin. Puis, quand ce fut terminé, ils regagnèrent sagement leur cadre poussiéreux et reprirent leur attitude figée. Le marteau de l’horloge tomba une dernière fois sur la clochette de cuivre, le balancier s’immobilisa. Les lumières brillantes s’éteignirent, les odeurs délicieuses disparurent. La maisonnette retrouva son calme paisible et terne.

Dehors, la neige continuait de tomber, légère, impalpable. Bientôt, un coq chanta, annonçant l’aube bénie du jour glorieux de Noël. Devant l’âtre refroidi, les deux vieux semblaient dormir. Mais leur âme s’en était allée doucement, doucement, emportée par les anges. Ils étaient partis ensemble comme ils le désiraient, dans la paix et la joie de Noël.

Au loin, des cloches carillonnèrent dans le silence ouaté. C’étaient certainement leurs âmes qui entraient dans le Paradis tout bruissant des festivités de la nuit, accueillies par des petits anges virevoltants dans une lumière intense, irréelle…….

 

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22 décembre 2010 3 22 /12 /décembre /2010 10:16

 

Une nouvelle histoire extraite de "L'école de Monsieur Paul"...

 

 

Jean Lechardeur avait été nommé en septembre 1954 dans une classe unique située dans la région de Bretteville-sur-Laize. Jeune instituteur remplaçant, il entamait sa deuxième année d’enseignement, ayant effectué jusque là des remplacements variant d’un jour à trois mois. Il avait été confronté à des classes de différents niveaux, mais jamais à une classe unique.

Il se souvenait de son plus bref remplacement : une journée….Il remplaçait un collègue à Potigny. Une classe de CM1….à moins que ce ne soit CE2, il ne se souvenait plus. Mais il se rappelait très bien du nombre d’élèves : quarante !

Quarante enfants qui le regardaient, assis sagement les bras croisés. Dressé devant eux, les bras croisés pour se donner une contenance, l’air sévère, les sourcils froncés, il pensait compenser son inexpérience par cette attitude énergique…..Une chance : il était assez grand et avait remarqué que sa stature et ses larges épaules en imposaient à ses élèves.

Il gravit lentement les deux marches menant au bureau situé sur une estrade. Il se sentait un peu fébrile, mais il ne fallait pas le montrer. C’était le jour de la rentrée des vacances de la Toussaint. Il n’avait que deux mois d’ancienneté….

Il s’assit et ouvrit le registre d’appel. On commençait toujours par l’appel des élèves, afin de noter les absents. Dans la situation actuelle, c’était aussi une occasion de mettre un nom sur toutes ces frimousses. Un coup d’œil sur la liste lui fit comprendre que la chose ne serait pas si aisée qu’il n’y paraissait. La moitié des enfants était d’origine polonaise, et leur nom présentait pour un non initié une difficulté à le lire, voire une impossibilité.

En effet, de nombreux mineurs d’origine polonaise travaillaient dans les mines de fer de Potigny et Soumont-Saint-Quentin depuis la fin du XIXè et le début du XXè siècle. Cette activité a cessé vers 1989.

Il fallait pourtant faire l’appel. Il leur demanda de se lever à l’appel de leur nom et commença, d’une voix qui se voulait assurée. Mais lorsqu’il lut avec beaucoup de mal un nom d’origine polonaise, une dizaine d’enfants se levèrent. La chose se reproduisit chaque fois qu’il lisait un nom polonais. Que faire ? Les enfants avaient réalisé qu’ils pouvaient se payer une petite séance d’amusement gratuit. Ils prétendaient qu’ils avaient mal compris…ou cru entendre leur nom. Comment le savoir ?

Jean continua dignement son appel, regardant d’un air sérieux ceux qui se levaient comme s’ils portaient tous le même nom. Au dernier énoncé, presque toute la classe était debout, secouée d’une hilarité mal contenue. Que voulez-vous faire après cela ?....Il continua tant bien que mal….Le soir, il ne se sentait pas très bien et le lendemain il jetait l’éponge…..Un arrêt de travail d’une huitaine pour bronchite était le bienvenu !

En y pensant, il riait encore. Ah ! Les lascars ! disait-il. Ils m’ont bien eu ! Mais sans doute à leur place aurais-je agi comme eux ! Les enfants sont impitoyables pour les plus vieux. Et même si Jean n’avait que 20 ans, il était plus âgé que ces gamins !.....Mais cette fois-ci, il avait un an de plus….et de l’expérience !....

Lorsqu’il pénétra dans sa nouvelle classe, peu de jours avant la rentrée, il fut frappé par son air vieillot. Des fenêtres hautes pour ne pas que les élèves soient distraits par ce qui se passait dehors, des murs dont la peinture vert clair s’écaillait par endroits, un bureau vétuste au vernis abîmé, un tableau délavé, voilà comment se présentait son futur univers. Il fit la moue, mais se promit de modifier tout cela, enfin ce qui pourrait l’être. Il rendit visite au maire et lui signala l’état défraîchi de la classe. Il répondit :

- « Mon école n’est quand même pas délabrée ! Des générations d’élèves y ont reçu une bonne instruction. J’en sais quelque chose puisque j’en fais partie. De plus, l’Inspection Académique ne m’envoie que des remplaçants de passage, alors je souhaite accueillir un instituteur titulaire qui reste plusieurs années.

Que répondre à cela ? Lorsque Jean verra l’état du logement mis à sa disposition, il comprendra pourquoi personne ne se bousculait pour demander le poste !....Cependant, une question le taraudait.

- Je n’ai pas vu de chauffage dans la classe !

- N’ayez pas peur ! On vous installera le poêle après les vacances de la Toussaint !

- Mais…S’il fait froid avant ?

- L’automne est toujours doux en Normandie !....

Jean n’insista pas, se disant qu’il aviserait en fonction du climat. Le maire le regarda partir en pensant : ces jeunes, quelle exigence !.....Il voudrait sans doute que je lui installe un poêle à feu continu….Et pourquoi pas l’eau courante dans son logement pendant qu’il y est !.....

Il prit possession de la maison d’école comme on disait deux jours avant la rentrée. Si la classe n’était pas délabrée, le logement l’était, lui ! Ruisselant d’humidité, le rez-de-chaussée sentait le moisi, la tapisserie des murs était piquée. Il occupa une pièce située à l’étage qui était à peu près saine. Pour l’eau courante, il fallait courir la chercher au puits….Comme il était seul et qu’il rentrait chez ses parents les jours de congé, cela lui suffisait.

Il avait une classe d’une trentaine d’élèves, de la section enfantine au cours de fin d’études 2è année. Avec les enfants, il décora le local pour qu’il ait un air plus agréable : dessins réalisés par les élèves, photos, fleurs. Au bout de quinze jours, on n’aurait pas reconnu la salle vieillotte des premiers jours. Le maire, venu lui rendre visite, trouva le local changé. Il lui dit :

- Vous voyez ?...La classe n’est pas si vilaine que cela !....Je comptais faire repeindre, mais ça attendra bien un peu !....

Jean se dit : le maire est un humoriste…ou un inconscient !....Mais il ne dit rien.

- Le poêle…..demanda-t-il.

- Mais il ne fait pas froid !

C’est vrai : une belle arrière-saison. Mais Jean se disait que de toutes façons il faudrait l’installer, ce fameux poêle ! Alors, un peu plus tôt…..

En octobre, les matinées furent fraîches. On aurait bien supporté un peu de chaleur. Mais les enfants étaient habitués à une vie rustique. Chez eux, on ne chauffait pas beaucoup. Un père lui avait avoué un jour avec fierté :

- L’hiver dans la cuisine, il ne fait pas plus de sept degrés ! La porte est toujours ouverte !

- Pourquoi donc ? avait demandé Jean.

- Mais pour surveiller ce qui se passe ! On aime bien savoir qui vient nous voir !....

Dans la classe il faisait 11-12 degrés en début de matinée. La température montait vite et les après-midi étaient doux. Un beau temps d’automne. Mais vers la fin du mois, la température baissa. Les vacances de la Toussaint furent accueillies avec soulagement par tous. Avant de partir, Jean se rendit chez le maire.

- Vous n’oubliez pas le poêle, Monsieur le Maire !

- J’y penserai ! répondit-il.

Cette réponse satisfaisait à moitié Jean. Le ton n’était pas très convaincu. Plutôt que j’y penserai, il aurait préféré je l’installerai ! A son retour, la veille de la rentrée, il se rendit dans sa classe : le poêle brillait par son absence…..

- Ça alors !.....Elle est bonne ! Il exagère quand même !

Il se rendit chez le maire qui lui dit en le voyant :

- Ne dites rien : le poêle…..

- Justement, le poêle….

- C’est que….fit le maire en soulevant sa casquette, je n’ai pas eu le temps….J’ai beaucoup de travail, vous savez….

- Je conçois que vous ayez beaucoup de travail, Monsieur le Maire. Mais je vous rappelle que demain les enfants retrouvent l’école. Il fera froid dans la classe. Travailler dans de telles conditions me paraît difficile.

- Je tacherai de passer dans la journée….

- Mais non, Monsieur le Maire ! Pas dans la journée ! J’aimerais bien que le poêle soit installé avant la rentrée de 9 heures ! Cela aurait dû être fait depuis longtemps ! Je vous le disais bien…..Il ne faut pas remettre au lendemain…..

- Oui…Je connais….Avant 9 heures….Vous me prenez d’assaut !

- Mais non ! Je vous le demande depuis assez longtemps.

- Ecoutez, je viendrai demain quand je pourrai ! Ce n’est quand même pas vous qui allez me dicter ce que je dois faire !

- Bien. Dans ces conditions, écoutez bien ceci : si le poêle n’est pas installé demain matin avant 9 heures, je préviens immédiatement l’inspecteur primaire de la situation dans laquelle vous nous mettez et je ferme l’école ! Et vous verrez bien ce qui arrivera !....

Là, il s’avançait un peu, le jeune instituteur….Fermer l’école….En avait-il le droit ? Sans doute pas. Et puis, que pouvait l’inspecteur, plus favorable au modus vivendi qu’au casus belli !.....Mais il était fort en colère. La chose traînait depuis assez longtemps. Combien de fois n’avait-il pas réclamé !....

Le lendemain matin, dès 7 heures et demi, le maire était là avec un aide. Une demi heure plus tard, le poêle était installé. A 8 heures et demi, il ronflait comme un soufflet de forge et à 9 heures, il faisait bien chaud.

- Vous voyez ? fit remarquer Jean, ce n’était pas si difficile que ça !

Il considéra le poêle. Le trou de sortie se trouvait à trois mètres du sol. Le tuyau partait du poêle à l’horizontale, grimpait brusquement jusqu’au plafond, faisait un coude serré et entrait dans le trou pour ressortir à l’extérieur en se coiffant d’un petit chapeau de tôle par où s’échappait la fumée en volutes blanchâtres.

- Mais dites-moi, Monsieur le Maire, les tuyaux ne sont-ils pas un peu….rouillés ?...

- Mais non ! Qu’est-ce que vous allez inventer encore….C’est bien simple : ils existaient déjà lorsque je suis devenu maire ! Il y a trente ans de cela ! Ils sont presque neufs ces tuyaux ! »

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19 décembre 2010 7 19 /12 /décembre /2010 09:38

 

Ouest France du mercredi 24 novembre 2010

 

Entretien avec Gérard Nédellec, originaire de Bretagne, auteur de L'école des Frères (1), roman qui narre la vie au pensionnat de l'école Saint-Louis de Châteaulin, dirigé par les Frères de Ploërmel.

Au-delà du témoignage, que souhaitez-vous apporter aux lecteurs ?

Donner autant de plaisir aux gens qui vont lire ce récit que j'en ai eu à l'écrire ! Et puis témoigner d'une époque qui n'existe plus : les jeunes internes rentrent plus souvent, ils sont en chambre à deux ou trois...

Quel métier avez-vous exercé ?

J'ai été instituteur puis directeur de l'école  la Pérussaie à Angers, dans l'enseignement public.

Pourquoi écrivez-vous ?

J'ai toujours aimé écrire, j'avais un style aisé, facile, disait-on, et à la retraite, en 1991, je me suis mis à écrire : j'en suis au neuvième livre. J'ai commencé par faire des dictées -c'était la période des dictées de Bernard Pivot- et la troisième s'est transformée en histoire, en anecdote. D'ailleurs ce livre contient beaucoup d'anecdotes. J'aime la petite histoire, celle qui amène et explique la grande. J'écris aussi dans sept almanachs dont l'Almanach de l'Anjou, l'Almanach du Breton, du Normand....

Quels conseils donneriez-vous aux enseignants ?

Ayez le feu sacré, la vocation ! Ne faites pas ce métier parce qu'il vous faut un travail, mais seulement si vous en avez envie et le reste vous sera donné de surcroît !

Que pensez-vous de l'éducation ?

Les excès sont nuisibles dans un sens comme dans l'autre. À l'anarchie succède la dictature comme l'histoire le prouve, et réciproquement.... Nous retrouverons certainement un équilibre. Les jeunes demandent des repères. Et si je devais leur donner un conseil, ce n'est pas d'être le meilleur mais de donner le meilleur de soi-même car quand on fait tout ce qu'on peut, on n'a rien à se reprocher.

(1) L'école des Frères  paru aux éditions l'àpart buissonnière  est en vente (22 €) à la Maison de la presse de Vihiers. 

  (et ailleurs bien entendu ! ! !)


 dedicace-maison-de-la-presse-Vihiers.JPGdedicace-maison-de-la-presse-Vihiers-copie-1.JPG      J'ai eu quelques problèmes à joindre cette photo... (Picasa m'échappe un peu...) Elle a été prise à Vihiers le jour de la dédicace par la journaliste Ouest-France.

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18 décembre 2010 6 18 /12 /décembre /2010 08:34

 

Unee autre histoire extraite de "L'Ecole de Monsieur Paul". Une histoire vraie... of course !

 

 

Camille était grand chasseur devant l’Eternel. Sous aucun prétexte il n’aurait manqué l’ouverture de la chasse. Instituteur à Putanges dans l’Orne,il tenait d’une main ferme la classe des grands, du cours moyen au cours de fin d’études qui préparait le certificat. Sa femme s’occupait des petits, du cours préparatoire au cours élémentaire.

Un couple d’instituteurs comme on en rencontrait beaucoup dans les campagnes normandes en ces années d’après guerre. La dernière bien sûr ! C’étaient des gens d’une grande rigueur professionnelle. Dans leur classe on ne riait jamais. On restait concentré, attentif, on apprenait. Personne n’avait pas regardé la télé jusqu’à….enfin tard la veille au soir ! Les gens les respectaient. Ils disait Monsieur l’instituteur ou Madame l’institutrice lorsqu’ils s’adressaient à eux. En privé bien souvent ils parlaient plus familièrement du maît’ d’école ou de la maîtresse d’école……mais toujours avec déférence. Leur vie se déroulait, calme et paisible dans cette région de Normandie. Le seul plaisir de Camille était la chasse. C’était même bien plus que cela : une passion, qu’il pratiquait et dont il parlait avec fièvre….

L’ouverture se déroulait à la même époque que la rentrée des classes. Mais cette dernière avait lieu un lundi alors que la chasse démarrait toujours un dimanche.

Ce jour-là, attendu depuis longtemps avec impatience, Camille, revêtait la tenue habituelle des chasseurs. La veste en droguet avec sa poche dans le dos permettait d’enfiler au choix un lièvre, une perdrix, un faisan, ou même tout cela à la fois, ce qui le faisait ressembler à Jean de Florette, le bossu de Marcel Pagnol, dont il étudiait les textes avec ses élèves. Cela lui était arrivé une fois. Une chasse magnifique. On en parlait encore dans les chaumières !

Ainsi accoutré, bardé de cartouchières, le fusil à la main, l’œil aux aguets, il arpentait les landes et les champs, suivi de son chien, la langue pendante. Il rentrait rarement bredouille, ramenant le plus souvent un lièvre, ou un garenne. Sa femme avait l’art de les accommoder en civet, toute la famille se régalait.

Cette année-là, allez savoir pourquoi, la journée d’ouverture avait été infructueuse. Pourtant, il y avait du gibier ! Mais on aurait dit que les lapins et lièvres se méfiaient et se cachaient à la vue de ces terribles Tartarins armés jusqu’aux dents…..Il avait marché, marché, passant par tous les endroits qu’il connaissait. Rien ! Il croisait de temps en temps un confrère : il n’avait pas plus de succès que lui ! C’était à croire qu’un chef des lapins les avait prévenus du danger qu’ils couraient à s’élancer dans les champs en ce jour d’ouverture. Le ciel était également vide. Seuls les merles et les étourneaux s’en donnaient à cœur joie. Il n’allait tout de même pas tirer sur les merles !.....

Dans sa tête, la fable du héron de La Fontaine lui revenait. Ce héron qui "̎fut tout heureux et tout aise de rencontrer un limaçon"…..Allait-il, comme le héron, tuer, non un limaçon, mais un merle, voire un étourneau ?....Et pourquoi pas un moineau ! se dit-il. Non, il préférait ne rien prendre que de ramener une si maigre chasse. Jeudi prochain, j’aurai plus de chance ! Tous ces chasseurs qui déambulent effraient peut-être le gibier.

Le mercredi suivant, il pouvait être 8 heures. La classe commençait à 9 heures. Camille prenait son petit déjeuner, lorsque quelqu’un frappa à la porte. C’était son cousin Eugène, habitant à une quarantaine de kilomètres. Il le fit entrer. Eugène portait la tenue caractéristique que Camille reconnut tout de suite. En effet, c’était aussi un fin chasseur. Les deux cousins avaient souvent eu l’occasion de chasser ensemble, et c’était entre eux une rivalité amicale mais bien réelle. L’un voulait toujours être meilleur que l’autre. C’était souvent vrai pour Camille. Mais lorsque Eugène avait été plus chanceux, Camille lui faisait la tête. Habitué à ne rencontrer aucune résistance, à trouver toujours des gens soumis devant lui, il supportait mal cette forme de concurrence. Au fond, c’était un mauvais perdant !

Voir son cousin ainsi habillé contraria Camille. Il allait certainement à la chasse, et lui ne pourrait l’accompagner. Que n’avait-il attendu le lendemain !....Il essaya pourtant de faire bonne figure. Mais que c’était difficile !.....

- Tiens ! Tu ne travailles pas ? Tu ne visites pas ta clientèle ?

- Non. J’ai pris ma journée. J’étais dans le coin, je me suis octroyé une journée de congé. J’en ai le droit, non ?...

- Tu fais ce que tu veux ! Vous les représentants de commerce n’avez aucune contrainte !

- Ne crois pas cela ! Pas de visite de clients, pas de commandes, pas de rentrée d’argent. Je suis au pourcentage…..Mon salaire ne me tombe pas tous les mois comme toi !....

- Tu sais, le salaire des instituteurs n’est pas ce qu’on croit ! Un fixe certes, mais modeste….Tandis que ton pourcentage est plus élevé….

- Mon pourcentage est élevé si mes commandes le sont ! Cela dépend du bon vouloir des clients !

- Justement, tes clients……ils vont t’attendre….

- Pas aujourd’hui. J’ai expédié des avis de passage. Les quincailliers de la région de Flers sont prévenus que je les visiterai demain.

- « Et….tu vas à la chasse !

- Comme tu vois !

Evidemment, il allait à la chasse ! Toute sa tenue l’indiquait ! Quand même ! Cela aurait été plus agréable à deux !....Surtout pour Camille ! Il ne put s’empêcher de dire :

- Pourquoi n’as-tu pas attendu demain ? Nous eussions été ensemble !

- Je n’ai pris que ma journée. Demain j’ai rendez-vous avec un client important. Tu sais, je ne fais pas ce que je veux !

- Ni moi !.....

- Tu ne peux pas donner congé à tes élèves ?.....Ils ne refuseraient pas !

Camille se renfrogna. Savoir les autres à la chasse et pas lui……Cela le rendait de mauvaise humeur. Venir le narguer chez lui pour lui dire qu’il allait chasser, tandis qu’il restait bloqué dans sa classe….Il exagérait ! Eugène le savait, mais il aimait bien taquiner son cousin, sans penser à mal. L’ennui, c’est que Camille ne l’entendait pas ainsi….

- Allez…fit Eugène, ne prends pas mal la chose. Je suis obligé de m’organiser. Je n’ai pas autant de vacances que toi !

Ça y est ! Les vacances maintenant ! Combien de fois ne lui avait-on pas lancé les six mois de vacances par an des instituteurs ?......C’est vrai, ils avaient beaucoup de vacances….Mais là, une seule chose comptait : Eugène allait chasser, et lui resterait là ! Il essaya de le décourager.

- Tu sais, il n’y a pas beaucoup de gibier ! Dimanche dernier pour l’ouverture, personne n’a rien pris !

- Justement ! Les lapins se sont réservés pour moi !....Je leur ai envoyé un avis de passage…..

Eugène avait toujours le mot pour rire, mais Camille ne riait pas. Il allait manquer cette chasse….Peut-être Eugène ramènerait-il un lapin….ou un lièvre….ou…..Il n’osa continuer. Et s’il tuait un faisan ?....Il pesta en silence.

- Bon. Je ne te retiens pas. D’ailleurs, il va falloir que j’y aille. J’ai du travail qui m’attend, moi !...

Camille sortit sur la cour où ses élèves étaient déjà arrivés. Il sortit de son gousset une grosse montre ronde en or qu’on appelait un oignon, allez savoir pourquoi. Il était 9 heures moins 10. Il n’avait pas de retard. Il avait horreur d’être en retard. L’exactitude est la politesse des rois…dit-on. Des instituteurs aussi !

Eugène alla libérer son chien qui attendait sagement dans la voiture et les voilà partis. Pendant ce temps, Camille avait fait rentrer ses élèves. Il commença sa journée par une leçon de morale, comme d’habitude. Mais son esprit était ailleurs. Il vagabondait derrière le chien d’Eugène…..Cependant, il assumait bravement et avec beaucoup de mérite….

- En ce début d’année, je vais vous parler des bienfaits de l’école qui permet aux jeunes ruraux comme vous d’aller à la chasse…..je veux dire en classe….

Les élèves se regardèrent, surpris. Evidemment, cette chasse manquée l’absorbait trop. Il abrégea sa leçon et opta pour une dictée. Un texte de Louis Pergaud, extrait de « Le roman de Miraut, chien de chasse » lui sembla convenir. Il présentait suffisamment de difficultés, et avantage précieux, il restait dans le domaine de la chasse. Cela lui permettrait de chasser….en pensée ! De la sorte, si un nouveau lapsus lui faisait employer encore le mot chasse, il n’aurait rien de surprenant. Il était question d’un lièvre, « ce roi des capucins du Fays, ce maître oreillard qui savait tous les tours, ce prince des bouquins qui roulait depuis des saisons et des saisons des générations de chiens. Cette fois, il avait à ses trousses Miraut, le plus fameux chien de tout le canton….etc… » (Louis Pergaud)

Camille était satisfait de son choix, ses élèves moins…..Il y avait sur ce texte des questions de vocabulaire fort intéressantes….Le capucin, l’oreillard, le bouquin….tous mots désignant le lièvre aux grandes oreilles. En lisant ce texte, il s’y croyait. Il longeait le petit bois au bout de la grande prairie. Un capucin allait peut-être sortir. Le doigt sur la gâchette, les sens tendus……..il se pencha au-dessus d’un élève qui écrivait en tirant la langue, plongeant régulièrement sa plume dans un encrier en porcelaine qui avait dû être blanche. Le chemin le séparant du cahier était jalonné de taches violettes, sans doute pour que la plume ne dévie pas de son itinéraire…..

- Fais donc attention ! lui dit-il. Quel gâchis !....

- M’sieu….l’encrier est bouché !

En regardant de près, Camille s’aperçut qu’un morceau de craie obstruait l’encrier. On y trouvait fréquemment des morceaux de buvard, des plumes, des morceaux de noix ou de noisettes à la saison….Il fallait vider le tout et nettoyer. L’encre violette est tenace !....Elle résiste au lavage !....

Vers le milieu de la matinée, il sortit en récréation. Un peu d’air frais lui ferait du bien. Il lui fallait reprendre ses esprits. Lorsque les élèves rentrèrent, il avait retrouvé tout son calme. Un problème d’arithmétique était prévu. Des trains qui se poursuivaient sans jamais se rattraper….Cela lui ferait oublier la chasse !

Tous étaient plongés dans leur réflexion en se grattant la tête avec le manche de leur porte-plume. Quelle idée de faire partir le second train après le premier !....A-t-il besoin de le rattraper ?...Qu’il reste sagement derrière !...

Camille, tourné face au tableau, expliquait avec un dessin comment le train parti le dernier allait rattraper celui qui était parti le premier grâce à sa plus grande vitesse. Il entendit soudain derrière son dos des rires étouffés. Il se retourna brusquement, et ce qu’il vit le laissa sans voix. Derrière les vitres haut placées des fenêtres, un lièvre énorme tenu par les oreilles passait et repassait, s’agitant convulsivement. Un lièvre superbe, au poil roux qui luisait dans le soleil automnal de cette fin de matinée.

Toute la classe était en émoi. Les trains qui se poursuivaient furent abandonnés à leur triste sort…..Une main se leva.

- M’sieu….C’est ça…un capucin ?.....

D’abord décontenancé, Camille saisit immédiatement le profit qu’il pourrait tirer de cet intermède. Il décida de laisser les trains se poursuivre sans lui….et répondit, tandis que le capucin s’agitait frénétiquement dans le soleil :

- Oui ! C’est exactement cela un capucin….un oreillard….un bouquin….

Il se dirigea vers la porte, l’ouvrit et découvrit le cousin Eugène qui tenait à bout de bras et par les oreilles un lièvre comme on en voit rarement.

- Est-elle belle, ma chasse ?....fit Eugène.

- Tu aurais pu attendre un peu avant de te manifester. Tu as saboté ma leçon !...

- Mais j’ai voulu te montrer que le gibier était revenu !

Camille considéra le lièvre. C’était une bête magnifique au pelage fauve sur le dos, blanc sur le ventre, avec des reflets roussâtres aux épaules et aux reins, et de longues moustaches noires et blanches. Ses pattes de derrière, immenses, devaient lui permettre des bonds de près de quatre mètres. L’œil exercé du chasseur estima son poids à plus de quatre kilos ! Une belle pièce comme il aurait bien voulu en ramener !

- Allez, laisse-moi maintenant ! Tu as assez fait l’intéressant !

Et, dignement, Camille rentra dans sa classe, laissant son cousin surpris de cet accueil peu aimable. Il eut bien du mal à capter l’attention des élèves, excités par ce maître capucin….Pour les intéresser, il dut improviser une leçon de sciences sur le lièvre, ses caractéristiques, son habitat, son alimentation, ses mœurs….

Le midi, Eugène fut invité à déjeuner. Mais durant tout le repas, Camille se répandit en récriminations contre l’intrusion de son cousin qui avait perturbé sa classe par ses gamineries dignes d’un enfant de dix ans…..

- Tu te rends compte, j’ai été obligé de remplacer ma leçon d’arithmétique par une dissertation sur les lagomorphes dont le lièvre est le plus illustre représentant !

Eugène ne s’attendait pas à une telle réception. Il avait trouvé amusant de montrer le produit de sa chasse, pensant que Camille trouverait cela drôle. Mais ce dernier faisait partie de ces instituteurs qui n’apprécient pas les petits plaisantins venant distraire leur auditoire et peut-être entamer leur autorité. Et cela, Eugène ne pouvait le savoir.

Lorsqu’il partit, Eugène se promit de ne plus venir chasser un jour de classe à Putanges….

 

(A plus...)

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Published by Gerard Nedellec
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