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1 avril 2011 5 01 /04 /avril /2011 09:08

 

Attention au chien !

 

Ernest Lapoire était encaisseur dans une agence immobilière de Lisieux. Il était chargé de présenter aux clients la note du loyer, de recouvrer les fonds et de leur laisser une quittance.

Chaque fin de mois le voyait donc partir, sa serviette en similicuir à la main, avec l'air important que lui conférait une telle mission de confiance. Il enfilait pour la circonstance son costume en gros drap noir que lui avait légué son père, et posait sur son crâne dégarni un chapeau melon acheté chez un fripier de l'impasse Verjus mais qui avait encore fière allure. Des lorgnons, trouvés dans un tiroir, chaussaient son nez qu’il avait heureusement fort long. Il croyait ainsi avoir l’air intellectuel indispensable à son entreprise.

Ce couvre-chef et ces lorgnons lui donnaient de l'assurance (bien qu’il travaillât dans l’immobilier…..). Ainsi donc, vêtu comme un employé des pompes funèbres, coiffé comme un clerc de notaire, le regard filtrant derrière des verres concaves qui ne lui convenaient pas (mais qu’importe ! Ce n’était pas pour voir qu’il pinçait ainsi son nez, mais pour être vu !…..), il se sentait un autre homme. Lui qui habituellement se terrait dans un trou de souris de peur qu'on ne le remarquât, devenait pour quelques jours "Monsieur l'encaisseur", l'homme indispensable sans qui l'argent ne rentrerait pas.

Cette profession a disparu comme bien d'autres. L'envoi d'un chèque expédié par la poste a remplacé le paiement en espèces à un encaisseur venu spécialement à votre domicile. Il a aussi semblé imprudent à l'époque actuelle de promener dans les rues de nos villes une telle tirelire ambulante, remplie de billets de banque.

Il passait ainsi chez tous les clients, n'acceptant jamais rien pour ne pas être accusé de corruption.

- « Non merci, répondait-il aux sollicitations, jamais pendant le service !

- Allez, Monsieur Ernest, lui disait-on parfois, un petit verre de vin ne fait pas de mal. Et puis, personne ne le saura !

Alors, se redressant, le menton en avant, magnifique dans sa tenue d'encaisseur, Monsieur Ernest répondait avec hauteur :

- Mais ma conscience..... Elle le saura, ma conscience !

Et après avoir empoché les billets, il sortait dignement, saluant d'un geste large le client abasourdi comme s'il prenait congé des membres de l'Académie Française.

Certes, ses collègues se moquaient un peu de lui et de ses manières de grand seigneur. Mais il était d'une efficacité parfaite et rares étaient les clients qui ne le payaient pas. Ses patrons en étaient donc satisfaits et l'avaient nommé encaisseur chef. Comme il était le seul à exercer cette fonction dans la société, cela ne changeait rien à sa situation.

Ce matin-là, il devait se rendre chez un nouveau client qui avait loué une belle propriété rue des Platanes, à la sortie de la ville. Il aimait bien s'introduire pour la première fois chez un locataire afin de l'impressionner par sa prestance. Avec lui, c'était un peu l'agence tout entière qui pénétrait dans les lieux dont elle avait la gérance. Il se considérait donc investi d'une grande responsabilité. Dans ces situations, il entrait la tête haute, le chapeau à la main, et annonçait d'une voix ferme :

- Je suis l'encaisseur chef de l'Agence Potard. Je viens vous présenter la note du loyer. Après réception des fonds afférents à cette affaire, je vous délivrerai une quittance.

Il avait eu bien des difficultés à apprendre ces trois lignes, notamment le mot "afférent" qu'il avait lu dans une revue financière et qu'il trouvait suffisamment savant pour éblouir ses clients. Il l'avait longtemps mal prononcé, par ignorance de sa signification. Il parlait en effet des fonds "effarants", ce qui surprenait vivement les interlocuteurs et ne manquait pas………de les effarer !

La rue des Platanes est assez longue. On devine pourquoi elle avait été ainsi appelée. De nombreuses feuilles jonchaient le trottoir car nous étions en automne. Manquant de glisser à chaque pas, notre spécialiste des recouvrements arriva devant le numéro 46. C'était là. Il s'arrêta devant la lourde porte sur laquelle une plaquette était fixée. Il ajusta ses lorgnons au bout de son nez pour qu’ils ne l’empêchent pas de voir, et lut : "Attention au chien". C'était la première fois qu'il se trouvait confronté à un pareil danger. Il chercha une sonnette pour ne pas avoir à affronter le monstre : rien.

Il fallait bien se décider à percevoir le loyer de ce nouveau locataire. Le coeur battant, l'encaisseur chef respira un bon coup, tourna la poignée et poussa la porte qui s'ouvrit avec un grincement inquiétant. Devant lui, une allée s'avançait entre deux haies de troènes. La maison devait être cachée par la végétation car on ne l'apercevait pas. Il attendit quelques instants avant de s'engager prudemment sur le sentier. Au bout de quatre mètres, il s'arrêta, l'oreille aux aguets. Ses yeux roulaient de droite à gauche afin de voir surgir un éventuel agresseur. Rien !

Il reprit son chemin d'un pas hésitant. Au bout d'un moment, il lui sembla entendre un sourd grondement. Il plaça instinctivement sa serviette devant sa figure et s'immobilisa. De grosses gouttes de sueur perlèrent sur son front.

Soudain, derrière lui, un craquement le fit sursauter. La gorge sèche, il tourna lentement la tête, certain d'apercevoir le fauve. Une grosse bogue de marrons d'Inde venait de se détacher de l'arbre pour s'écraser sur les feuilles mortes. Il respira profondément et poursuivit sa marche aventureuse. Cette allée semblait interminable ! Tous les bruits le faisaient tressaillir. Il s'attendait à chaque instant à être assailli par un chien féroce et mis en pièces. Son coeur battait si fort qu'il lui semblait qu'on devait l'entendre à l'autre bout de la ville !

Les minutes s'égrenaient comme des heures. Une sueur glacée coulait sur ses tempes. Ses jambes molles le soutenaient à peine. Tout à coup, au détour du sentier, un tout petit chien chihuahua apparut en trottinant et se mit à pousser des petits jappements à peine audibles. Son maître n'était pas loin et toisa l'intrus.

Figé de stupeur devant ce minuscule animal tant redouté, Ernest Lapoire fut pris d'un rire nerveux. Toute sa peur s'était dissipée d'un coup comme des nuages menaçants chassés par un coup de vent brutal. Après s'être présenté sommairement, ses belles phrases étant superflues, il ne put s'empêcher de demander :

- Vous pouvez vous vanter de m'avoir fait peur ! Mais quelle idée avez-vous eue de noter sur votre porte : attention au chien ? Cet animal que je vois ici ne paraît pas dangereux puisqu'il est tout petit !

- Mais, mon cher, répondit l'homme, justement, c'est pour ne pas que vous lui marchiez desA plus...sus ! »

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30 mars 2011 3 30 /03 /mars /2011 08:23

La famille Lestingois passait ses vacances au bord de la mer. Cette année-là, ils avaient décidé de camper. Ils verraient ainsi la nature de plus près que d’une chambre d’hôtel. Ils firent donc l’acquisition d’une belle tente et s’en allèrent la planter au terrain de camping de Luc sur Mer dans le Calvados. Le temps était beau, comme souvent en cette région. Et si certaines mauvaises langues prétendent qu’il y fait froid, c’est qu’ils n’y ont jamais mis les pieds…..

La famille comprenait quatre personnes, les parents et deux enfants d’une douzaine d’années. Ah ! J’oubliais Kalou !…..C’était un chat persan superbe, au regard….perçant et à la face camuse, comme tous ses frères……Une belle bête en vérité, dont les enfants et les parents raffolaient. Ils le considéraient presque comme un être humain. Ils lui parlaient, et assuraient que le chat les comprenait. Ils regrettaient seulement que l’animal ne fût pas doué de parole……

Bref, ce chat était si extraordinaire qu’ils avaient décidé de l’appeler Monsieur Kalou ! Mais, pour qu’il n’y eût pas de confusion possible avec un éventuel Monsieur Kalou à deux pattes, ils faisaient suivre cette appellation….contrôlée du mot chat. Ainsi, il ne devrait y avoir aucune méprise.

C’est ainsi que notre brave persan était devenu Monsieur Kalou, chat !

La famille Lestingois coulait des jours heureux dans ce camping, passant son temps entre les plaisirs de la plage et ceux du farniente sur des chaises longues. Le chat ne les quittait pas, et venait se coucher au pied de ses maîtres, laissant glisser son regard à travers la fente allongée de ses yeux entr’ouverts.

Un matin, on ne trouva pas le chat. Il a dû aller faire un tour dans le camping, il va revenir ! pensa-t-on. Mais le temps passait, le chat ne revenait toujours pas.

Où pouvait-il bien être ? Les membres de la famille passèrent de l’inquiétude à l’anxiété, puis à l’angoisse. L’idée qu’il avait pu sortir du camping et se faire écraser traversa soudain leur esprit. Il fallait se mettre à sa recherche !

Les voilà donc partis par tout le camping, lançant des « Monsieur Kalou, chat » ! à tous les échos. Dans toutes les allées, résonnait leur appel : «  Monsieur Kalou, chat » !….. « Monsieur Kalou, chat » !…..

Bientôt, tout le camping fut en état d’alerte. On avait expliqué la disparition du chat au regard persan (ben oui, quoi ! on peut rire un peu, non ?…..)….C’est ainsi que presque tout le monde se trouvait dehors à chercher l’animal. Certains faisaient « bsss, bsss »….en se penchant pour voir s’il n’était pas caché sous une caravane. Mais la plupart criaient comme les autres « Monsieur Kalou, chat » !….

L’agitation était à son comble. Le terrain de camping tout entier retentissait de ces appels perçants.

Soudain, un petit bonhomme ébouriffé sortit d’une tente et demanda d’un air ahuri :

- « Quelqu’un me demande ?……

- Mais non ! répondit Madame Lestingois. Nous cherchons notre chat.

- Votre chat ?…..fit le bonhomme surpris. Et….il porte mon nom ?….

- Comment cela, votre nom !…..Pas du tout. Il s’appelle Monsieur Kalou, chat ! dit-elle en haussant les épaules.

Son chat porter le nom de cet individu !…..Comme c’est grotesque !

- Justement !…..reprit le petit homme…..C’est que je m’appelle aussi ….Monsieur Calouchat !…..

- Monsieur Kalou, chat !……répondit en écho Madame Lestingois.

Un attroupement s’était formé autour d’eux. Certains ne pouvaient retenir leur jubilation devant une telle situation.

- Par exemple ! fit quelqu’un, voilà quelque chose de pas banal ! Porter le même nom qu’un chat !….

- Oui, crut bon de préciser le bonhomme, mais je suppose que nos deux noms, bien qu’ils s’énoncent de la même façon, n’ont pas la même orthographe. C’est ce qu’on appelle des homophones….Il serait quand même aberrant que je portasse le même nom qu’un chat !…..

Le petit homme était professeur de français.

Madame Lestingois resta un moment sans voix. Puis, après avoir contrôlé les orthographes respectives des deux animaux….je veux dire des deux personnages, elle dut se rendre à l’évidence : cet individu n’était pas son chat !

Rassurée par cette certitude l’espace d’un instant, elle fut reprise de ce désarroi éprouvé par la disparition de l’animal.

Où pouvait-il bien être ?…..

C’est alors qu’un gamin en short arriva en courant et cria :

- C’est-ti vous qu’avez perdu vot’ chat ?…..

- Oui, c’est nous !…..répondit Madame Lestingois avec un tremblement dans la voix.

- Eh ben…..Vot’ chat, j’cré ben qu’j’en ai vu un, et un biau, qui s’prom’nait du côté des poubelles !…..

A n’en pas douter, cet enfant était Normand……

- Du côté des poubelles !……s’étrangla Madame Lestingois…..Je lui avais pourtant dit de ne pas manger n’importe quoi !…..

Devant l’air ahuri des gens attroupés, elle rectifia :

- Je veux dire bien sûr que nous lui donnons suffisamment de nourriture de qualité pour qu’il n’aille pas manger des tas de saletés dans des poubelles !

Monsieur Kalou, chat, enfoncé jusqu’à mi corps, se pourléchait effectivement les babines dans une poubelle odorante. Monsieur Lestingois l’en extirpa par la peau du cou et le tint à bout de bras, se bouchant les narines pour ne pas sentir ces odeurs ignobles. Il l’amena à la tente où il fut plongé (le chat, pas Monsieur Lestingois….) dans une bassine d’eau chaude afin de dissiper les parfums de sardines frites qui le suivaient.

C’est depuis ce temps-là que le chat se cachait sous un meuble dès qu’il apercevait une bassine d’eau. Chat échaudé ne craint-il pas l’eau froide ?….

La vie reprit son cours. Monsieur Kalou, chat fut surveillé plus étroitement et lorsqu’on l’appelait, on chuchotait son nom afin de ne pas perturber notre professeur de français. Vous savez, l’homophone…..

C’est qu’il ne s’agissait pas de lui faire croire que quelqu’un le cherchait encore !……

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28 mars 2011 1 28 /03 /mars /2011 10:16

 

Je me suis absenté ... un peu... Suite de mes anecdotes extraites de mon livre "De derrière les fagots"...

 

Je passais quelques jours de vacances chez un ami de Sourdeval dans le département de la Manche. Comme j’étais un fin chasseur, et que mon fusil me suivait toujours, je décidai un beau jour de me livrer à mon sport favori. Depuis l’aube, j’arpentais les champs autour de la commune de Saint Martin de Chaulieu. Le relais du télégraphe aérien Chappe se dressant sur une butte culminant à 368 mètres, le plus haut point de la Manche, me servait de point de repère pour ne pas me perdre. Ma chasse avait été médiocre et vers cinq heures du soir je songeai à rentrer. Je me trouvais alors près du Pont d’Egrenne. Cette région est assez vallonnée. Je me dirigeais vers Les cavées. Le paysage était fantomatique en cette fin novembre et n’avait rien d’engageant. Le froid commençait à tomber avec la nuit. Une brume glacée recouvrit tout. Je ne voyais plus rien à dix pas de moi. Me serais-je perdu ?

Au détour d’un chemin, derrière un rideau d’ormes, je découvris une chaumière basse si délabrée et si lugubre que je faillis m’enfuir à toutes jambes. Elle semblait abandonnée mais je devais m’en assurer. Il me fallait demander mon chemin si je ne voulais pas passer la nuit dans cet endroit sinistre. Un chien hurla. Il y avait donc un être vivant pas loin. Rassemblant mon courage, je frappai à la porte. Une vieille femme vint ouvrir.

- « Je me suis perdu. Pouvez-vous me remettre sur le chemin de Sourdeval ?

- Il va falloir que vous attendiez le retour de ma fille Josette qui ne devrait pas tarder. Mes jambes sont trop vieilles pour vous conduire. Mais entrez donc, Monsieur.

Je m’approchai du feu qui brûlait dans l’âtre sous un chaudron noirci. Soudain, le chien poussa un nouveau hurlement qui me glaça. La vieille me regarda, les yeux remplis d’angoisse. Je commençais à me sentir mal à l’aise.

- Que se passe-t-il ici ? Y a-t-il quelqu’un de malade ? fis-je, peu rassuré.

- Non, répondit sourdement la vieille….C’est bien pire que cela…..Bien pire…..

Ces mots firent plus que m’intriguer, ils m’inquiétèrent. Dans quel endroit étais-je tombé ? Pire que la maladie….Il n’y a que la mort !....Je ne voyais pourtant aucun signe de mort dans cette masure, mais je ne pus m’empêcher de frissonner. Le silence était devenu terrifiant. La vieille, les yeux hagards, ne bougeait plus, comme pétrifiée. Soudain, rompant cette atmosphère lourde, un claquement de sabots sur le chemin pierreux se fit entendre. Peu après, une jeune fille entra. La vieille parut reprendre ses esprit et dit :

- Voilà Josette. Elle est un peu simplette, vous l’excuserez. Mais elle saura bien vous conduire sur la route de Sourdeval.

A ce moment, le chien hurla à la mort. La vieille pâlit, fut prise de tremblements incontrôlés et regarda vers le fond de la pièce avec des yeux remplis de terreur. J’étais de plus en plus inquiet. Serais-je tombé dans un coupe-gorge ? Quelqu’un allait-il me sauter dessus ? Je voulus chasser ces idées noires et lançai d’une voix agacée :

- Mais enfin, va-t-on me dire ce qui se passe ici ?

Soudain, la vieille s’écria d’une voix blanche en pointant le doigt vers le fond de la pièce :

- Regardez !....Là !.....Devant vous !....Ah ! Mon Dieu !....Il est revenu !....

J’eus beau écarquiller les yeux vers l’endroit indiqué, je ne voyais rien. Je m’avançai, prudemment quand même, et pour prouver que personne ne se cachait dans ce coin obscur, je lançai dans le vide un brusque coup de poing en disant :

- Voyez, il n’y a rien ni personne !...

Mais si !....Il y avait quelque chose….ou quelqu’un. Mon poing n’aurait dû trouver que le vide. Il fut arrêté à mi-chemin par une masse invisible mais bien réelle, qu’il heurta violemment. Au même moment, un cri jaillit de ce coin où je ne voyais personne, comme si quelqu’un avait reçu le coup en pleine poitrine. Curieusement, ce n’était pas un cri de douleur, plutôt un hurlement de joie, de délivrance, de soulagement. Un cri qui semblait venir d’un autre monde……

La terreur me prit à mon tour et je m’enfuis dans la nuit. J’errai longtemps avant de retrouver mon chemin et je me demande encore comment j’ai pu rejoindre Sourdeval. J’arrivai tout haletant et tout frissonnant chez mon hôte. Une bonne flambée dans la cheminée réchauffa mes membres glacés et remit mes esprits en place.

- Eh bien ! Cher ami !....Vous êtes tout pâle. Vous semblez sortir tout droit du monde des morts…..

- Vous ne croyez pas si bien dire….Le monde d’où je viens était plutôt inquiétant……

- Je commençais à m’inquiéter sérieusement. Il est neuf heures passées, la nuit est tombée depuis longtemps. Que vous est-il arrivé ?

- Je me le demande encore moi-même !.....Mais dites-moi….Cette petite maison d’apparence morte….située du côté de Saint Martin de Chaulieu….où vivent une vieille à moitié folle et sa fille qui ne l’est pas moins…..

- Vous n’êtes pas allé dans la maison hantée, quand même !....s’écria mon hôte.

- J’ignore où je suis allé, mais cette maison avait effectivement l’air pour le moins….bizarre….Que se passe-t-il là-bas ? Pouvez-vous me le dire ?

- Vous ne pouviez pas savoir bien sûr ! Comment aurais-je pu deviner que votre démon de la chasse vous amènerait si loin du bourg ?....C’est…enfin c’était la maison du Père Torcapel. Il est mort voici près de sept ans et revient toutes les nuits, certainement pour faire sa pénitence sur le lieu de son péché. Sa femme et sa fille vivent seules. Vous avez pu constater que sa fille est un peu simplette.

- Oui…J’ai remarqué…..Mais, qu’avait-il fait de si grave pour mériter une telle colère divine ?

- C’était un avare qui chassait sans pitié les pauvres, les miséreux, si bien qu’aucun ne se hasardait plus autour de sa maison. Un jour cependant, une mendiante décharnée couverte de haillons se présenta pour demander un peu de nourriture. Vous imaginez la réponse qu’elle reçut !....Il la rabroua méchamment. Comme elle s’obstinait, il lui donna un violent coup de poing qui l’envoya rouler sur le sol pierreux. Ah ! Monsieur……On ne s’attaque pas ainsi aux pauvres du Bon Dieu !.....

Mon ami s’était arrêté et hochait la tête d’un air songeur. Puis il se reprit et continua :

- A partir de ce jour, il lui fut impossible de prononcer les mots de ses prières. Eh oui, malgré son avarice, il priait quand même Dieu, espérant peut-être le pardon pour ses péchés…..à moins qu’il ne se rende pas compte de sa méchanceté…..Toujours est-il que les mots restaient collés dans le fond de sa gorge et ne voulaient pas sortir. Cela l’énervait, l’agaçait, et plus il s’agitait, moins il ne pouvait parler. Il était alors pris de tremblements qui inquiétaient son entourage. Peu de temps après, on le trouva mort, la face révulsée, les deux mains à la gorge, comme s’il avait voulu faire sortir les mots de force. Depuis ce temps, il revient chaque soir dans sa maison. Enfin, lui ou son fantôme……On dit que son âme, doit recevoir un coup, comme celui qu’il a donné à la pauvre mendiante. Alors seulement sa pénitence prendra fin et il pourra trouver le repos.

Il s’arrêta, la gorge sèche, avala un verre de cidre et termina :

- Il attend ainsi tous les jours depuis sept ans celui qui le délivrera et lui permettra de trouver le repos éternel. Mais il risque d’attendre encore longtemps. Sa maison est évitée comme la peste. Seules sa femme et sa fille restent, mais vous avez pu voir dans quel état elles se trouvent….Personne ne viendra, personne…..Vous donneriez, vous, un coup de poing à un mort, même si vous savez que cela le délivrera de ses tourments ?....Non bien sûr !....Personne ne frappera jamais un mort…..Personne…… »

Le silence retomba. Je me laissai tomber dans un fauteuil. Une sueur glacée coula sur mes tempes. Devant moi, le feu crépitait et les flammes jetaient dans la pièce une lueur irréelle…..

(A plus...)

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24 mars 2011 4 24 /03 /mars /2011 08:55

 

- Avoue que tu t’es moqué de moi. Sinon, tu ne partiras pas chez toi !

La punition prenait une autre tournure. Etre privé du bonheur de retrouver sa famille….Allait-il avouer une faute qu’il n’avait pas commise ?….Il pourrait alors partir. Ou s’entêter dans son refus ? Il resterait là, seul avec ces gens…

Il n’avait que 7 ans, mais déjà beaucoup de caractère. Il se raidit et répondit :

- Non et non, je ne peux pas dire que je me suis moqué de vous car ce n’est pas vrai ! Non ! Non !

Les autres enfants partirent donc et Jacques resta. Par la fenêtre de la cuisine, il vit partir ses camarades. Il se raidissait pour ne pas laisser paraître son chagrin. Debout près de lui, la femme semblait s’amuser de ce spectacle.

- Allez…fit-elle d’une voix doucereuse, dis moi que tu as menti et j’appelle tes parents pour qu’ils viennent te chercher !…..De plus, je ne t’appellerai plus le petit Machin…..Alors, mon petit Jacques, avoue que tu t’es moqué de moi !….

Le serpent du Paradis terrestre s’était personnifié dans la mégère……

Raide dans sa douleur, les yeux secs, les poings serrés, la mâchoire crispée, les sourcils froncés, Jacques répondit :

- Non ! Je n’ai pas menti !

C’était vrai : il n’avait pas menti. Mais est-ce que cela valait la peine de s’entêter dans sa bonne foi et sacrifier quelques jours de vacances avec sa famille ? N’aurait-il pas mieux valu dire : oui, j’ai menti !….et partir avec les autres ?….Quelle importance cela aurait-il eu, puisqu’il savait, lui, qu’il n’avait rien à se reprocher !

Il fut donc consigné dans sa chambre où, resté seul, il put laisser couler ses larmes. Des larmes de gamin de 7 ans privé de la douceur familiale par la méchanceté d’une drôlesse soucieuse de l’autorité qu’elle n’avait pas….

Ces vacances furent terribles, car étant seul, il avait tout à faire. Il se plongeait dans le travail pour oublier. La quarantaine avait été néanmoins un peu adoucie puisqu’il était seul avec le couple. Il mangeait avec eux, mais en bout de table, comme un pestiféré….

Cinq jours plus tard, les enfants revinrent et racontèrent ce qu’ils avaient fait durant leurs vacances. Toutes ces paroles pénétraient dans le cœur de Jacques comme autant de poignards. Et la vie continua, Jacques était toujours tenu à l’écart, mais il s’y habituait. La rancœur tenace de la femme n’avait d’égale que son obstination à le faire avouer :

- Tu as menti ! Tu t’es moqué de moi !….

- Non !

Deux mois après l’événement, cela aurait pu être risible. Mais déjà les vacances de Pâques se profilaient….Qu’allait-il se passer ? Allait-elle céder ?

Une semaine avant cette date, elle réitéra sa demande :

- Dis-moi que tu as menti et tu pourras aller en vacances. Sinon….

Ça y est ! Ça recommençait !…Du chantage pur ! Allez Jacques ! Dis oui à cette femme ! Tu as montré la force de ton caractère. A quoi bon continuer pour satisfaire l’orgueil pointilleux d’une marâtre ?….

Mais Jacques s’entêtait dans sa réponse.

- Non, j’ai dit que je ne me moquais pas de vous. C’est la vérité. Je ne mérite pas la punition.

- Ah !…Tu ne la mérites pas !….Petit menteur ! Tu n’es qu’un sale garnement sans cœur !…..Un bon à rien !…..Je sais que tu te moquais de moi. Sinon, pourquoi aurais-tu ri ?…..

Comment aurait-elle pu comprendre qu’un enfant rit de tout et de rien, sans aucune idée de moquerie ?

Le matin des vacances, elle essaya une nouvelle fois.

- Alors, petit Machin, vas-tu avouer ?…..

Ces paroles eurent l’effet d’un coup de fouet sur l’enfant. Etre ainsi traité….Il se cabra et répondit aussi sèchement que ses 7 ans le permettaient :

- Non ! Je n’ai rien à avouer !….

- Eh bien, mais ça ne fait rien ! Tu resteras ici encore ! Ah ! Faut-il que tu l’aimes, notre pension, pour vouloir y rester même pendant les vacances !….

Il fut mis au piquet pendant que les parents arrivaient l’un après l’autre pour prendre leurs enfants. Seul dans son coin, il ruminait sa rancœur en essayant de ne pas pleurer pour ne pas donner ce plaisir à sa tortionnaire. Dans la cour, il entendait le bruit confus des voix.

Il allait être encore une fois privé de vacances. Avait-il eu raison de s’entêter ?….N’aurait-il pas mieux fait d’avouer, même si ce n’était pas vrai, pour avoir la paix ?….Ces questions se bousculaient dans sa tête de gamin de 7 ans.

Soudain, il lui sembla reconnaître une voix familière. Maman !….C’était bien la voix douce de sa maman qu’il entendait !…N’ayant pas été prévenue par la mauvaise femme, un oubli certainement, elle était venue le chercher, et lui resterait là !…Seul avec ses bourreaux ! C’était trop pour lui. Il courut vers la fenêtre en criant : maman !….

Mais la mégère avait entendu. Elle rentra rapidement dans la cuisine, suivie par la maman de Jacques.

- Le petit Jacques (Tiens !…Elle ne disait plus le petit Machin !…) a été bien méchant !…dit-elle d’une voix mielleuse. On n’a pas été très gentil avec moi, hein, mon petit Jacques ?…

Jacques aurait eu envie de lui cracher son mépris à la figure. Mais il ne la regardait pas. Il ne voyait que sa mère, sa mère qui allait repartir sans lui…..

- Alors, mon petit Jacques, continua-t-elle de la même voix, tu avoues t’être moqué de moi et avoir menti ?

Sa mère, ignorant tout de l’affaire, le regardait surprise.

- Jacques aurait menti ?….fit-elle. Ce n’est pas dans ses habitudes. Qu’a-t-il donc fait de si mal ?

- Oh !….Ce n’est rien…..Une bêtise d’enfant….Il s’est moqué de mon dentier quand il était au catéchisme, et ne veut pas l’admettre. Il va gentiment dire qu’il a menti, et ce sera terminé…..Sinon, je serai encore obligée de le garder. Vous comprenez, il faut de la discipline, sinon, nous serions vite débordés par tous ces galopins !….

- C’est vrai, Jacques ?….

Jacques regardait sa mère et la femme dont les petits yeux méchants et le sourire malveillant annonçait des jours pénibles s’il persistait dans son refus. Sa mère était là, près de lui. Il n’allait pas la laisser partir seule !…

- Oui !…cria-t-il. Je me suis moqué de vous !…….

- Ah !…Je savais bien ! Tu vois, mon petit Jacques, il faut toujours dire la vérité. N’est-ce pas, Madame ?

- Certes !…..fit-elle.

Mais au fond d’elle-même, la mère se disait qu’il faudrait tirer cela au clair. Son Jacques ne mentait jamais. Il ne fut pas long à préparer ses affaires. Peu de temps après, il montait dans la voiture qui prenait la route de la maison. Là, enfin, il éclata en larmes en disant d’une voix hachée par les sanglots :

- Ce n’est pas vrai….Je ne me suis pas moqué d’elle…Je n’ai pas menti…Mais je n’ai pas voulu rester encore chez eux.

- Je te crois mon enfant ! répondit simplement la mère.

Restée sur le perron, la femme regarda la voiture s’en aller avec un sentiment de triomphe.

- Tu vois ?…dit-elle fièrement à son frère, il faut toujours être ferme avec les enfants ! Ils finissent toujours par avouer !….Ce sont des garnements qui passent leur temps à faire des coups en douce. Et même, je ne jurerais pas qu’ils ne se moquent jamais de nous…..J’ai surpris celui-là, mais les autres !….Ce sont des ingrats ! Après tout ce que nous faisons pour eux…..Il faut les dresser !

Elle rentra dans la cuisine et dit en refermant la porte :

- A la rentrée, nous devrons être encore plus impitoyables avec les enfants !….Que veux-tu, c’est dur, mais c’est pour leur bien ! »……..

 

(je précise que c'est une histoire vraie. Seuls les noms ont été changés... A plus...)

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22 mars 2011 2 22 /03 /mars /2011 08:31

 

 

 

Le petit Machin….je veux dire le petit Jacques avait été placé à l’âge de 7 ans en pension chez l’abbé Auzouf, un prêtre qui accueillait des enfants et habitait à une cinquantaine de kilomètres de chez lui en plein bocage normand. Ses parents étaient certainement trop accaparés par leurs affaires pour s’en occuper. Ils avaient préféré se décharger de cette tâche pourtant naturelle sur des étrangers.

A 7 ans, c’est dur de quitter la chaleur d’un foyer. Mais notre Jacques avait du caractère et ravala ses larmes. Il se retrouva donc avec d’autres enfants dont certains étaient un peu plus âgés que lui. Tous souffraient d’être séparés de leur famille. Mais à quoi bon verser des larmes ? Tous étaient dans le même cas. Il fallait plutôt se serrer les coudes et former une grande famille.

Pour s’occuper de ces enfants, le prêtre était aidé par sa sœur, une vieille fille acariâtre et sèche comme un arbre mort et qui ressemblait comme une sœur à la fée Carabosse. Ce couple spécial n’était pas particulièrement tendre avec les enfants. Ils ne pouvaient évidemment pas les comprendre puisque l’univers des enfants leur était totalement inconnu. Ils se comportaient en gardiens soucieux de la discipline, persuadés que tous étaient des galopins capables des pires bêtises, et qu’il fallait mater.

De plus, allez savoir pourquoi, la femme avait pris tout de suite Jacques en grippe. Au lieu de l’appeler par son prénom, comme les autres, elle ne l’appelait jamais autrement que le petit Machin. Au début, le pauvret répliquait timidement :

- « Je m’appelle Jacques…..

- Je sais ! Répondait-elle brutalement. Mais moi, ça me plait de t’appeler le petit Machin ! D’ailleurs, tu ressembles à un petit machin…chose. Mais, le petit Chose, ça a déjà été pris, ajouta-t-elle finement en glissant un coup d’œil à son frère. Tu n’es pas plus gros qu’une puce !…..

Le curé avait gloussé de plaisir devant l’érudition de sa sœur. Jacques n’avait rien répondu et en avait pris son parti. Va pour le petit Machin ! Quelle importance après tout !….

Les enfants ne fréquentaient pas l’école communale du bourg. Les deux pseudo pédagogues se chargeaient de leur instruction à coups de règle et de punitions. Les jeudis et dimanches, ils restaient chez leurs logeurs où ils occupaient leur temps à des tâches matérielles. Ils devaient non seulement faire le ménage complet de leur chambre une fois par semaine, mais aussi participer à la préparation du repas en épluchant les légumes. La vaisselle leur était réservée également. L’hiver, ils allaient à tour de rôle chercher du bois pour la cuisinière, et en toutes saisons, ils se trouvaient de corvée d’eau au puits.

C’était une vie de travail presque ininterrompu, dans laquelle les divertissements n’avaient pas de place.

Ah si pourtant ! Le dimanche, ils assistaient à la messe et le jeudi, ils se rendaient une nouvelle fois dans l’église pour écouter la leçon de catéchisme dispensé par la maîtresse de maison, transformée pour la circonstance en dame catéchiste. Vous me direz qu’en fait de distraction, on trouve mieux…..Mais pendant la messe et l’heure de catéchisme, ils ne travaillaient pas. Et même s’ils devaient écouter, c’était nettement moins fatiguant que de récurer les casseroles !….

Un jeudi donc, les enfants étaient sagement assis sur des bancs de bois dans l’obscure clarté qui tombait des vitraux tandis que la dame se perdait en explications toutes aussi fumeuses les unes que les autres. N’ayant pas été formée à ce travail, elle pratiquait ici comme chez elle la seule pédagogie qu’elle connaissait :éructations, menaces et parfois coups. C’était l’époque où l’on faisait tout entrer dans le crâne des enfants par le rabâchage collectif, ponctué le plus souvent de coups de règle sur la tête. On récitait ensemble le texte de la leçon, dans laquelle vraisemblablement on n’avait pas compris grand chose. Mais c’était ainsi. A force de répéter, on retenait, et à défaut de comprendre, on savait !….

Le petit Jacques profitait de ces moments pour bavarder avec son voisin de droite. Que lui dit-il de si drôle pour qu’il rie ? A 7 ans, on a encore, heureusement, l’insouciance de la jeunesse, même si la vie est dure. Bref, Jacques avait ri. Oui, il commit ce crime épouvantable : il avait ri !

La dame s’en aperçut et s’imagina qu’il se moquait d’elle. Un crime de lèse-dame-catéchiste en quelque sorte. Elle s’arrêta net dans son discours et l’interpella brutalement.

- « Dis donc, le petit Machin, pourquoi ris-tu ?…..Tu te moques de moi !

- Oh non ! Madame, je ne me moque pas de vous ! répondit Jacques.

- Si, tu te moques de moi….d’ailleurs, je sais bien pourquoi….

Jacques ouvrit de grands yeux. Il ne se moquait pas d’elle, mais connaissant la mégère, il était curieux de savoir ce qu’elle avait inventé. Il ne se doutait pas que cette péripétie était le point de départ d’une histoire pénible. Elle ajouta avec un sourire mauvais :

- C’est parce que j’ai un dentier !

Le fait est qu’elle portait un dentier qui tenait tant bien que mal. Il se promenait souvent dans sa bouche, ce qui produisait parfois des effets surprenants. Lorsqu’il la gênait trop, elle l’ôtait. Le résultat était encore plus étonnant car elle mangeait littéralement ses paroles, les transformant en une bouillie incompréhensible.

Aujourd’hui, elle avait son dentier et se persuadait que l’enfant s’en moquait.

- Non, Madame, je ne me moque pas de votre dentier.

- Si ! Je le sais ! Tu es un menteur ! Tu seras puni !

Jacques frémit. Il connaissait le genre de punition administrée par le couple. Pas de coups, non. Le puni était mis en quarantaine : personne ne devait lui adresser la parole. A lui toutes les corvées. Il prenait son (maigre) repas seul, debout dans un coin. Lorsqu’il n’avait aucune occupation, il devait se tenir contre le mur. Il était en quelque sorte "excommunié"!…

- Avoue que tu as menti et que tu te moquais de moi ! lança la mégère en rentrant.

Mais Jacques était fort de sa vérité. Non, il ne s’était pas moqué ! Il avait ri, certes, mais pas d’elle. Non, il n’allait pas avouer ce qui n’était pas vrai. C’est alors qu’il mentirait !….

On était en janvier. Chaque semaine, elle pressait l’enfant d’avouer sa "faute". Il refusait toujours car il estimait n’avoir rien fait de mal.

- Tu es une forte tête, fit la femme. Mais je te mâterai ! J’en ai mâté d’autres plus forts que toi !…..

- Non ! Je ne me suis pas moqué de vous !

La punition était prolongée de semaine en semaine. Arrivèrent les vacances des Gras, comme on les appelait alors. Les parents venaient chercher leurs enfants pour quelques jours de tranquillité.

 

(A suivre...)

 

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20 mars 2011 7 20 /03 /mars /2011 16:31

 

 

 

Louis et Louise habitaient une maisonnette située dans le Cotentin, au bord d’une route où il ne passait pas trois voitures par jour. La porte ouvrait sur une pièce principale basse de plafond, éclairée par une seule fenêtre minuscule par où le soleil ne pénétrait pas beaucoup. Un boyau de cuisine la prolongeait au fond, dans une obscurité de caverne. Une chambre de dimension modeste complétait cet intérieur de poupée.

C’étaient deux vieux retraités, plus vieux que retraités…..Louis avait été officier sur un bateau de commerce qui sillonnait les océans. Il gardait encore la prestance de sa jeunesse et se tenait bien droit malgré son âge. On voyait bien qu’il avait de l’instruction et connaissait les bonnes manières. C’était un brave homme, mais un faible, entièrement dévoué à sa femme, je devrais dire soumis. Trop certainement car elle s’y entendait pour le mener par le bout du nez.

Louise était une petite vieille rabougrie dont on avait du mal à imaginer qu’elle avait pu être jeune. Son intelligence était bornée par la bonnette qui ne la quittait jamais. Toujours enveloppée de châles, elle passait la plupart de son temps assise dans un fauteuil en osier aussi vieux qu’elle. Elle devait être frileuse, du moins se persuadait-elle qu’elle l’était. Ses jambes étaient recouvertes d’une couverture redoublée. Il ne s’agissait pas qu’elle prît froid !….

Si Louis était encore bien conservé pour son âge, selon l’expression consacrée, Louise était bouffie à la fois par l’inaction et les nombreux médicaments qu’elle prenait. Sur son fauteuil, elle ressemblait à Bouddha, le sourire en moins….

Au début, il l’appelait Louisette, et elle Louison. Avec l’âge, trouvant certainement que c’était trop long, ils abrégèrent en Zézette et Zonzon !……Mais la vérité oblige à dire que si lui pouvait passer pour un Zonzon acceptable, elle, petit pot à tabac assise sur son trône d’osier, n’avait rien d’une Zézette…..

Nos deux vieux sortaient rarement, Louis se chargeant des principales courses. Louise pouvait marcher, mais elle prétextait toujours avoir mal ici ou là pour s’asseoir dans son fauteuil, véritable poste de commandement d’où elle dirigeait son homme de peine. Elle en usait et abusait.

Il n’avait rien d’autre à faire que de se tenir à la disposition de sa souveraine…..Elle ne se privait d’ailleurs pas de l’occuper. Il cultivait un jardinet dans lequel poussaient des légumes indispensables. C’était le seul moment où il était tranquille……Il s’occupait aussi de la cuisine. C’est un bien grand mot pour désigner l’épluchage des quelques légumes nécessaires à la fabrication de la soupe. Elle constituait l’essentiel de leur alimentation, avec du café au lait et des tartines. Il n’aurait pas refusé manger de la viande, car il avait encore une bonne constitution et un bon appétit. Mais elle prétextait un manque de dents qui l’empêchait de mâcher des aliments solides.

Comme il faisait les courses, rien ne s’opposait à ce qu’il ramène un bifteck de temps en temps pour lui. Mais la seule fois où il l’avait fait, elle s’était plainte toute la journée que cela sentait le graillon…..Il a préféré se mettre à la soupe comme elle.

Par contre, lorsqu’il leur arrivait d’aller manger chez des amis, elle retrouvait son coup de fourchette. Il n’était plus question de ses dents. Cela amusait les amis, au courant de ses pratiques habituelles.

- « Alors Louise, ça loge !….On dirait qu’il va pleuvoir !….disait la femme.

Mais Louise n’avait pas le temps de répondre : elle logeait, elle engloutissait !…..

- Ne mange pas trop vite, Zézette, disait Zonzon. Tu vas encore avoir mal à l’estomac !…

De fait, en rentrant chez eux dans leur petite 2 CV bleue, elle commençait ses jérémiades. Lorsqu’ils étaient rentrés chez eux, elle sortait le grand jeu :

- Zonzon….J’ai mal au ventre……Donne-moi un peu de bicarbonate…

- Zonzon, j’ai froid aux pieds…..Fais-moi une bouillotte.

- Zonzon, ma couverture est tombée. Remonte-la moi.

- Zonzon, mon châle n’est pas assez chaud. Donne-moi celui qui se trouve dans l’armoire.

Et Zonzon courait, courait…..

Il lui arrivait parfois de s’asseoir à la table. Là, l’obscure clarté dispensée par la fenêtre lui permettait de lire le journal de la veille que leur amenait un voisin. C’est le moment que choisissait Zézette pour réclamer de sa voix haut perchée :

- Zonzon, je sens un peu de vent sur mes pieds. Tu es sûr que la porte est bien fermée ?….

Le pauvre Zonzon n’avait pas une minute à lui. Il n’était pas question qu’il répondît :

- Plus tard ! Pour le moment, je suis occupé !…

Elle aurait glapi tant et si bien qu’il aurait dû s’exécuter. Alors……

Au coucher, il devait bien disposer son oreiller, ses couvertures, ses édredons. Mais ce n’était pas assez.

- Zonzon….Mon oreiller est mal mis. Tapote-le un peu pour le gonfler….

Il ne lui venait jamais à l’idée que c’était elle qui était gonflée….

- Zonzon….La couverture pend trop de ton côté…..

Une fois couché, il n’était pas au bout de ses peines.

- Zonzon….Le drap fait des plis…..Tire un peu dessus….

Il se levait ainsi plusieurs fois. Au milieu de la nuit, il n’était pas rare d’entendre sa voix aigrelette :

- Zonzon, j’ai soif….

- Zonzon, j’ai chaud….

- Zonzon, j’ai froid…..

Zonzon par ci, Zonzon par là……

Et leur vie s’écoulait ainsi. Deux vieux qui avaient tout pour être heureux. Tout, sauf l’essentiel……Il avait une bonne retraite, ils pouvaient vivre normalement au lieu de vivoter chichement. Ils ne dépensaient presque rien. A qui donc irait tout cet argent qu’ils accumulaient, puisqu’ils n’avaient pas d’enfants ?

Un jour, je me souviens, je suis allé leur rendre visite. C’était l’hiver. Un vent glacial poussait devant lui quelques feuilles oubliées. Il était content de voir quelqu’un. Elle somnolait, emmitouflée dans son fauteuil, ou faisait semblant. Il pouvait être 16 heures, la pièce était sombre. Mais on se distinguait encore. Pas question d’allumer l’électricité : cela la gênait. En réalité, c’était pour faire des économies car en plus, elle était avaricieuse.

Bien sûr, pas question d’allumer un quelconque chauffage. Le fourneau à bois distribuait une chaleur parcimonieuse. Si encore il y avait eu la chaleur humaine !….

Il décida de me faire du café. Je le vis s’activer dans le boyau de cuisine, tandis que j’essayais de faire la conversation à sa femme. Elle ne faisait que se plaindre. Elle avait mal ici….et là….et encore ici….Je me contentais de répondre Mmmmm, tout en regardant Louis. Je ne le voyais plus dans son coin. Pourquoi n’allumait-il pas ? Il ne devait rien y voir !…..

Soudain, j’aperçus l’éclair furtif d’un rayon de lampe électrique. Alors je le vis. Debout près du fourneau, la lampe dans la main gauche, il versait avec sa main droite un liquide noirâtre qui devait être du café dans une casserole bosselée.

Il n’osait même pas allumer la lumière !….Vraiment, c’étaient des économies de bouts de chandelles, ou plutôt de lampe électrique…Il fallait vraiment qu’il la craignît, à moins qu’il fût devenu complètement inconsistant…

Les années ont passé, je ne les ai plus revus. J’ai appris un jour qu’elle était décédée. Peut-être sa maladie n’était-elle pas si imaginaire que cela…..

Zonzon s’est retrouvé tout seul dans la maisonnette. Seul et enfin libre. Il n’avait plus son tyran domestique pour le commander. Mais c’était trop tard. Il avait perdu toute personnalité. Il avait tenu parce qu’elle était là, parce qu’il devait s’occuper d’elle. Elle était à la fois son persécuteur et sa raison de vivre. Il continua à mettre une bouillotte au pied du fauteuil et à arranger les couvertures.

- Tu vois, Zézette, disait-il, quand tu reviendras, tu n’auras pas froid……

Il s’activait partout dans la maison, paraissant chercher quelque chose, ou quelqu’un. Lui, habituellement amorphe, était devenu fébrile.

- Viens, Zézette, disait-il. Je t’ai fait une bonne soupe…..Où te caches-tu donc ?…… »

Son comportement inquiéta les voisins. On se rendit compte qu’il avait perdu la raison.

On dut l’interner à l’hôpital psychiatrique d’Avranches. Il avait sombré dans la folie. Elle l’avait rendu fou.

Ceux qui se rendaient en visite à l’hôpital, pouvaient apercevoir un petit vieux à l’air hagard, qui marchait droit devant lui, totalement étranger à ce qui l’entourait.

C’était Zonzon qui cherchait Zézette……

Et puis un jour on ne l’a plus vu. Zonzon avait retrouvé Zézette…..

(A plus...)

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18 mars 2011 5 18 /03 /mars /2011 08:12

  Une autre histoire, toujours extraite du même livre, mais d'un  genre un peu diférent... Qu'on en juge...

 

-“ Mais enfin, on ne va pas continuer à se voir ainsi en cachette toute notre vie !

Elle avait lancé cette phrase d'une voix frémissante d'indignation contenue. Il la regarda d'un air inquiet, lançant des regards apeurés autour de lui en faisant "chut", le doigt sur la bouche. Il avait horreur de se faire remarquer. Mais en cette fin de matinée de juin, la saison estivale n'en était qu'à son début et la promenade du bord de mer était peu fréquentée. Ils étaient assis sur le muret qui dominait la plage de Langrune et auraient pu ressembler à tous les amoureux du monde s'il n'y avait eu ces grands gestes qui ponctuaient ses dires.

- D'ailleurs, continua-t-elle, as-tu parlé à ta femme ? Lui as-tu dit que nous voulions vivre ensemble ?

Il leva les yeux au ciel : parler à sa femme.....lui qui s’ingéniait justement à lui cacher cette liaison.

- Ma femme, ma femme, bougonna-t-il, on voit bien que tu ne la connais pas !

- Mais je ne demande qu'à la connaître, fit-elle les narines palpitantes. Je lui dirais.........

- Tu ne lui diras rien, coupa-t-il brusquement.

Son visage s'empourpra à cette idée saugrenue. Voilà qu'elle voulait parler à sa femme maintenant ! Décidément, elle prenait trop de hardiesse.

- Tu ne lui diras rien, parce que tu ne la rencontreras pas : cela ne servirait à rien. Je lui dirai, moi.

- Quand ? Voilà des années que tu me le promets !

- Laisse-moi le temps ! Tu es toujours trop pressée. Tu me vois lui annoncer tout de go : voilà, ma chérie, il faut que je te dise que j'ai une maîtresse......

- Pourquoi pas ?

Elle trouvait la chose tout à fait normale !

- Sois raisonnable, voyons !

- Mais je ne fais que cela, être raisonnable, depuis bientôt dix ans ! Penses-tu que c'est une vie pour moi ? Dix ans que tu jures à chaque 1er janvier que c'est pour l'année qui commence, dix ans que je te crois, et dix ans que j'attends. Eh bien mon petit ami, j’ai assez attendu !

Elle ne l’avais encore jamais appelé “ mon petit ami ”…..Cette appellation nouvelle l’inquiéta. Il fallait désamorcer la bombe qui allait bientôt éclater.

- Mais voyons, ne te fâche pas. Tu sais bien que je n'aime que toi !

- Eh bien !……Prouve-le !

- Mais ma femme……C’est quand même ma femme !…..

- Ah oui ?…..Et moi, que suis-je pour toi ?…….Un agréable passe temps ?……

- Agréable bougonna-t-il entre ses dents…..Puis se reprenant : Mais toi seule comptes pour moi !

- On ne le dirait pas ! Je préfèrerais que tu m'aimes moins et que tu agisses plus.

- Mais que veux-tu que je fasse de plus ? Je ne te donne pas assez d’argent ?……C’est cela ?……Tu voudrais peut-être…….trois cents francs ?……A moins que tu veuilles devenir ma femme……pour que je te préfère ma maîtresse !……

- Mon Dieu !…..Que les hommes sont mufles !……

- Comment ? Je viens passer une journée tous les mois avec toi, ma femme croit que je vais rendre visite à mon oncle Alfred qui est malade. Le pauvre, il est mort voici trois ans, dans la plus grande discrétion fort heureusement. Nous pouvons ainsi continuer à nous voir......

- Et cela te suffit sans doute ? Se voir tous les mois seulement, dans des endroits différents pour ne pas éveiller les soupçons..…..alors que je voudrais qu’elle en ait, des soupçons ! Aujourd'hui, nous voilà au bord de la mer. Le mois prochain, ce sera sans doute à la montagne !

- Tu exagères ! Tu sais bien que la montagne est trop loin.

- Oui, tu te contentes de me mener en bateau, fit-elle en admirant un voilier qui passait toutes voiles dehors.

Il crut discerner dans sa voix une certaine lassitude. Comme d'habitude à ce moment de la discussion, elle allait fondre en larmes et lui dire : c'est parce que je tiens à toi que je suis si exigeante. Pardonne ma nervosité mais j'aimerais tant t'avoir à moi toute seule. Il lui sècherait ses larmes en répondant avec aplomb : mais moi aussi..... Ils pousseraient un gros soupir. L'algarade serait terminée et ils iraient déjeuner ensemble : un petit tête à tête en amoureux. Elle le regarderait manger avec attendrissement tandis qu'il engloutirait les plats avec voracité : les émotions, ça creuse !

Mais cette fois, elle le regardait bien en face, les yeux brillants. Point de larmes à l'horizon !

- Puisque c'est ainsi, continua-t-elle d'une voix doucereuse, puisque tu ne veux pas franchir le pas, je le ferai, moi !

Il s'imaginait déjà devant une assiette de fruits de mer, un verre de muscadet à la main. De surprise, il faillit tomber du muret dans les vagues qui léchaient le mur en contrebas.

- Que feras-tu ? Fit-il en se rassoyant, redoutant le pire.

- J'irai m'installer chez toi. Je dirai tout à ta femme. Tu seras bien obligé de choisir ! Puisque tu n’aimes que moi, le choix ne sera pas trop difficile !…….

Choisir....Voilà justement ce qu'il ne voulait pas faire depuis dix ans. Il aimait bien ces petites escapades mensuelles et aérées qui le changeaient de l'atmosphère confinée de son appartement. Mais il n'avait jamais, mais jamais eu l'intention de rompre avec sa femme qui tenait la maison à merveille. Il avait rencontré Huguette, qui le regardait maintenant d’un œil froid, voici dix ans à une fête foraine. Il lui avait offert un sucre d'orge et une partie de chevaux de bois. Il ne pensait plus la revoir, mais les hommes sont faibles : il avait accepté une fois de la rencontrer à nouveau, et cela durait depuis dix ans. Elle l'amusait par son esprit primesautier et ses réparties drôles. Qu'avait-il bien pu lui raconter, depuis tout ce temps, pour la faire patienter ? Ce que tous les hommes racontent en pareil cas. Des promesses.... Des mots......Il lui faisait un petit cadeau de temps en temps, assorti de quelques billets. Cela lui permettait de lui dire de temps en temps : "Tu sais, je t’entretiens !"……. Mais là, elle exagérait. Elle l'obligeait à choisir. Son choix était fait depuis longtemps, parce que pour lui il n'y avait rien à choisir. D'ailleurs, choisir.....entre la peste et le choléra.....

Pour le moment, la peste se dressait devant lui, vraie tigresse, toutes griffes dehors. Mais avec cet art qu'ont les femmes de souffler le chaud et le froid, la tigresse se transforma en chatte ronronnante. Elle savait qu'il ne faut pas heurter un homme de front. Après avoir montré ses griffes, elle faisait patte de velours. Elle s'approcha de lui en lui susurrant à l'oreille :

- Mon gros Loulou qui veut faire des misères à sa Guéguette.....

Il avait horreur d'être appelé "mon gros Loulou", comme il avait horreur de tous les diminutifs dont elle l'affublait. D'ailleurs, il ne se trouvait pas plus loulou…….que gros. Un peu enveloppé certes, mais à 45 ans, on n'a plus la sveltesse d'un jeunot de 20 ans ! Mais on a la maturité, l’expérience, mais aussi le cynisme, le machiavélisme…….

- Le gros Loulou a faim, rugit-il d'un air féroce. Il veut faire miam-miam ! Il est surtout fatigué....laissa-t-il tomber d'un air soudainement las.

C'est ce que disent habituellement les hommes en de telles circonstances : ils sont fatigués. Fatigués d'entendre leurs vérités. Ah ! pensa-t-il, elle commence à m'ennuyer avec ses histoires !

Ils se levèrent, et se dirigèrent vers le bar de la marine situé face à la plage de Langrune. Il mangea de fort bon appétit. Il avait oublié les remontrances et se vengeait sur la nourriture. Elle le regardait en souriant bizarrement. Elle m'admire, pensa-t-il. Comme elle tient à moi ! Il en était fier. Après le repas, ils firent un tour sur la promenade en se tenant par le bras. Ils ne disaient rien. Ils réfléchissaient.

- Tu n'as pas froid ? fit-il, prévenant. A la mer, il y a souvent du vent.

- Mais non, répondit-elle. Je suis bien.

Ouf ! Se dit-il. Quelle journée ! Cette fois-ci, j'ai eu chaud. Il la regarda avec un grand sourire.

- Veux-tu que nous rentrions ?

- Je veux bien. Mais tu vas rentrer seul, je me débrouillerai par mes propres moyens.

- Tu ne veux pas que je te conduise au car ?

Il lui aurait proposé la lune, tant son soulagement était grand.

- Non, non. Je préfère marcher un peu. Le vin a dû me monter à la tête !

Elle n'avait rien bu, c'est lui qui avait vidé la bouteille de muscadet.

- Comme tu voudras. Alors, au revoir, à dans un mois !

- C'est cela, dans un mois......

Il l'embrassa sur la joue, n'osant en faire plus.....Elle se laissa faire distraitement. Il monta dans sa voiture qui disparut au carrefour.

- Ah la la ! souffla-t-il bruyamment en tapotant nerveusement le volant. Cela devient une vraie corvée....Ce n'est même plus intéressant. Mais, ma parole, elle se prend pour ma femme ! Une, cela suffit ! Il va falloir que je la plaque ! La prochaine fois, je viendrai encore. Je lui annoncerai que ma femme a appris le décès de l'oncle Alfred, qu'elle a des doutes et qu'il vaut mieux ne plus nous revoir. Et voilà, terminé ! Adieu Huguette ! Après, on verra ! Tout cela m'épuise ! .....

Elle était restée sur le trottoir et regardait la voiture s'éloigner.

- Bon, fit-elle. J'ai compris. Il va falloir que je trouve un autre pigeon. Celui-ci est pressé jusqu'au trognon.

Elle rit à cette idée, s’imaginant le gros loulou sur un presse-citron !

- Je ne sais plus ce que je dis. C'est à s'y tromper ! La prochaine fois, je ferai encore plus fort : j'exigerai d'aller immédiatement chez lui. Il refusera bien sûr, je tempêterai…..et pour me calmer, il me proposera un peu plus que le salaire de misère mensuel……Cette fois, je refuserai avec hauteur, scandalisée par sa proposition, jusqu'à ce que la liasse soit suffisamment importante pour faire taire ma fierté ! Il aura trop peur que je mette les pieds dans le plat, il les alignera, ses billets !……J'en serai ainsi débarrassée. J'en ai assez de le voir se goinfrer devant moi comme un malpropre ! J’ai été assez patiente ! Trop peut-être……..Allez Huguette, on rentre ! ”

Le ciel s'était couvert. De gros nuages noirs arrivaient par l'ouest. La météo avait prédit des orages avant la fin de la journée. Un sourd grondement ponctué de quelques éclairs encore peu nombreux indiquait que pour une fois, elle ne s'était pas trompée.

 

A plus...

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16 mars 2011 3 16 /03 /mars /2011 08:44

 

On allait autrefois au cinéma dans des salles au confort spartiate... mais avec une ambiance comme on n'en rencontre plus de nos jours... Nos oreilles sont grandement exposées... nos yeux sans cesse sollicités...  Pour le reste... Voici une page d'Histoire : le cinéma de papa... ou de papy...

 

 

On va paraît-il de moins en moins au cinéma……C’est la faute de la télévision ! N’a-t-on pas chanté voici quelques années : “ La télévision, c’est du cinéma, c’est du cinéma, que l’on voit chez soi… ” ?…Et puis, chez soi, on peut baisser le son pour ne pas devenir sourd….ce que l’on ne peut faire dans une salle. Autrefois….Ah ! Autrefois !….La télé n’existait pas. On se rendait en famille au cinéma pour admirer Charles Boyer, Pierre Blanchard, Harry Baur, Pierre-Richard Wilm, Annabella, Mireille Balin….(comment cela, vous ne connaissez pas ces acteurs !….Je n’ai pourtant cité que les plus célèbres….de l’époque !….)

Dans cette petite ville du bocage normand, la salle de cinéma se trouve au-dessus de la salle des fêtes, à côté de la mairie. Les sièges sont en bois et donc d’un confort rustique. Mais on ne vient pas au cinéma pour le confort ! On vient surtout pour un moment d’évasion, quel que soit le film. On vient rêver un peu….Le cinéma est encore un spectacle de distraction un peu mystérieux. Les films n’ont d’autre but que celui de vous divertir et de vous faire oublier vos ennuis. Pas encore de films à thèmes…ou rarement….qui vous font réfléchir pendant deux heures et vous renvoient dehors avec un bon mal de crâne….Non ! De braves films honnêtes, qui vous amusent ou vous émeuvent.

La salle est partagée en deux : les meilleures places sont situées au fond car on ne voit bien ce qui est projeté sur l’écran qu’avec un peu de recul, contrairement au théâtre. Elles sont aussi un peu plus chères. Les familles modestes se retrouvent donc à l’avant, le nez pratiquement sur l’écran.

Ce jour-là, on projetait un film visible par tous. La salle était pleine, les enfants nombreux. Comme cela se pratiquait alors, le film était précédé d’un documentaire, puis des actualités. Suivait un entracte où l’ouvreuse se transformait en marchande de bonbons (puis plus tard de bâtonnets glacés).

Le documentaire consistait en un reportage sur une réserve africaine. On y voyait des animaux réputés féroces évoluant en toute liberté. Les spectateurs qui se trouvaient devant l’écran avaient une vision agrandie et déformée. Les lions paraissaient énormes, les gazelles semblaient vouloir percer l’écran. Ouvrant grands leurs yeux, les enfants ne perdaient pas une miette du spectacle. Une musique bucolique soulignait les principaux moments tandis que la voix impersonnelle du commentateur distillait des généralités.

Soudain, on vit au loin un troupeau d’éléphants. La masse compacte des pachydermes s’ébranla et se dirigea droit sur l’opérateur qui filmait la scène, comme pour le charger. Sur l’écran, la horde sauvage se rapprochait dans un nuage de poussière. L’image grandissait de plus en plus dans un grondement terrifiant. Pétrifiés sur leur siège, les spectateurs avaient l’impression que le troupeau fonçait sur eux.

Soudain, alors que la musique s’était tue pour laisser entendre le sourd piétinement, une petite voix apeurée se fit entendre :

- “ Dis maman, vont-ti v’nir là les grosses bêtes ? ”………


(à plus...)

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14 mars 2011 1 14 /03 /mars /2011 08:18

 


Une autre histoire extraite de "De Derrière les fagots"...

 

Le père Yvon habitait à Caen dans une petite maison située rue Caponière. C’était un joyeux vieillard de près de 90 ans, encore alerte, qui vivait seul depuis la mort de sa femme voici quelques années. Il ne se plaignait jamais de son sort, trouvant que d’autres étaient plus à plaindre que lui.

- « J’ai une petite maison où je suis bien tranquille, une retraite modique qui me permet de vivre car mes besoins sont modestes, je n’ai mal nulle part….Et tu voudrais que je me plaigne ?....faisait-il d’une voix chuintante qui étonnait toujours les rares hôtes qui venaient le voir.

La raison en était simple : il n’avait plus qu’une dent !.....Une canine minuscule, oubliée sans doute par la débâcle de ses mâchoires. Ses gencives s’étaient raffermies et lui permettaient, non pas de remplacer les dents, mais de mâcher un peu ses aliments. Lorsqu’il mangeait de la viande, ses mâchoires allaient de l’avant d’une façon désordonnée et comique. Il privilégiait les aliments mous….mais ne refusait jamais un bon bifteck. Il mettait le temps pour le mastiquer, c’est tout !....Et le temps, ce n’est pas ce qui lui manquait !.....

Cette dent unique m’amusait. Je lui disais en guise de plaisanterie :

- Il n’y a qu’un cheveu sur la tête à Mathieu….mais il n’y a qu’une dent dans la mâchoire à Yvon !....

Et il riait avec moi. J’ajoutais parfois :

- Tu ne peux pas dire que tu te laves les dents !....

- Pourquoi donc ? répondait-il.

- Mais parce que le pluriel est incongru dans ton cas ! Il faut dire : je lave ma dent !....

Et de fait, il la lavait consciencieusement, tournant la brosse tout autour afin d’en bien nettoyer tous les contours.

- Eh !...N’oublie pas la face nord !...

Bref ! Il en passait du temps à laver sa dent ! Il l’entretenait avec soin afin de la conserver. Il disait d’ailleurs :

- De quoi aurais-je l’air, sans dent ?.....

Un dimanche midi, c’était en septembre, j’étais allé déjeuner chez lui. Ce n’était pas pour la cuisine, mais pour passer un moment ensemble. J’avais amené ce qu’il fallait. Comme il était seul, il appréciait les visites. L’après-midi, il me proposa d’aller visiter le jardin des plantes. Il avait mis le costume que lui avait donné un ami et qu’il portait dans les grandes occasions. De la rue Caponière au jardin des plantes, il n’y a pas très loin. C’est du moins ce que le père Yvon m’avait affirmé. Mais rendus aux Fossés Saint Julien, je lui demandai :

- C’est encore loin ?.....

- On arrive !

On y arriva un bon quart d’heure plus tard. Il faut dire que nous ne marchions pas vite : je ne voulais pas essouffler mon nonagénaire…..

Situé en pleine ville….ou presque le jardin des plantes doit son originalité à un professeur de la faculté de médecine de Caen, Gallard de la Ducquerie, qui avait acheté en 1689 un jardin et l’avait rempli de fleurs rares. Actuellement propice à la flânerie, il offre aux promeneurs l’ombre salutaire de ses arbres centenaires et les couleurs chatoyantes de ses deux mille espèces de plantes.

Après avoir déambulé sous les vertes frondaisons, il me proposa d’aller visiter la serre tropicale. Elle contient des plantes rares et fragiles, auxquelles le rude climat normand ne convient pas. En nous promenant dans les allées, nous arrivâmes devant un bassin sur lequel flottaient des espèces de grandes roues vertes relevées sur les bords.

- Ça c’est intéressant ! fit le père Yvon, qui avait visité l’endroit plusieurs fois et aurait pu s’en instituer le guide, n’était ce chuintement qui aurait rendu ses propos peu audibles. Ce sont des nénuphars d’Amazonie !

- Bigre ! Ils sont immenses !

- Je pense bien ! Ce sont des nénuphars géants ! Regarde ! C’est écrit là !

Effectivement, un panneau explicatif était placardé sur le mur devant les visiteurs. Mais entre eux et ce panneau, le bassin aux nénuphars s’étendait sur une largeur de près de deux mètres.

- Voyons cela….fit le père Yvon en se penchant vers le panneau. Ah ! C’est trop loin ! Je ne vois pas très bien !

Il avança la jambe pour se rapprocher, mais son pied se posa sur un nénuphar et passa à travers. Déséquilibré, il faillit tomber entièrement dans le bassin mais se rattrapa comme il put et resta ainsi penché en avant, le pied gauche sur la terre ferme et l’autre au fond de l’eau jusqu’à mi cuisse. La chose avait été si soudaine que je n’avais rien pu faire pour le retenir. Il resta un moment surpris, puis fut secoué de convulsions. Inquiet, je me penchai et m’aperçus qu’il riait comme un fou. J’essayai vainement de le sortir de sa mauvaise position mais il me disait :

- Laisse-moi rire ! Tu me sortiras après !

- Tu ne veux pas sortir ?....

- Pas avant que j’aie ri tout mon saoul !

Il resta ainsi, secoué d’un rire communicatif, pendant quelques minutes. Autour de nous, des badauds s’attroupaient, se demandant si ce quidam avait voulu prendre un bain de pieds….ou si il avait voulu tester la solidité des nénuphars. Finalement, une fois qu’il eut bien ri, il me dit :

- Tu peux y aller !

Il en avait de bonnes ! Y aller !...Comment voulait-il que je m’y prenne, alors qu’il me présentait son dos !......Je n’avais aucune prise. Je l’attrapai par sa veste, qui me resta dans les mains. Il se mit à rire de plus belles.

- Attention au pantalon ! fit-il. J’ai mon caleçon, mais quand même !....Il y a des dames !.....

Finalement, devant mon impuissance à le sortir de sa mauvaise posture, un visiteur aimable et aux forts biceps le prit sous les épaules, le souleva comme une plume et le posa sur la terre ferme.

- Voilà, matelot ! fit-il d’une voix amusée.

Les badauds applaudirent comme si l’on venait de lui sauver la vie et j’ai craint un moment que l’on ne porte le sauveteur en triomphe !.....

Maintenant tout le monde riait de bon cœur. Le père Yvon n’était pas le dernier.

- Je crois….fit-il finement, que j’ai mouillé mon bas de pantalon !

- C’est une histoire à se tordre ! fit une voix.

Lorsque l’hilarité fut terminée, je lui demandai :

- Alors, as-tu pu lire ce qui était inscrit sur le panneau ?

- Hélas non ! Je n’ai pas eu le temps….Je vais y retourner !

- D’accord ! Mais l’autre jambe alors ! Laisse-moi plutôt lire. Tu as assez fait de bêtises aujourd’hui !

Je me penchai….c’est vrai le texte était loin du bord….Mais je devais avoir de meilleurs yeux que mon ami. Je lus donc à haute voix :

- « Ce bassin est recouvert par l’impressionnant nénuphar géant d’Amazonie (Victoria amazonica). Ses énormes feuilles, ayant des allures de plateaux à tarte, peuvent atteindre et dépasser 1,50 m de diamètre. Sa face inférieure très épineuse avec des volumineuses nervures lacuneuses permettent aux feuilles de flotter sur l’eau. » Voilà ! Mais il n’est pas dit qu’on peut marcher dessus !

- Eh bien dis donc ! Je m’en souviendrai, des nénuphars géants d’Amazonie ! Mais il faut que je vide ma chaussure pleine d’eau !

- Crois-tu que nous pourrons rentrer à pied ?

- Oui ! L’air me sèchera !

Heureusement, le mois de septembre était ensoleillé. Lorsque nous sommes rentrés chez lui, il dit :

- Tu vois, c’est presque sec ! Je vais mettre mon pantalon sous mon matelas pour qu’il soit bien repassé ! Pas besoin de pattemouille !....Et la veste sur un cintre pour qu’elle ne garde pas les plis. Ainsi mon costume est toujours neuf…ou presque !

Sacré père Yvon !.....

 

A plus...

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12 mars 2011 6 12 /03 /mars /2011 07:58

 

Une autre histoire extraite du même ouvrage...

 

 

La mère Tumerel tenait de main de maître la ferme de la Radinière située près des marais de Carentan. Son mari était mort voici deux ans. Depuis elle continuait à faire fonctionner la ferme, se faisant aider par un valet pour les travaux extérieurs habituellement réservés à un homme. On disait même qu’elle l’occupait aussi à d’autres travaux plus…personnels. Mais il s’agissait certainement de commérages….personne n’étant là pour tenir la chandelle…..

Toujours est-il que le travail ne manquait pas. Comme dans beaucoup de fermes normandes, celle de la mère Tumerel était orientée vers l’élevage et la production laitière. C’est pourquoi le troupeau de trente vaches laitières de race normande dont cinq étaient prêtes à vêler, auquel s’ajoutaient dix génisses de un à trois ans, en constituait l’élément essentiel.

Tous les jours, le matin à 7 heures et le soir à 18 heures, se déroulait le même rituel : la traite. La mère Tumerel se faisait aider par la servante qui la secondait habituellement à la cuisine. Les salles de traite, banales de nos jours, n’existaient pas encore. Nous étions dans les années 50 (1950 bien sûr !). La trayeuse s’installait à côté de la vache sur un petit tabouret à trois pieds, le seau coincé entre les jambes, et de ses mains expertes entreprenait sur les pis une friction régulière et de haut en bas destinée à faire venir le lait. C’est tout un art. D’aucuns s’y sont essayés et n’ont pas réussi ! Mais ici le geste était devenu machinal. Le lait giclait régulièrement dans le seau qui se remplissait doucement. La tête appuyée contre le flanc de la vache, la trayeuse semblait dormir. La moiteur de l’étable s’y prêtait peut-être…..Mais il n’était pas question de dormir ! La queue de la bête chassait les mouches trop entreprenantes tandis qu’elle mâchouillait un brin de foin. La vache….pas la trayeuse….Quoique….

Lorsque le liquide blanc se faisait plus rare, signe qu’il s’épuisait, la trayeuse changeait de partenaire….je veux dire de vache et recommençait son massage en douceur….La traite demandait aux deux femmes environ deux heures. Le lait était versé dans de grands bidons disposés le long de la route où un camion venait en prendre livraison pour l’amener à la laiterie. Depuis plusieurs années les cultivateurs ne faisaient plus ni leur beurre ni leur fromage. Ils se contentaient….si je puis dire….de produire le lait par l’intermédiaire de leurs vaches laitières. La même opération se reproduisait le soir. Sachant qu’une vache donne environ une trentaine de litres de lait à chaque traite, on demande combien…….Bref cela représentait une bonne quantité de lait et un certain nombre de bidons….

Un jour, un responsable de la laiterie coopérative vint voir Madame Tumerel. Il lui dit tout de go :

-« Madame Tumerel, j’irai droit au but. Je suis venu vous prévenir que votre lait….enfin celui de vos vaches….tournait et que nous ne pouvions pas l’utiliser. Nous sommes donc obligés de le jeter.

Devant la stupeur de la fermière, il ajouta :

- Nous vous saurions gré de remédier à cette situation délicate sinon la société laitière se verrait dans la pénible obligation de se passer de votre lait….enfin celui de vos vaches….

- Mais enfin !.....articula la mère Tumerel….Je ne comprends pas ! Mon lait….enfin celui de mes vaches….comme vous me l’avez aimablement fait remarquer, est versé dans des bidons dès la traite. Ils sont enlevés peu après par votre service de ramassage. Je ne vois pas comment le lait pourrait tourner….Peut-être parce que les bidons sont ronds….Je ne trouve pas d’autre explication !....

Mais le responsable n’avait pas envie de rire. Il fronça les sourcils et répondit :

- Je vous fais part d’une situation devant laquelle il nous faut trouver des solutions. Vous comprenez bien que tant que votre lait est impropre à la consommation, il nous est impossible de l’utiliser. Nous voulons bien vous l’enlever pendant encore une semaine afin que vous trouviez la cause de ce désagrément….et que vous n’en soyez point encombrée. Mais si au bout de cette semaine aucune solution n’est trouvée, nous serons dans l’obligation de vous le laisser….

- Comment voulez-vous que je trouve une solution à un problème que je ne connais pas ? C’est une énigme !....C’est comme si vous demandiez à un médecin de prescrire des médicaments pour une maladie qu’il ne connaît pas…..

- Je ne puis vous répondre, je ne suis pas médecin….répondit l’homme finement. Tout ce que je puis vous dire, c’est….ce que je viens de dire. Au revoir, Madame Tumerel. Au plaisir !.....

Au plaisir !....Il en avait de bonnes !....La femme regarda l’homme s’éloigner, haussa les épaules d’un geste d’impuissance et retourna au travail. Comment faire pour savoir ce qui se passait ? C’était la première fois que cela arrivait. Le lendemain, après la traite, elle amena chez elle un seau de lait et le goûta : il était très bon, onctueux, crémeux, avec ce léger parfum champêtre et ce goût de terroir qui en faisait toute la saveur. Elle en fit bouillir un peu : il ne tourna pas. Elle comprenait de moins en moins.

C’est alors que le vétérinaire se présenta. Elle l’avait appelé pour une vache qui allait bientôt vêler et tous ces événements lui avaient fait oublier sa visite. Elle était si préoccupée par ce problème qu’elle ne put s’empêcher de lui raconter ses malheurs. Le vétérinaire l’écouta avec une grande attention. Lorsqu’elle eut terminé, il lui dit :

- Madame Tumerel, je me demande si je n’ai pas la solution à votre problème…..

- Vous ?....Vous qui n’êtes pas sur place, qui venez du chef-lieu de canton ?...Vous auriez la solution ?

- Peut-être !....Vos bidons sont-ils tous bien fermés ?.....

- Oui !....Enfin….Il se peut que le couvercle d’un ou deux le soit mal et ne tienne pas.

- C’est ce que je pensais ! Venez avec moi !

Ils sortirent de la maison.

- Avancez sans faire de bruit !....Vous voyez vos bidons, là-bas, au bord du chemin ?....Avancez encore un peu, il faut que vous les voyiez bien tous !....Eh bien ?....

La mère Tumerel se démanchait le cou pour regarder.

- Je vois….des bidons….qui attendent d’être enlevés !....Et des poules qui picorent autour….

- Justement !....Là, sur la droite….Ne voyez-vous pas une poule perchée sur le bord d’un bidon ?....Un bidon dont le couvercle est par terre ?...

A cent mètres d’eux, bien installée sur le rebord d’un bidon, une poule faisait tranquillement ses ablutions dans le lait. Elle trempait son petit derrière et s’ébrouait avant de se redresser.

- Vous voyez ?....Cette poule prend comme qui dirait un bain de siège dans votre lait….et par la même occasion fait ses….vous voyez ce que je veux dire ?....dans votre lait. Tenez, une autre plus à gauche…..et encore une autre…..Eh bien Madame Tumerel, on dirait qu’elles l’aiment bien votre lait !.......

Le vétérinaire fit une moue significative et continua :

- Il n’est pas étonnant qu’après cela votre lait tourne !....

- Vous croyez que cela suffit pour contaminer tout le lait ? Mais….Les poules ne font pas leurs besoins dans tous les bidons !

- Non, mais cela suffit pour gâcher l’ensemble ! La fiente de poule est très….nocive vous savez ! Lorsque cet excrément mou….et malodorant se mélange à du lait, eh bien…..ma foi……Eh oui !.....Il caille comme si vous y mettiez de la présure !....Votre lait se transforme en fromage blanc….à la différence près que c’est immangeable !

- Mais alors….que faire ? fit la fermière décontenancée.

- Fermez les bidons hermétiquement ! C’est tout ! Les poules iront prendre leur bain ailleurs !....Le lait de ce matin est inutilisable, comme vous avez pu le constater. Mais ce soir, fermez bien vos bidons et ça ira !

Elle fit promettre au vétérinaire de ne rien dire. Sa réputation était en jeu….C’était un homme fort honnête en qui on pouvait avoir confiance. Il promit.

Le soir, elle attendit le passage du laitier et lui déclara que cette fois, le lait devait être bon. Qu’on fasse des contrôles pour s’en assurer. Le lendemain, l’homme qui était déjà venu se présenta. Cette fois, il arborait un large sourire.

- Eh bien ! Madame Tumerel, vous voyez ?....Cette énigme n’était pas si difficile que cela à résoudre !

- Ma foi non !......répondit finement la fermière.

- Et….Peut-on savoir ce qui se passait ?....

Elle n’avait pas envie de dévoiler la vérité et parler de ses poules……Qu’aurait-on pensé d’elle ?.....Elle décida de répondre évasivement.

- Ah mais !...Si j’savais !....Les vaches ont peut-être mangé quelque chose qui ne convenait pas…..Ou alors….Je n’sais pas moi !....L’essentiel est que le lait soit bon ast’heure !

- Ah !.....Vous savez ce à quoi j’avais pensé ?....C’est que vos poules faisaient leurs besoins dans les bidons !

- Mes poules ?....Pensez-vous !....Elles ne sont point si dégourdies que cela !....

- Détrompez-vous, c’est déjà arrivé….Nous y avons pensé après. Veillez-y quand même, afin que cela ne se renouvelle pas ! Fermez bien les bidons !

- Soyez sans crainte ! »

Désormais, Madame Tumerel veillait personnellement à la fermeture des bidons. Et pour en éloigner les poules, elle leur installa un petit bac rempli de lait, qu’elle changeait régulièrement, dans lequel elles purent continuer à faire trempette…..A compter de ce jour, elle vendit leurs œufs plus cher sous l’appellation « véritables œufs de lait »…..

 

 

(A plus...)


 

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