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25 décembre 2010 6 25 /12 /décembre /2010 08:20

 

Un autre conte de Noël s'impose en ce 25 décembre... Il est extrait de mon livre "D'Armor et d'Argoat" qui en contient d'autres...

Joyeux Noël à tous et que la lumière de la nuit de Noël éclaire votre année à venir...

 

 

Par une glaciale et sombre soirée du mois de décembre 1793, un vent aigre soufflait dans les ruelles de cette vieille cité bretonne. La Révolution avait amené la liberté, ce qui ne pouvait pas déplaire aux Bretons. Mais voilà que la République s’était mis en tête de réglementer l’Eglise de France en votant la loi sur la Constitution Civile du Clergé. Les évêques étaient élus par les électeurs du département, les curés par ceux des districts. Les curés nommaient les vicaires. Tous étaient rémunérés par l’Etat. Les biens du clergé étaient nationalisés, les vœux monastiques abolis, un grand nombre de couvents fermés.

Les membres du clergé devaient prêter serment à la Constitution. Ces dispositions créèrent une scission dans l’Eglise de France. Environ la moitié des prêtres refusèrent de prêter le serment demandé et devinrent des proscrits. Le phénomène fut particulièrement vif en Bretagne, vieille terre chrétienne. Ils se cachèrent tant bien que mal, célébrant la messe dans des endroits secrets, en présence de fidèles mystérieusement prévenus. Mais beaucoup étaient arrêtés et souvent guillotinés.

 

Ce soir-là, le froid n’incitait personne à mettre le nez dehors. D’ailleurs, le couvre-feu était décrété à partir de 7 heures. Double raison pour rester au chaud chez soi devant un bon feu !

Cependant dans la nuit noire, des pas résonnaient sur les pavés. Quelqu’un courait dans l’obscurité. Arrête malheureux ! Tu vas te faire arrêter par les braves sans-culottes qui font des rondes régulières à la recherche de tous ceux qui n’ont pas la conscience tranquille et profitent de la complicité de la nuit pour circuler avec l’espoir de ne pas être vus.

L’homme s’était arrêté. Etait-il suivi ? Il lui sembla entendre du bruit derrière lui. Mais non, ce n’était que le vent qui faisait battre les contrevents d’une masure. Le cœur de l’inconnu battait fort dans sa poitrine. Il y avait à peine deux heures, il célébrait la messe dans une étable à la sortie du bourg. Quelqu’un avait dû le dénoncer puisque les Bleus étaient arrivés pour surprendre tous ceux qui suivaient l'office. Mais les soldats avaient été repérés par des guetteurs qui avaient pu donner l’alarme. Dans ces cas-là, la fuite était toujours possible à travers bois. Il avait pu ainsi, avec quelques fidèles, échapper à la soldatesque qui les avait cherchés vainement. Mais il n’avait pas voulu compromettre ses sauveurs et lorsque le danger lui avait semblé écarté, il était parti vers un autre asile. Et là, dans ce bourg désert, où le bruit de ses pas résonnait comme un roulement de tambour, l’abbé Le Coz, proscrit, pourchassé, étranger dans son propre pays, tentait d’échapper aux Bleus. Car notre fugitif était un prêtre réfractaire à la Constitution Civile du Clergé.

Depuis un an il courait la campagne pour se cacher. Sa vie était devenue un enfer. Mais il puisait sa force dans la prière et la messe qu’il pouvait célébrer de temps en temps, plus rarement qu’au début car les mailles du filet se resserraient. Et là, cette dernière fuite l’avait complètement abattu. Il n’en pouvait plus de toujours se cacher, de vivre comme une bête sauvage, vivant de la charité publique mais se méfiant de tout et de tous, vivant dans l'angoisse d’une dénonciation. La République avait promis une récompense pour la capture des bannis comme lui. Il existait toujours des bons citoyens ou se prétendant tels, qui n’hésiteraient pas à le dénoncer, croyant faire œuvre utile !

Il dormait d’un œil dans les bois, mangeait peu. Il était à bout. Un moment, il avait même envisagé de se rendre afin d’en finir avec cette vie d’homme traqué. Mais jusqu’ici, l’instinct de survie avait été le plus fort et il avait repris sa fuite sans espoir. Quelle espérance avait-il en effet de voir sa traque s’arrêter tout d’un coup comme par miracle ?

 

On ne le cherchait pas réellement mais il ne pouvait circuler dans les lieux habités car les contrôles étaient fréquents. Il n’irait pas loin ! Dès qu’il apercevait des soldats, il changeait de direction et ce simple détour pouvait paraître louche à une époque où tout et tous étaient suspects ! Et ce soir il était trop fatigué pour lutter encore. Il était découragé car il sentait toute l’inutilité de sa fuite en avant. Un jour où l’autre il serait pris. Pourquoi se battre ? Que tout cela se termine et qu’il puisse dormir ! Dormir enfin !

 

Il se laissa tomber le long d’une maison et s’adossa contre le mur. Il se sentit bien tout d’un coup. On allait venir et l’arrêter, cela ne lui faisait plus rien ! Il se sentait même soulagé et pour un peu il aurait appelé pour qu’on le trouve plus vite. Mais aucun bruit ne se faisait entendre. Le silence d’une nuit sans lune. Ses yeux se fermèrent et il somnola quelques minutes.

Soudain, des bruits de pas se firent entendre à nouveau. Cela le réveilla. Il n’allait pas se laisser attraper comme cela ! L’instinct de conservation prit le pas sur le désir d’être pris. Il se tassa contre le mur comme pour faire corps avec lui, ses mains cherchèrent un appui et sentirent un renfoncement, une encoignure de porte. Il s’y glissa et écouta. Les bruits de pas se rapprochaient. Une lueur incertaine éclaira soudain le bout de la rue. Des gens cherchaient avec une lanterne. S’il restait là, il allait être pris ! Il sentit alors en lui une formidable envie de vivre et frappa quelques coups discrets sur la porte.

Au bout de quelques secondes qui lui parurent des siècles, la porte s’ouvrit doucement, un homme se montra. Jouant son va-tout, l’abbé dit faiblement :

- « Je suis poursuivi par les Bleus ; cachez-moi, s’il vous plait !

- Entrez ! » répondit sobrement l’homme.

La porte se referma derrière lui. Il se sentit à l’abri… mais une idée l’envahit soudain : qui était cet homme qui lui avait ouvert? Ami ou ennemi ? N’allait-il pas le livrer aux Révolutionnaires ? N’avait-il pas été imprudent de confier son sort à un inconnu ? Il chassa vite cette pensée : de toutes façons, s’il était resté dehors, il aurait été pris ! Alors, il n’avait rien à regretter !

L’homme l’invita à s’asseoir. Rien dans la tenue du prêtre n’indiquait qu’il en était un. Il avait bien fallu qu’il quittât ses habits religieux pour revêtir des vêtements civils. Il s’assit, encore tout frissonnant de sa fuite et de la peur qu’il avait éprouvée.

- « Vous avez froid ! fit l’homme. Attendez, je vais vous préparer quelque chose qui vous réchauffera.

Il passa dans la pièce à côté. Resté seul, l’abbé regarda autour de lui. Une chandelle brûlait sur la table. Aux murs, il aperçut des gravures révolutionnaires. Son cœur battit plus fort. Mais il pensa que tous les citoyens avaient ainsi des gravures révolutionnaires, plus peut-être par obligation que par convictions personnelles. L’homme revint avec une assiette remplie de soupe qu’il posa devant le prêtre.

- Mangez, ça vous fera du bien !

- Mais… Vous ?

- J’ai déjà mangé ! 

L’homme n’était pas très bavard. L’abbé se mit à manger à petites cuillerées car c’était chaud. L’homme le regardait sans rien dire. Il demanda soudain :

- Pourquoi êtes-vous poursuivi ?

Ça y est ! pensa le prêtre. C’était trop beau pour durer ! Mais il fallait bien que je lui dise cela pour qu’il m’ouvre sa porte ! Il s’arrêta, la cuillère en suspens et regarda son hôte droit dans les yeux.

- Pourquoi ? répondit-il…

Il ne savait que répondre. Fallait-il lui avouer la vérité ? Il resta quelques minutes sans rien dire. Mais l’homme répondit pour lui :

- Je ne sais pas pourquoi je vous demande cela… puisque je devine que vous êtes un prêtre réfractaire !

L’abbé eut un haut le cœur et se leva d’un bond.

- Calmez-vous, l’abbé ! fit l’homme, et ne craignez rien ! Qui se risque dehors par cette soirée glaciale, sinon un proscrit… un prêtre réfractaire par exemple ?

- Vous… Vous saviez et vous m’avez quand même laissé entrer ?

- Je ne le savais pas quand vous êtes entré… mais il suffit de vous regarder. Vous les prêtres, lorsque vous ne portez pas votre soutane, vous êtes très facilement repérables. Vous n’avez aucun chic pour porter la tenue civile ! Voyez-moi ces vêtements dépareillés !

La remarque lui sembla tellement incongrue que l’abbé ne put s’empêcher de sourire.

- Vous êtes très observateur ! laissa-t-il tomber au bout d’un moment.

- Oh ! Non ! Ce n’est pas de l’observation, c’est du bon sens ! Mais je vous ai dit, vous n’avez rien à craindre de moi. D’ailleurs, cette nuit n’est-elle pas celle de la paix sur la Terre ?

L’abbé tressaillit. C’est vrai ! Tous ces événements lui avaient fait oublier l’essentiel ! Nous étions le 24 décembre ! C’était la nuit de Noël !

- Mon Dieu, fit le prêtre qui se laissa tomber à genoux, je t’avais oublié… Pourras-tu me pardonner ?

- Il a bien pardonné à St Pierre qui pourtant l’avait renié trois fois !

L’abbé se redressa, surpris, et regarda l’homme.

- Oui, fit ce dernier, j’ai été élevé dans la religion catholique… Mais de nos jours, il vaut mieux taire cela en attendant des jours meilleurs ! Certes, la France avait besoin de changements ! Mais là, on bouscule vraiment tout ! Tous les Français ne sont pas d’accord avec ce qui se passe, mais il faut éviter de le faire paraître. Je tiens à la vie, vous savez, comme vous d’ailleurs…

L’abbé Le Coz s’était relevé et se tenait debout devant l’homme qui dit d’une voix sourde :

- Voilà bien longtemps que je ne me suis pas confessé… Je veux dire… à un vrai prêtre… car je considère les prêtres jureurs comme des parjures !

- Ne blâmez pas votre prochain, mon fils. Dieu dans sa miséricorde leur pardonnera sans doute, comme à St Pierre…

- Aussi, je vous demande comme une faveur de me confesser.

L’homme tomba à genoux devant le prêtre qui lui mit la main sur l’épaule et dit :

- Je vous écoute, mon fils.

La confession dura de longues minutes pendant lesquelles le prêtre n’était plus un proscrit, mais un serviteur de Dieu dans l’exercice de son ministère. Lorsque ce fut terminé, l’homme dit :

- J’aurais bien voulu communier maintenant, mais cela n’est sans doute pas possible.

- Mais si, mon fils ! Je garde toujours quelques hosties consacrées pour le cas où…

L’homme et le prêtre restèrent longtemps sans parler, communiant dans la joie et la paix de Noël. Une pendule sonna 10 heures.

- Déjà ? fit l’homme. Veuillez m’excuser, mais je dois aller travailler !

- Cette nuit ?

- Oui, justement cette nuit ! Mais vous, restez ici, vous êtes à l’abri.

L’homme se retira dans une autre pièce. Au bout de cinq minutes, il revint. C’était un autre homme : il portait l’uniforme des membres de la Révolution, ceinture tricolore à la taille, chapeau empanaché de plumes bleues, blanches et rouges. L’abbé eut un sursaut.

- Oui, fit-il, je suis le commissaire de la République de cette petite ville. Mais je vous l’ai dit, vous ne risquez rien chez moi ! Personne ne viendra vous chercher ici ! Reposez-vous. Je rentrerai sans doute assez tard. Ne faites pas de bruit, n’allumez pas de chandelle, n’ouvrez à personne. Je vis seul, aussi quand je m’absente, la maison est donc inoccupée ! Une lumière paraîtrait suspecte… Tout est suspect ! Quelle époque nous vivons… Allez, ne vous en faites pas !

Il se dirigea vers la porte, l’ouvrit, se retourna et dit simplement :

- Paix sur la Terre aux hommes de bonne volonté ! »

 

A plus...

 

 

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Published by Gerard Nedellec
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