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24 décembre 2010 5 24 /12 /décembre /2010 08:35

 

Aujourd'hui 24 décembre, je ne puis pas faire autre chose que de vous proposer un autre conte de Noël qui est paru dans mon livre "De derrière les fagots".

A partir de ce jour, l'espérance est en marche...

 

 

Victor et Victorine habitaient une petite maison grise dans le bas de l’ancienne voie romaine. Il y a quelques mois encore, ils élevaient une chèvre qui logeait dans une cabane attenante à la maison. Elle leur fournissait le peu de lait qui constituait l’essentiel de leur nourriture. Mais la bête était morte de vieillesse. Ils n’avaient pas voulu la remplacer par une chevrette vive et remuante.

Quel âge pouvaient-ils bien avoir ?……On les avait toujours connus dans cette chaumière digne d’un conte de fées. En les voyant se déplacer à petits pas de souris avec des gestes lents et mesurés, on imaginait mal qu’ils avaient été jeunes et ardents. Ils étaient vieux, voilà ! Ils n’avaient pas d’âge. Ils semblaient sortis tout droit d’un vieux grimoire poussiéreux du temps passé….

La bonne vieille avait un visage parcheminé couleur de cire que des yeux bleu pâle, usés par les heures de ravaudage et autres travaux d’aiguilles n’arrivaient plus à éclairer. Elle ne pouvait plus s’occuper dans la maison, comme aux belles heures de sa jeunesse, mais ses vêtements fatigués et fanés étaient toujours d’une propreté impeccable. Elle portait la bonnette simple des paysannes normandes.

Le bon vieux avait la même figure ridée et les mêmes yeux couleur d’eau claire. Il avait tant travaillé……Mais ce qui frappait chez lui c’étaient ses abondants cheveux blancs, ses sourcils broussailleux couleur de neige et sa longue barbe cotonneuse qui le faisait ressembler à un père Noël fatigué de sa tournée.

Justement, ce soir-là, c’était la veille de Noël. Ils se tenaient tous les deux assis devant la cheminée où brûlait un maigre feu de bois qui avait du mal à réchauffer leurs membres engourdis.

Perdus dans leurs pensées, ils revoyaient les heures joyeuses de leur existence, leurs vingt ans insouciants. Puis peu à peu les peines de la vie avaient pesé sur leurs épaules. Ils n’avaient pas eu d’enfants, et ce fut le malheur de leur vie, une ombre que les années qui s’écoulaient inexorablement n’avaient jamais pu effacer. Il leur avait manqué le joyeux babillage des enfants qui mettent tant de gaieté dans une maison. Ils étaient restés seuls, désespérément seuls. Ils s’étaient recroquevillés sur eux-mêmes. Personne ne venait plus les voir. Qu’aurait bien pu leur raconter celui qui se serait hasardé à franchir le seuil de leur humble logis ?

Faire cuire quelques pommes de terre dans le chaudron pendu au-dessus du foyer ne leur prenait guère de temps. Le reste de la journée, ils restaient immobiles sur le banc devant la cheminée, se penchant de temps en temps sur les flammes pour tisonner la braise ou remettre un peu de bois.

Ils n’avaient jamais connu la fortune, n’avaient jamais rien demandé, acceptant tout ce que le ciel leur envoyait avec la résignation des pauvres. Leur maison n’était pas richement meublée. Juste le nécessaire. Leur seul luxe : accrochées aux murs, quelques images pieuses où des angelots immuables souriaient dans des cadres passés.

 

Mais en ce soir où l’Enfant Dieu allait venir sur la terre plein de miséricorde pour les Hommes, ils lui adressèrent une ardente prière :

 

-“ Divin Enfant, vous allez naître dans une modeste étable pour apporter aux Hommes l’espoir et la paix. Hélas ! Nous n’avons pas eu la chance d’avoir un petit enfant à aimer, comme nous l’aurions tant voulu. La vie ne nous a pas épargnés. Nous avons connu beaucoup de misères, nous avons souffert, et tout cela vous le savez bien puisque vous savez tout.

Ils gardèrent un moment le silence comme si cet aveu les avait épuisés. Puis le bon vieux prit la main de sa bonne vieille et continua d’une voix frémissante :

- Mais nous avons la chance d’être tous les deux, et cela vaut tous les trésors. La seule force qui nous reste, nous la puisons l’un dans l’autre. Cependant, nous tremblons à l’idée d’être séparés un jour.

Nouveau silence. D’une voix sourde, il reprit :

- Si par malheur cela se produisait, que deviendrait celui qui resterait, seul, tout seul ?…….Cette pensée nous fait souffrir encore plus que la précarité de notre vie.

Il s’arrêta à nouveau. C’est d’une voix vibrante d’espérance contenue qu’ils terminèrent ensemble leur prière :

- Alors, Divin Enfant, vous qui pouvez tout, nous vous demandons simplement de mourir ensemble tous les deux à l’heure que vous aurez choisie…….Nous ne vous avons jamais rien demandé. Alors, s’il vous plait, exaucez notre prière. Nous ne désirons rien d’autre, et nous vous offrons nos cœurs, nos peines, notre vie. Les acceptez-vous ?……

Dans la pièce obscure, les flammes jetaient sur le mur leur ombre indécise. Un morceau de bois craqua, libérant quelques étincelles. Rassérénés par leur prière et certains d’être exaucés, les deux vieux s’endormirent en paix, submergés par l’émotion.

 

Soudain, un rayon de lumière illumina la salle sombre et grise. Une lumière intense, irréelle. Un bruit confus se fit entendre et l’on vit tous les anges des images sortir de leur cadre poussiéreux, s’ébrouant et riant comme des gamins. Ils parlaient à voix basse comme des conspirateurs et l’on entendait parfois des rires étouffés. Que pouvaient-ils bien comploter ?…..

Ils se séparèrent bientôt par petits groupes. Quelques-uns se dirigèrent vers la pièce où l’on faisait jadis le pain mais où aucune odeur de froment ne se faisait plus sentir depuis longtemps. Ils soulevèrent le couvercle de la maie massive. Elle était vide mais soudain se remplit miraculeusement de bonne farine blanche dans laquelle un angelot espiègle plongea la main. Il lança sur les autres un fin nuage de farine qui voleta un moment comme des flocons de neige, semblables à ceux qui tombaient au dehors, avant de se poser délicatement sur les ailes duveteuses des chérubins. Mais très vite, nos petits travailleurs se mirent à confectionner des crêpes dorées et des galettes rebondies.

Pendant ce temps, d’autres avaient allumé le four et préparaient des rôtis savoureux. Dans le cellier, les rayonnages à claire-voie sur lesquels on entreposait autrefois les pommes pour qu’elles finissent de mûrir se trouvèrent tout d’un coup chargés de fruits délicieux et odorants.

La maison vide avait retrouvé une âme. Un groupe s’affairait dans la salle. Ils sortirent de l’armoire en chêne la plus belle nappe et la disposèrent sur la table. Ils avaient trouvé les timbales en argent et les assiettes en porcelaine blanche, vestiges des jours heureux. Un angelot fureteur découvrit dans le fond d’un tiroir des rubans fanés et défraîchis. En un tour de main, avec une feuille de papier qui traînait dans un coin, il confectionna des cornets qui se remplirent de dragées et de bonbons colorés. Les rubans dont les couleurs avaient retrouvé leur éclat les entourèrent délicatement. Satisfait de son œuvre, l’angelot plaça ces cornets sur la table. Un autre était sorti cueillir du houx qu’il disposa un peu partout pour agrémenter la pièce.

Peu à peu, la table se couvrait de mille choses, toutes aussi appétissantes les unes que les autres, de mets délicats et de vins capiteux. Tout cela fleurait bon. L’odeur agréable des crêpes et galettes se mêlait à l’arôme subtil du café. Le fumet pénétrant du rôti rivalisait avec les fragrances délectables des fruits.

 

Alors le balancier de l’horloge, immobile depuis des lustres, se mit en branle. Le petit marteau de fer frappa joyeusement sur la clochette qui laissa échapper des notes cristallines. A ce bruit, nos deux bons vieux se réveillèrent et furent éblouis par tant de splendeurs qui s’étalaient devant eux. Un peu effrayés aussi. Mais le sourire des anges les rassura pleinement, et à leur invitation, ils vinrent prendre place à la table.

La petite vieille semblait avoir rajeuni de quelques années. Le bon vieux dans sa barbe ne laissait rien paraître mais il suffisait de voir ses yeux pétillants comme à vingt ans. Avant de commencer, ils adressèrent à l’Enfant Jésus une courte prière pour le remercier de tant de magnificences. Puis ils se mirent à manger à petites bouchées et à boire à petites gorgées, riant et pleurant à la fois. Tout dans la pièce semblait exhaler des effluves odoriférants, des émanations d’autrefois mêlées aux suaves senteurs du festin qui s’offrait à eux.

Autour d’eux voletaient les angelots qui veillaient à ce que rien ne leur manquât. Ils représentaient certainement tous les enfants qu’ils auraient voulu avoir et qui les servaient avec beaucoup de tendresse. Leur bonheur était immense, ils se sentaient emportés dans une extase merveilleuse qui les étourdissait et les enchantait à la fois.

Leurs paupières devinrent soudain très lourdes. Nos deux bons vieux sentirent le sommeil les envahir peu à peu. Alors, sans bruit, à petits pas pour ne pas les réveiller, tous les anges s’activèrent en silence pour tout ranger afin de ne laisser aucune trace du festin. Puis, quand ce fut terminé, ils regagnèrent sagement leur cadre poussiéreux et reprirent leur attitude figée. Le marteau de l’horloge tomba une dernière fois sur la clochette de cuivre, le balancier s’immobilisa. Les lumières brillantes s’éteignirent, les odeurs délicieuses disparurent. La maisonnette retrouva son calme paisible et terne.

Dehors, la neige continuait de tomber, légère, impalpable. Bientôt, un coq chanta, annonçant l’aube bénie du jour glorieux de Noël. Devant l’âtre refroidi, les deux vieux semblaient dormir. Mais leur âme s’en était allée doucement, doucement, emportée par les anges. Ils étaient partis ensemble comme ils le désiraient, dans la paix et la joie de Noël.

Au loin, des cloches carillonnèrent dans le silence ouaté. C’étaient certainement leurs âmes qui entraient dans le Paradis tout bruissant des festivités de la nuit, accueillies par des petits anges virevoltants dans une lumière intense, irréelle…….

 

(A plus...)

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Published by Gerard Nedellec
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