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3 septembre 2010 5 03 /09 /septembre /2010 08:36

Mon dernier texte paru a éprouvé quelques difficultés de lisibilité... En effet, il se trouvait écrit noir sur fond noir... ce qui n'est pas la meilleure façon de le lire... Alors, je voudrais vérifier si ce phénomène va se poursuivre... ou si ce n'était qu'une fausse alerte. (ce n'était qu'une fausse alerte... mais je serai toujours épaté par les surprises d'Internet...)


Or donc... Voici une histoire vraie, qu'on m'a racontée il y a fort longtemps, et qui a été publiée dans mon dernier ouvrage : "D'Armor et d'Argoat".

 

 


 

La journée de battages avait été rude pour tous. La batteuse avait dévoré une à une toutes les meules de blé dressées sur l’aire à battre. Comme à son habitude, Job avait monté un tas de paille bien solide et parfaitement régulier, capable de résister aux coups de vent et aux tempêtes. C’était le meilleur spécialiste de la région pour la construction des tas de paille de cinq à six mètres de haut. Car il s’agissait bien d’une construction avec ses règles précises si l’on voulait que les tas durent jusqu’à la prochaine moisson.

On avait travaillé tard car il fallait terminer avant la nuit. Le lendemain, la plupart des ouvriers se retrouvaient pour une autre journée de battage dans une ferme différente. C’était ainsi tous les jours de juillet et août. On prêtait ses bras aux voisins qui vous rendaient le même service. L’entraide n’était pas un vain mot à cette époque.

Le repas du soir avait un peu traîné. Après cette journée de dur labeur, les moissonneurs se détendaient, dansant la gavotte et chantant en breton, buvant pour apaiser leur soif de grandes bolées de cidre. Job avait quitté seul la ferme un peu avant minuit. Il descendit le grand champ en longeant la haie. Il atteindrait ainsi plus rapidement la route, une ancienne voie romaine, au lieu dit « Mein Duick ». La lune luisait dans un ciel sans nuages. On y voyait presque comme en plein jour. Une fraîcheur bienfaisante succédait à la chaleur de la journée. Job ralentit le pas et sortit sa blague à tabac pour rouler une cigarette.

Soudain, il lui sembla entendre le tintement d’une clochette. Il dressa l’oreille. Cela paraissait venir de la route en contrebas. Prudemment, il se glissa le long du talus et arriva au bout du champ, juste au-dessus de la route. De là, la visibilité était parfaite. Il se redressa légèrement et risqua un œil entre deux branches de genêt. Il ne remarqua rien de particulier. Son regard se porta vers la gauche. Ce qu’il vit alors le saisit d’effroi. Un enterrement descendait la côte à moins de dix mètres de lui…

Marchant devant, en aube rouge et surplis blanc, un enfant de chœur agitait frénétiquement une clochette. Suivait le corbillard tiré par un cheval recouvert d’un drap noir, la tête surmontée d’un plumet de même couleur. Assis sur la banquette, le croque-mort maintenait les rênes et encourageait le cheval d’un claquement de langue. De chaque côté du corbillard, quatre paysans endimanchés tenaient les cordons de poêle. Job reconnut sans peine tous les personnages car le clair de lune était superbe. Il aurait voulu crier sa terreur, mais aucun son ne sortit de sa gorge.

Une sueur glacée lui coulait entre les omoplates. Il se sentait cloué sur place par une force invisible, qui l’obligeait à regarder cet enterrement fantôme.

Silencieuse, l’étrange procession continuait d’avancer sur la route. Les grosses roues de bois cerclées de fer du corbillard roulaient sur les cailloux sans émettre un seul bruit. C’était un spectacle irréel, totalement hors du temps.

Derrière, seul, le recteur, revêtu de la chasuble des morts, barrette sur la tête, livre de prières à la main, semblait psalmodier quelque verset choisi. Job voyait bien ses lèvres remuer. Cependant aucun son ne sortait de sa bouche. Suivait la famille, les femmes en grand deuil, un voile de crêpe noir leur recouvrant entièrement la tête, les hommes engoncés dans leur costume du dimanche en gros drap couleur de nuit, le chapeau à la main, l’air gauche et emprunté.

La foule dense des amis et voisins se bousculait derrière, dans un silence impressionnant. On aurait dit que tous ces gens glissaient sur la route en conversant entre eux ; pourtant on n’entendait qu’un léger bruissement d’étoffes, à moins que ce n’ait été vent dans les branches. Et toujours cette diabolique sonnette qui tintait.

Job frissonnait d’épouvante. S’il ne pouvait deviner qui était l’hôte du corbillard, il reconnaissait tous les cultivateurs de la commune et les commerçants du bourg qui suivaient cet étrange enterrement. Le cortège continuait silencieusement son chemin. Il était arrivé au bas de la côte et remontait sur l’autre versant en direction de Kerdoncuff. Il fut absorbé par un virage et bientôt on n’entendit plus que la maudite clochette. Puis le silence retomba dans la nuit paisible.

Job se releva et revint à toutes jambes à la ferme qu’il avait quittée une demi-heure plus tôt. Les femmes finissaient de ranger la maison. Il entra, l’air hagard.

- « Qu’y a-t-il, Job ? fit Marie-Jeanne : tu es tout pâle !

- Vous ne savez pas ce que je viens de voir ? fit-il d’une voix blanche.

- Non, mais ça doit être impressionnant, si j’en juge par ta figure effarée.

- Ah ! Marie Jeanne… Tu ne crois pas si bien dire… Je viens de voir un enterrement descendre la côte de Mein Duick !

- Un enterrement ? A minuit passé ?

- Je vous assure que c’est vrai. Il descendait la côte et passait devant la petite maison de Mac’harid. J’étais caché dans le bas du Menez Braz. J’ai reconnu tout le monde : le recteur, le bedeau, l’enfant de chœur, et tous ceux qui suivaient. Mais je n’ai pas pu voir qui se trouvait dans le corbillard…

- Ah ! Non ? Tu ne peux pas nous dire qui se promenait dans le char de l’Ankou ?

- Oh ! Je vois bien que vous ne me croyez pas. Un enterrement à minuit, cela vous paraît étrange. A moi aussi d’ailleurs, d’autant plus que celui-là ne faisait aucun bruit. Pas de crissement des roues sur les cailloux, pas de bruit de piétinement que font ordinairement les pas sur la route, pas plus de bruits de voix. Rien ! Seul le tintement aigre d’une clochette qu’agitait l’enfant de chœur dans le silence de la nuit ! Je l’ai encore dans l’oreille…

- Oui… Tu n’aurais pas bu un peu trop de cidre par hasard ? Allez, rentre vite à la maison, couche-toi et oublie cela. Demain une autre journée de battage t’attend.

Job partit en maugréant. Trop de cidre… Il n’en avait bu qu’un peu… un gros peu certes, mais quand même, il l’avait bien vu, cet enterrement fantôme !

Son sommeil fut peuplé d’enfants de chœur qui agitaient des sonnettes, de corbillards qui roulaient sans bruit, de gens qui parlaient en silence.

Une semaine plus tard, un cultivateur très estimé dans la commune mourut. Il fut enterré deux jours après. Le cortège funèbre partit de la ferme pour se rendre au bourg. Job qui travaillait ce jour-là dans le bas du Menez Braz aperçut l’enterrement qui descendait la côte de Mein Duick et passa devant la petite maison de Mac’harid. En tête, un enfant de chœur, en aube rouge et surplis blanc, agitait une sonnette. Un vieux cheval recouvert d’un drap noir, plumet noir sur la tête, traînait le corbillard. Serrant les rênes, le croque-mort claquait la langue pour stimuler l’animal. Quatre fermiers tenaient les cordons de poêle. Le recteur, vêtu de sa chasuble des morts, marchait en récitant des psaumes. La famille suivait, les femmes en grand deuil, les hommes, le chapeau à la main. Toute la commune se pressait derrière en bavardant.

A cette vue, Job se souvint avec effroi de l’enterrement qu’il avait aperçu une nuit de pleine lune, une semaine auparavant. C’était exactement le même spectacle. Il reconnaissait chaque détail. Une sueur glacée lui coulait dans le dos, une main invisible le paralysait. Le crissement sinistre des roues ferrées sur les cailloux du chemin lui vrillait les tempes. Et toujours cette sonnette lancinante qui lui résonnait dans la tête.

 

(à suivre pour d'autres histoires...)

 

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Published by Gerard Nedellec
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