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2 septembre 2010 4 02 /09 /septembre /2010 17:31

 

L'Abbé Laurent Bart était né avec un rossignol dans la gorge. Son premier cri fut un contre-ut. Sa mère, qui était contralto, et son père qui donnait dans la contrepèterie, mais à contre-courant car il prenait tout le monde à contre-pied, apprécièrent, en vrais mélomanes. Pendant ses premiers mois, ses pleurs harmonieux charmaient ses parents par leur suave pureté. En grandissant, sa voix s'affermit en gardant cette limpidité cristalline associée à une amplitude et une force peu communes.

Devenu adulte, il hésita entre plusieurs professions que cette voix d'or pouvait servir : crieur de journaux, avocat, chanteur d'opéra, acteur de cinéma, bonimenteur de foire, annonceur dans un théâtre, homme politique. Cette dernière fut longtemps la favorite car elle résumait en elle toutes les autres. Mais il lui manquait ce grain de spiritualité qu'il jugeait nécessaire. Il entra donc dans les ordres.

Sa première messe fut un triomphe, ses parents ayant distribué des cartons d'invitation. Les fidèles se pressaient jusque dans les confessionnaux habituellement déserts. Rentré à la sacristie après "l'ite missa est" de Berlioz, arrangé par Dujardin, il dut revenir saluer avec les enfants de chœur et le sacristain. Il fut ainsi rappelé dix fois de suite par le public debout. Un amateur des belles lettres qui se trouvait dans l'assistance ne put s'empêcher de s'exclamer :

- « Mais c'est une "standingue ovéichonnnn".....

Nommé vicaire dans une petite commune d'un département français dont il n'est pas utile de donner le nom pour la compréhension de l'histoire, il affûtait sa voix tous les matins au grand bénitier de granit qui présentait son eau limpide aux ablutions des fidèles.

- C'est pour entretenir mon trésor......disait-il finement en caressant sa gorge entre deux gorgées de gargarisme.

Il lui arrivait de se prendre pour Stentor, l'homme à la voix d'airain, celui qui criait, uniquement dans l'Iliade, aussi fort que cinquante guerriers réunis.

- Ah ! pensait-il, que ne puis-je clamer aussi fort que cinquante ecclésiastiques assemblés ! Eussé-je pu le faire, que je fusse devenu à coup sûr le porte-parole du Saint- Siège !

Toujours est-il que l'Abbé Laurent Bart usait de sa voix et en abusait parfois. Les voûtes romanes de l'église Ste Ragnetrude, sa paroisse, résonnaient de trilles vertigineuses qui rendaient jaloux les jeunes merles du clocher, de triolets époustouflants qui seyaient mal à l'austérité de ce lieu millénaire, plus habitué à des alléluia où exsudait une allégresse retenue, à des motets a cappella, à des antiennes sorties d'antiphonaires moyenâgeux, à des répons tirés des Écritures, voire à des Requiem sépulcraux ou des arias enchantées.

Les vieux merles, qui en avaient vu d'autres, se contentaient de hausser leurs épaules de merles en se disant que cela lui passerait. Allait-on être jaloux d'un drôle de bipède qui arpentait la nef en vocalisant, les bras agités de mouvements convulsifs comme s'il voulait prendre son envol mais qui ne décollait jamais du sol ?

Il avait décrété que tout ce qu'il dirait dans son église serait chanté.

- Puisque j'ai une belle voix, autant que tous en profitent !

Aussi, imaginez la stupeur de ses paroissiens lorsqu'il les accueillit pour la première fois par un tonitruant "comment allez-vous ?" sur l'air du "Dominus Vobiscum". Pour les offices, c'était pis. Il lui suffisait d'entrevoir le chrémeau d'un enfant qu'on amenait pour le baptême pour qu'il se lançât dans des vocalises stridulantes, au grand dam des oreilles présentes, mais pour la plus grande joie des loustics qui allaient chanter par tout le pays que Monsieur l'Abbé était devenu fou.

Sourd aux objurgations du sacristain qui le suppliait de renoncer à ses roulades dans le saint lieu, en lui montrant l'incongruité de la chose et les inconvénients qu'il fallait en attendre, l'Abbé continuait de plus belle. Et l'on s'habitua, chacun trouvant plaisant que l'on s'adressât ainsi aux gens, certains s'amusant même à répondre à son "Comment allez-vous" par un non moins retentissant "Pas mal, et vous ?" sur l'air du Deo Gratias. Un fidèle se tailla un joli succès en répondant à un « Comment ça va ?» sonore par un non moins éclatant « Comme ci comme ça !... » sur l'air des « pom pom pom pom... » de la 5è Symphonie de Beethoven...

Sa réputation s'étendit jusqu'aux limites du doyenné, voire du diocèse, et l'on assure que des fidèles venaient de loin pour entendre ce que des spécialistes descendus de Paris n'hésitaient pas à appeler "le phénomène vocal du siècle" : Laurent Bart : l'homme à la voix d'or !

Les années passaient, sa célébrité allait croissant. Le boulanger local avait créé, non pas un croissant, mais une brioche en forme de toupie musicale, et qu'il vendait comme des petits pains. La commune s'enorgueillissait de la notoriété sans cesse accrue de son concitoyen. Le président de la société d'encouragement aux bœufs de labour du plateau des Millevaches avait fait un détour pour assister à la messe et l'on ne comptait plus les personnalités agricoles et anonymes qui l'avaient suivi. Le Syndicat d'Initiative avait fait éditer une plaquette et le guide Michelin préparait une nouvelle édition.

 

Un dimanche matin, pendant la grand-messe, alors qu'il se dressait devant les fidèles ravis pour psalmodier une invitatoire choisie pour sa musicalité, aucun son ne put sortir de sa bouche. Seuls des borborygmes se firent entendre. Il se reprit, se racla la gorge, mais à la place de la belle envolée habituelle, les assistants purent ouïr une prière plus chantonnée que chantée, d'une voix étonnamment éraillée et fausse, quelque chose de commun, qu'on peut entendre dans n'importe quelle église, mais certainement pas ici.

Pourtant, c'était bien l'Abbé Laurent Bart qui continuait à chanter l'invitatoire. Il sembla à certains que la statue de St Théodule riait dans sa barbe de plâtre et que St Pierre lui faisait les gros yeux. Une chape de plomb était tombée sur l'assistance. La voix de fausset continuait à chevroter. S'était-il rendu compte que sa voix cassée sonnait comme une cloche fêlée ?

L'Abbé Laurent Bart venait de muer, à 65 ans, un dimanche matin vers 11h 30, devant son public. Le rossignol avait été dévoré par un infâme matou, un chat qu'il avait à présent dans la gorge. Sa carrière était brisée, ses espérances de coiffer la barrette d'archiprêtre s'étaient envolées avec le rossignol.

Le Syndicat d'Initiative, qui avait investi tout son capital dans la plaquette fit faillite et dut fermer ses portes. Le guide Michelin fut obligé de vendre à prix réduit les exemplaires déjà imprimés avec un rectificatif : "A la place de l'homme à la voix d'or, lire : l'homme sans voix."

Les quotidiens locaux s'emparèrent de l'affaire et l'on put lire des titres-calembours comme les journalistes en ont l'habitude, et dont ils sont friands. Je vous ferai grâce de ces titres dont la plupart sont entrés dans l'histoire du journalisme et ont servi de base à la nouvelle déontologie de la profession, sous la houlette de Bruno Masure, le récent PDG de la "Joyeuse Télévision" dont le slogan est "ris, rions, rillettes".

Le maire de la commune se heurta à la fronde de son conseil municipal et dut se démettre de ses fonctions. Le préfet offrit sa démission au ministre des cultes et de l’opéra (comique……). A l'Assemblée, un député de l'opposition interpella le sous-secrétaire d'État aux sinistrés de la voix pour lui demander ce que le Gouvernement comptait faire pour éviter ce genre de drame. Un groupe d'anciens députés battus aux dernières élections vint protester dans l'hémicycle en brandissant des banderoles sur lesquelles on pouvait lire : "Des voix pour tous ", "Rendez-nous nos voix !" ou encore "Unissons nos voix !". Un petit plaisantin avait ajouté dessous, sans que les protestataires ne s'en fussent aperçu : "La voix... de garage pour tous !" Le pays était au bord de la guerre civile.

Loin de la fureur et du chaos que sa mue tardive avait engendrés, l'Abbé Laurent Bart s'était retiré dans un couvent. Il passait ses journées à écouter "Les Maîtres chanteurs" de Wagner et les Petits Chanteurs à la Croix de Bois. Il lui arrivait encore de chantonner, mais uniquement le 29 février, jour de son anniversaire. Tous les dimanches à 11h 30, il observait une minute de silence en mémoire de sa voix disparue à jamais.

Il vécut fort longtemps et mourut, oublié de tous, à 88 ans, bien qu'il n'ait fêté que vingt-deux fois son anniversaire. Qui pouvait bien se souvenir que ce jeune vieillard avait été l'homme à la voix d'or ? Le jour de ses funérailles, alors que quelques moines cacochymes se recueillaient devant son cercueil placé sur des tréteaux de bois dans le chœur de la chapelle, on put voir un rossignol venir se poser sur la bière et se lancer dans une roulade d’une beauté paradisiaque……

 

(à suivre... d'autres histoires aussi sottes... que grenues...)

 

 

 

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Published by Gerard Nedellec
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