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7 septembre 2010 2 07 /09 /septembre /2010 17:43

A la demande générale... enfin... presque... voici quelques éléments concernant la célèbre tapisserie de Bayeux. Extrait de l'almanach du Normand 2009... par votre serviteur...

 


On a longtemps cru que la célèbre Tapisserie de Bayeux avait été brodée par la reine Mathilde, femme de Guillaume le Conquérant, avec ses dames de compagnie. Pendant que son époux guerroyait ou administrait les pays qu'il avait conquis, elle s'employait à trouver quelque plaisir en racontant de ses mains les exploits les plus éclatants de son mari duc et roi. Elle compensait ainsi la tristesse de son absence en se donnant l'impression qu'elle était en pensée avec lui.

On croyait encore à cette attendrissante légende en 1931. Mme Turrillot avait alors publié une « Histoire de Guillaume le Conquérant». Sur la couverture, on voyait la reine Mathilde tirer l'aiguille, entourée de ses dames d'honneur.

Remettons donc les choses à leur place. D'abord, il s'agit d'une broderie de fils de laine sur une toile de lin, plus que d'une tapisserie. On devrait donc l'appeler la Broderie de Bayeux. Mais l'usage en a fait la Tapisserie de Bayeux. Nous nous y conformerons donc. Elle avait été commandée par Odon de Conteville, évêque de Bayeux et demi-frère de Guillaume (fils d'Arlette comme Guillaume, et de Herluin de Conteville son premier époux, le duc Robert de Normandie ne s'étant pas marié avec Arlette...).

 

D'autre part, il a été démontré que la tapisserie a été réalisée en Angleterre par les religieuses de l'abbaye de Barling (Essex) sous la conduite de la Mère Abbesse Aelfgiva. On a même prétendu qu'elle s'était représentée dans la tapisserie. Mais rien n'est moins sûr que l'incertain... comme aurait dit mon camarade Pierre Dac...

Cet ouvrage considérable pour l'époque a certainement demandé de longs mois ou même des années de préparation. Il a vraisemblablement été exécuté quelques années après la conquête de 1066. Il est formé de huit morceaux de longueurs différentes (de 5,25m à 13,75m). La totalité de la pièce mesure près de 70 mètres sur une largeur de 50 centimètres en moyenne. Cinquante-huit scènes sont représentées, numérotée en chiffres arabes.

Pour réaliser ce travail, les brodeuses ont utilisé huit teintes différentes de laine : rouge brique, jaune soutenu, jaune chamois, vert clair et vert foncé, trois tons de bleu dont un presque noir. Le récit occupe la partie centrale sur une hauteur d'environ 33 centimètres. En haut et en bas, une bordure de 7 à 8 centimètres de large représente des animaux ou personnages dont l'intérêt historique est nul: il s'agit vraisemblablement de décoration ou de remplissage.

Les personnages représentés sur la tapisserie sont au nombre de 626 mais 4 principaux figurent plusieurs fois: Guillaume, 16 fois ; Harold Godwineson, comte puis roi, 18 fois ; le roi Edouard le Confesseur, 5 fois ; l'évêque Odon, 4 fois. Les autres personnages sont variés et vont des marins, ouvriers, archers, à des grands seigneurs. On ne rencontre que 3 femmes. La parité n'était pas encore d'actualité….

Les animaux sont beaucoup plus nombreux : chevaux ou mulets, 202 ; chiens, une cinquantaine. Ils sont également nombreux sur les bordures (505). On trouve aussi 37 édifices ; églises, châteaux ; des bateaux au nombre de 41 ; Signalons enfin 49 arbres. Total: 1515 sujets. Cette liste n'a pour seul but de montrer la complexité de la représentation et la difficulté du travail. Un court texte en latin donne une explication concise de la scène.

Odon fit exposer solennellement la Tapisserie dans sa cathédrale de Bayeux le 14 juillet 1077, et certainement pas pour célébrer la fête nationale...  Elle y est restée puisqu'un inventaire datant de 1476 mentionnait: « Une tente (tenture) très longue et étroite de telle (toile) à broderie de ymages et escriptaulx faisans représentation du conquest de l'Angleterre, laquelle est tendue environ la nef de l'église le jour et par les octaves des Reliques. » Elle était rangée soigneusement dans un coffre placé sous l'autel de saint Thomas Becket. Elle n’était sortie que pour être exposée tous les ans pendant la seconde moitié du mois de Juillet, justement pour l’octave des Reliques.

En 1724, un érudit archéologue, Lancelot, s’intéressa à la Tapisserie et surtout découvrit son grand intérêt. Il avait été sensibilisé par Foucault, intendant de Normandie. Lancelot prit contact avec Dom Bernard de Montfaucon, bénédictin de la congrégation de Saint Maur, un savant érudit comme lui. Ce moine venait de commencer un ouvrage sur les Monuments de la Monarchie française, qui sera publié en 1728-1730 en deux volumes.

Il dépêcha à Bayeux des graveurs avec pour mission de copier la Tapisserie dans sa totalité. L'ensemble des planches figure dans ses Monuments. La tapisserie retrouva le calme discret de son coffre jusqu'à la Révolution. Elle échappa à ce mouvement iconoclaste, sans doute parce qu'elle était cachée. Bonaparte la sortit au grand jour et la fit transporter à Paris où elle fut exposée.

N'allons pas prêter au Premier Consul des intentions artistiques…..Non. C'était l'époque où il envisageait de débarquer en Angleterre, comme l'avait fait Guillaume plus de 7 siècles auparavant. Il lui fallait pour cela la maîtrise de la mer pendant 24 heures. Il ne l'aura pas. Plus près de nous, il manquera à Hitler la maîtrise de l'air pour réaliser le même débarquement. Guillaume est donc le seul qui ait réussi, sans doute parce qu’il ne lui fallait rien que son bon droit et sa foi dans son entreprise….

Bref, c'est pour impressionner les esprits et montrer un exemple de réussite que le futur empereur exhiba la Tapisserie avec en sous-entendu : et pourquoi pas moi ? Puis la Tapisserie fut renvoyée à Bayeux où la municipalité se trouva fort gênée. Il fut décidé qu'elle serait prise en charge par la Bibliothèque de la ville, mais qu'elle serait exposée tous les ans dans la cathédrale lors de la quinzaine de l'octave des Reliques, comme à l'origine. Mais cette mesure fut mal ou peu appliquée.

Après la Deuxième Guerre Mondiale, à laquelle elle échappa miraculeusement, elle fut installée dans un endroit spécialement conçu pour elle. Elle se trouve actuellement au Musée de la Tapisserie de Bayeux, centre Guillaume le Conquérant, 13 bis rue Nesmond 14402 Bayeux. Allez voir ce chef-d'oeuvre. Vous ne le regretterez pas.

 

(et en attendant, à suivre... pour d'autres anecdotes aussi sottes que... mais je l'ai déjà dit !)

 

 

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7 septembre 2010 2 07 /09 /septembre /2010 08:52

 

Voici un texte que j'ai écrit pour l'almanach du Normand 2009. C'est une discussison fort instructive entre deux personnages que j'ai appelés Bouvet et Pécuchard, avec un petit clin d'oeil ... il me le pardonnera je l'espère... à Flaubert ...


 

Comme il faisait une chaleur torride, le boulevard Bourbon était absolument désert. Dans le ciel d’un bleu intense, le soleil éclaboussait de ses rayons les façades blanches, les toits de tuiles rouges, les trottoirs gris. La ville semblait assoupie, écrasée par la chaleur, en ce beau dimanche d’été.

Deux hommes parurent, l’un venant de la droite, l’autre de la gauche. Le plus grand portait un costume de toile bise. Il avançait à grands pas, le chapeau posé en arrière de la tête, le gilet ouvert, la cravate à la main. Le plus petit marchait à pas menus, sanglé dans une redingote marron, la tête couverte d’une casquette à visière.

Arrivés au milieu du boulevard, il s’assirent en même temps sur le même banc, posèrent leur couvre-chef à côté d’eux et s’épongèrent le front. Le petit homme rondouillard lut dans le chapeau de son voisin ‘’Pécuchard, Caen’’, tandis que ce dernier aperçut dans la casquette de l’autre ‘’Bouvet, Rouen’’.

- « Tiens ! Nous avons eu la même idée d’inscrire notre nom dans notre coiffure !

- Dame oui ! Je serais fort marri qu’on me volât mon couvre-chef lorsque je suis au bureau….

- Je vois aussi, continua Bouvet, que vous êtes de Basse Normandie ? ….Moi j’habite la Haute : je suis de Rouen.

- C’est ce que j’ai remarqué…..Mais vous savez, fit Pécuchard, la Haute ou la Basse…..

- Eh ! Eh !... répondit Bouvet, vous dites cela parce que vous habitez la Basse Normandie ! En réalité, ce n’est pas du tout la même chose ! Ne confondons pas. La Haute Normandie est ainsi appelée parce qu’elle est située en haut sur les cartes. Donc l’autre est la basse.

- Vous croyez ? rétorqua Pécuchard. Mais chacun sait que le nord a été, arbitrairement placé en haut des cartes car un jour il a bien fallu choisir dans quel sens faire figurer les différents pays. On a donc pris l’habitude de voir la France telle qu’elle est représentée, le nord en haut et le sud en bas. L’imaginer à l’envers maintenant en surprendrait plus d’un…..Et pourtant !......Lorsque la Terre tourne dans l’espace, nous avons peut-être la tête en bas à un moment ou à un autre. Et de ce fait la Haute Normandie se trouve peut-être en bas, et la Basse Normandie en haut. Et puis à une heure différente, c’est le contraire. En ce moment où je vous parle, Rouen est peut-être en Basse Normandie….Qui sait !....Alors, cette affirmation ne tient pas ! Trouvez autre chose !

- Ne nous fâchons pas ! Il existe bien sûr des tas d’autres raisons…..Eh bien, c’est parce que la Haute Normandie est plus haute, plus élevée que la Basse ! Et toc !

- Décidément mon pauvre ami, vous avez tout faux aujourd’hui ! Vous eussiez dû réviser votre géographie avant de venir ! C’est en Basse Normandie que l’on trouve les sommets (si l’on peut employer ce mot ici….) les plus élevés. Ecoutez bien : l’Orne culmine à 417 m au Signal d’Ecouves, le Calvados à 365 m au Mont Pinçon et la Manche à 368 m à Chaulieu. Voilà pour la prétendue Basse Normandie. Pour la Haute : la Seine-Maritime se hausse à 246 m à Conteville et l’Eure un peu plus à St Antonin de Sommaire avec 257 m. Voilà la vérité….vraie. Vous voyez donc que la haute est basse, et la basse est haute…..D’ailleurs, la Basse Normandie faisait partie….en partie….du Massif Armoricain qui culminait autrefois à plus de six mille mètres…..Oui, je sais. C’était il y a très très longtemps. C’était aussi l’époque où la Seine se jetait dans la Tamise…ou le contraire, où l’Orne et la Vire étaient affluents de la Seine, bref où la Manche n’existait pas….encore. Vous voyez, cet argument ne tient pas plus que l’autre. Une autre explication ?.....

- Attendez ! Je ne vais pas vous laisser marquer des points tout seul…

- Non ! Vous voulez m’aider….

- Certes pas, mais dire la vérité, toute la vérité. Et cette vérité, la voici : la Haute Normandie a une Histoire plus riche que la Basse…..

Pécuchard faillit s’étouffer de colère. Une histoire plus riche !....

- Toutes les régions françaises ont un passé riche. Doit-on rappeler que c’est à Caen que Guillaume a fait construire son château ? Chaque partie de la Normandie possède ses richesses propres, son terroir, ses coutumes, son patrimoine, peut-être différents mais aussi intéressants les uns que les autres. Car la variété et la différence font la richesse d’un pays. On ne peut jamais dire qu’une région est plus riche qu’une autre car toutes ont leur personnalité, leur originalité. C’est ce qui fait le charme de notre pays. Imaginez un instant que nous vivions dans un pays où toutes les régions seraient exactement les mêmes….Quel ennui !....N’a-t-on pas dit : l’ennui naquit un jour de l’uniformité ?....

- Eh ! Eh ! Ce n’est pas faux ce que vous dites !

- Bien sûr que ce n’est pas faux !....Je ne dis pas que la Haute Normandie a moins de richesses. Elle en a au contraire de très grandes. Mais ne sous-entendez pas que la Basse Normandie est un pauvre désert misérable…..Elle aussi a de grands atouts à faire valoir !

- Mais alors, si je vous entends bien, quelle différence entre la Haute et la Basse Normandie justifie leur appellation ?

- Mais il n’y a aucune différence…..Ces appellations ont été elles aussi données arbitrairement !

- On aurait pu dire Normandie de l’Ouest et Normandie de l’Est !.....

- Hum !....Ou Normandie 1 et Normandie 2….

- Et Laquelle aurait été la numéro 1 ?....La Haute, je l’espère….

- Vous voilà reparti avec votre hégémonisme haut normand !.....Sachez, Monsieur le numéro 1, que la ville de Caen, en Basse Normandie, a une population d’environ 120 000 habitants, tandis que Rouen n’en a que 110 000……

Bouvet faillit suffoquer d’indignation.

- J’ai parlé de ville, et non d’agglomération, fit Pécuchard. Dans ce dernier cas, Rouen se rattrape un peu…..520 000 habitants pour l’agglomération rouennaise, contre 370 000 à celle de Caen.

Bouvet réfléchit un moment et laissa tomber :

- En fait, ce serait bien plus simple s’il n’y avait qu’une Normandie !.....

- Je ne le vous fais pas dire !.......Je vous signale que le découpage entre Haute et Basse Normandie n’est que purement administratif. Pour un vrai Normand, il n’y a toujours eu qu’une seule Normandie !......Vous n’en avez jamais douté, j’espère ! »

Les deux hommes se turent et plongèrent dans leurs réflexions.


(à suivre... évidemment...)

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6 septembre 2010 1 06 /09 /septembre /2010 18:43

Voilà une autre question que l'on peut se poser... et voici une réponse... Ce texte est paru dans l'almanach du Normand 2006.

 

Ils n’étaient pas totalement absents puisqu’il ne faut pas oublier les 177 fusiliers marins du capitaine de corvette Philippe Kieffer. Mais enfin, 177 sur plus de 150 000 qui ont pris pied sur le sol de France le 6 juin… c’est peu. Alors pourquoi les Français n’ont-ils pas débarqué sur leur propre terre ?

C’est une longue histoire qui commence en juin 1940. Lorsque le général de Gaulle a rejoint l’Angleterre pour continuer le combat, Churchill espérait mieux qu’un simple général à deux étoiles, encore faut-il préciser à titre temporaire… Il s’en est accommodé. Roosevelt, moins… L'affaire de Saint-Pierre-et-Miquelon lui était vraisemblablement restée en travers de la gorge... Après le coup de force par lequel la France libre prit possession de ces îles situées tout près du Canada (en 1942), la méfiance que les Etats-Unis conçurent désormais à l'égard de de Gaulle et la rancoeur qu'ils lui gardèrent, influença  certainement leur attitude au cours des trois années qui suivirent, et peut-être davantage...

De Gaulle a tenu à incarner la France qui refusait la défaite, contrairement aux gouvernants de Vichy qui collaboraient avec l’ennemi. Pour lui, la vraie, la seule France, c’était la France libre dont il était le chef. Les Alliés l’ont accepté…toléré, faute de mieux. Mais lorsqu’ils ont pris pied en Afrique du Nord en novembre 1942, les Alliés, principalement les Américains ont accepté comme haut-commissaire en Afrique l’amiral Darlan, membre éminent du ministère Pétain. Darlan a été exécuté en décembre 1942.

Ignorant superbement de Gaulle, les Américains imposent le général Giraud, certes germanophobe mais partisan d’un "néo-vichisme". Le général de Gaulle va alors se battre de toutes des forces contre….ses alliés afin de se faire reconnaître comme le seul chef de la France libre. Il arrive à Alger en mai 1943. La "querelle des généraux" peut commencer…..

Roosevelt soutenait Giraud dont il connaissait pourtant les limites politiques car il voulait surtout faire obstacle à de Gaulle. Pour le président américain, ce dernier se prenait à la fois pour Jeanne d’Arc et Napoléon….et avait tout du futur dictateur. Sa légitimité ne venait pas (encore !) des urnes. Ce qu’il ne pouvait comprendre, c’est qu’en France, pour des millions de Français sous le joug, de Gaulle représentait la résistance à l’oppression, la lutte et peut-être la victoire. De Gaulle était un symbole, un espoir, une raison de se battre.

Mais il est bien évident qu’il ne faisait aucun effort pour se faire bien voir, si l’on peut dire, de ses alliés. Il poursuivait son chemin tout droit, avec une seule idée : la légitimité et l’indépendance de la France. Il est non moins évident que les Américains voulaient faire de la France un protectorat américain, comme ils l’avaient fait en Afrique du Nord et en Italie. De Gaulle devra se battre pour éviter cela. Il réussira et c’est là qu’il se montrera le plus grand. Quand on pense que les Américains avaient sorti de prison les "vieilles gloires" de la IIIè République pour gouverner la France après la libération !…..

Puisque la France était occupée, de Gaulle créa à Alger une Assemblée consultative qui aida le Comité français de la libération nationale (CFLN) à légiférer. Mais les Forces françaises libres n’étaient pas très nombreuses : 35 000 fin 1942. Il fallait donc lever une armée française, qui ne pouvait être équipée qu’avec du matériel américain. Les anciens de l’armée d’Afrique précédemment au service de Vichy côtoyaient les Français libres qui se battaient depuis 1940. Il en résulta certaines frictions….que des entraînements intensifs puis le contact avec l’ennemi estompèrent.

C’est ainsi que furent créées des forces combattantes sous le commandement de grands chefs. Le général Juin, chef du corps expéditionnaire en Italie. Le général de Lattre de Tassigny chef de la 1ère armée française qui débarqua en Provence en août 1944. Le général Leclerc dont la célèbre 2è DB débarqua en Normandie une fois le débarquement réussi. Mais le 6 juin, exceptés les 177 commandos de Kieffer, aucune troupe française. Les Français ont été oubliés de l’opération Overlord, à moins qu’ils aient été sciemment mis à l’écart. Pourquoi ?….

La méfiance des Alliés envers de Gaulle constitue un élément de réponse. Les Américains prétendaient que les Forces françaises libres n’auraient pas manqué de "parler" si la date et le lieu du débarquement leur avait été donnés. C’était non le premier mais le plus important. L’entreprise était risquée, les chances d’échouer étaient au moins égales à celles de réussir. Un échec aurait été lourd de conséquences. Le secret avait été sérieusement gardé, on le comprend. La surprise constituait un élément de succès non négligeable. Mais les Français auraient-ils été si peu coopératifs….au risque de compromettre l’opération ?….

Les Américains ne voulaient pas dérouler le tapis rouge sous les pas de de Gaulle. Eisenhower obtint de Roosevelt que le général fut au moins avisé de la date exacte du jour J et présent à Londres. Un débarquement impliquait de nombreuses destructions et pertes civiles. Le général pourrait au moins expliquer leur nécessité à ses compatriotes…..

Mais quand de Gaulle eut connaissance de la façon dont la France serait traitée, il refusa d’accepter ce plan. Lorsque Eisenhower parla de la proclamation qu’il devait faire, demandant aux Français d’"obéir aux ordres", de Gaulle explosa. “ Vous, une proclamation au peuple français ? De quel droit ? ”….

On avait demandé aux chefs des gouvernements en exil de faire une proclamation à la radio, sans dire expressément qu’il s’agissait du vrai débarquement. Il fallait toujours faire croire aux Allemands que le débarquement de Normandie n’était qu’une diversion et que le véritable débarquement aurait lieu dans le Pas-de-Calais. Le but était de fixer la 15è Armée allemande loin des plages de débarquement le plus longtemps possible.

De Gaulle refusa et fit sa déclaration 8 heures plus tard. “ La bataille suprême est engagée ! Après tant de combats, de fureur, de douleurs, voici venu le choc décisif, le choc tant espéré. Bien entendu c’est la bataille de France, c’est la bataille de la France. ” Il recommandait à ses compatriotes de n’obéir qu’à des chefs français qualifiés. Fureur des Alliés….mais le succès du débarquement était en bonne voie. De Gaulle ne pourra mettre le pied sur le sol de sa patrie que 8 jours plus tard, le 14 juin. Et ce sera le discours de Bayeux…malgré l’interdiction des Alliés. Pouvait-on interdire quoi que ce soit à de Gaulle ?…..

“ L’accueil (des Normands) fut sans réticence et plein d’enthousiasme chaleureux et sympathique mais nullement délirant ” (François Coulet, qui l’accompagnait). Toujours est-il que de Gaulle avait marqué un essai….qu’il transformera plus tard  !

 

(à suivre... si vous voulez bien...)

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4 septembre 2010 6 04 /09 /septembre /2010 18:40

 

... Eh oui... La chose aurait été possible. L'eussiez-vous cru ?  Voici ce que j'avais écrit dans l'almanach du Normand 2005. Je me référais évidemment à des ouvrages que j'avais lus... Je n'ai pas inventé cela tout seul...

 

On a écrit que presque toutes les armées allemandes en Normandie avaient été mises hors service dans la poche de Falaise. “ A 08H00 ce matin 22 août 1944, la Bataille de Normandie est terminée. ” Sans doute. Mais la guerre était loin d’être finie….

La réalité est un peu différente… La vérité oblige à dire que la moitié des Allemands a réussi à s'échapper de la poche, soit 50 000 hommes. Ces soldats feront retraite vers la Seine, avec 15 500 autres entre Gacé et Nonancourt, 60 000 entre la mer et Gacé, 25 000 entre Nonancourt et la Seine, 12 000 à l’est de Vimoutiers, les restes de la Panzer-Lehr Division, soit un total d’un peu plus de 170 000 combattants aguerris que l’Etat-Major allemand pourra utiliser, et que les Alliés retrouveront sur leur route à des endroits stratégiques comme les ponts d’Arnhem, les Ardennes.

Si les Alliés avaient pu prendre au piège de Falaise la totalité des divisions allemandes, comme il a été dit, la guerre se serait peut-être (vraisemblablement ?…) terminée fin octobre 1944. On peut le dire, plus de 60 ans après, sans oublier le rôle essentiel des Alliés dans notre libération.

Que s’est-il donc passé ?… Il existe plusieurs explications. Voyons d’abord les choses du côté allié. Sous des apparences de parfaite entente, les Alliés étaient, si j’ose dire, divisés… L’Américain Bradley et le Britannique Montgomery ont entre eux des rapports dictés par la stricte hiérarchie. En réalité l’un veut arriver avant l’autre… ou réciproquement, et agit parfois en opposition avec les instructions reçues. Ainsi Bradley disperse ses troupes alors que l’ordre reçu est de les concentrer vers la Seine. Pourquoi ?…

D’autre part, la poche n’était pas si hermétique qu’on l’a dit. Conséquence de l’ordre de Bradley évoqué plus haut, ce sont les Canadiens qui doivent la fermer. Ils ne s’engagent pas assez, tergiversent, et laissent une brèche ouverte suffisamment longtemps. Les Allemands sauront l’utiliser. Les Américains étaient chargés de défendre le passage de la Seine aux Allemands en retraite. Là aussi ils ne s’engagent pas avec suffisamment de force et cette mission échoue.

Si pour les Américains la Normandie est une affaire classée, pour les Allemands il en va autrement. Falaise peut être considéré comme un “ Dunkerque allemand ”. A Dunkerque les Anglais ont sauvé la presque totalité de leurs effectifs, à l’exception de leur matériel. A Falaise, la moitié des effectifs allemands put s’échapper, mais ils ont perdu la plus grande partie de leur matériel. La mission des chefs consistera à ramener en arrière le plus possible de troupes. Von Kluge s’est suicidé. Le maréchal Model le remplace. C’est l’homme des situations désespérées. Il va planifier et réussir le repli vers la Seine et son franchissement. Le général Hausser se trouvait lui au centre de la poche parmi ses hommes. Il saura les entraîner vers la sortie.

Les Alliés croyaient que ces rescapés ne pourraient franchir la Seine car tous les ponts étaient détruits. C’est ce qu’on avait dit à Churchill. Aussi imaginez sa stupeur et son effroi quand on lui apprend que les Allemands avaient franchi la Seine ! Comment avaient-ils donc fait ?…

Tous les ponts n’avaient pas été détruits, et certains étaient seulement endommagés. Il restait un pont de chemin de fer à Rouen, un pont flottant à Elbeuf. D’autres furent réparés pour permettre le passage. De plus, divers autres moyens furent utilisés, notamment des bacs. Le franchissement se fit de nuit, aidé par divers éléments favorables : la présence de forêts bordant le fleuve sur les deux rives, le mauvais temps, les nombreux méandres, et la grande discipline de la troupe. Et aussi sans doute la certitude du côté allié que la chose était impossible... (L'Histoire se répète : en 1940, le franchissement des Ardennes semblait aussi impossible pour le Haut commandement français. On sait que ce ne fut pas le cas... Les Allemands devaient aussi venir se heurter aux défenses de la Ligne Maginot, et non la contourner !...). 

Bref... tout cela concourait au succès d’une opération qui devait être entourée du plus grand secret.

Parmi les milliers d’hommes qui se sont échappés, il y avait des officiers d’état-major, des généraux, des cadres, des sous-officiers et hommes de troupes aguerris. Il aurait été impossible de les remplacer. Leur présence au combat va peser lourdement sur l’issue de la guerre. Elle sera gagnée, certes, mais on aurait pu faire l’économie de six mois !

Comment cela a-t-il pu se produire ? Disons d’abord qu’il est facile de dire après….ce qu’on aurait dû faire avant….Cela posé, il faut reconnaître que les Allemands possédaient d’un corps d’officiers de grande valeur. Ils ont l’expérience de quatre années de guerre. Certains sont brillants, et savent prendre des décisions rapides devant une situation d’urgence. Les soldats sont expérimentés et tenaces. Les Américains, non moins valeureux, ont dû par contre former leurs officiers plus rapidement : instruction en 90 jours (les ninety days wonders). La bonne volonté ne remplace pas toujours l’expérience. D’autre part, comme je l’ai dit, la cohésion du commandement n’existe pas, les antagonismes sont souvent présents entre les grands chefs, aussi étonnant que cela paraisse. Montgomery, pourtant supérieur en grade aux généraux américains, n’était pas toujours tenu au courant de leurs initiatives, et ses ordres étaient souvent négligés.

Il aurait fallu un double encerclement pour compléter le “ court encerclement ” de Falaise-Argentan. C’est ce qu’avait prévu Montgomery. Mais pour les Américains, la bataille de Normandie était finie. Leurs yeux se portaient vers l’est.

Il n’empêche ! Si les Alliés avaient capturé les 100 à 150 000 hommes comme cela aurait été possible, on aurait sans doute évité la déconvenue d’Arnhem en septembre 1944 où les paras britanniques trouveront devant eux les vétérans allemands des divisions échappées du chaudron de Falaise. Arnhem sera un échec pour Monty… L’offensive des Ardennes en décembre sera lancée par les rescapés du front de Normandie. Dernières étincelles d’un pays aux abois, certes. Mais que de vies épargnées si la guerre s’était terminée 6 mois plus tôt !

 

(To be followed... of course !...)

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4 septembre 2010 6 04 /09 /septembre /2010 16:22

.Plus exactement, pourquoi a-t-on donné le nom de Calvados au nouveau département créé par l’Assemblée Constituante en 1790 ?… à la place de l’Orne Inférieure auquel on avait pensé d’abord…..Avouez quand même que Calvados sonne mieux !... "Voulez-vous un petit verre de calvados ?"... est quand même mieux que "Voulez-vous un petit verre d'Orne inférieure ?"...

Je m'en vais donc vous expliquer tout cela du mieux possible. Ce texte est paru dans l'Almanach du Normand 2004, ce qui ne nous rajeunit pas... ni vous, ni moi...


Eh bien voilà. Ce nom avait été proposé par Mademoiselle Delaunay de Bayeux au général député Félix de Wimpffem. Il fut adopté à la majorité, pour le plus grand plaisir de la demoiselle qu’on surnomma alors Mademoiselle Calvados.

Mais cela ne nous apprend pas d’où vient ce nom de Calvados…..On a dit….et je l’ai entendu comme bien d’autres, que ce nom provient d’un bateau de l’Invincible Armada de Philippe II d’Espagne qui se serait échoué en 1588 sur les rochers de la côte Normande. Ce navire, le San Salvador, a donné son nom aux dits rochers devenus donc les rochers de Salvador, nom qui s’est déformé en Calvador, puis Calvados. CQFD !….

Mais……Les deux bateaux espagnols portant ce nom ont été détruits loin des côtes françaises. Exit donc le San Salvador ! Dommage, l’explication était belle. M’enfin !…..Il y a bien une raison ! Les rochers du Calvados existent !

Alain Richer, féru de cartographie, qui tint pendant de nombreuses années un magasin de Calvados (l’eau de vie….) à Honfleur, a proposé une idée…. Je vais essayer de vous l’expliquer. Vous en penserez ce que vous voudrez !……

Sur les cartes on trouve la mention du plateau du Calvados, à peu de distance de la côte. Il s’agit bien d’écueils sous-marins situés à peu de distance de la surface et présentant un danger certain pour la navigation. C’est la définition du mot “ chaussée ”, comme la chaussée de Sein devant la Pointe du raz. Alors, chaussée du Calvados ?…..

Ce mot figure uniquement sur des cartes marines. Il a donc un rapport avec la mer. Oui, mais lequel ?…..On trouve encore à la pointe sud-est de la Nouvelle-Guinée un archipel appelé “ the calvados chain ”. Une chaussée sans doute. Pas de San Salvador dans ce cas !…

Remontons un peu le temps. Nos ancêtres les Vikings….n’est-ce pas, étaient de grands navigateurs. Dans leurs drakkars, ils ont sillonné les mers. Ces bateaux à fond plat leur permettaient de remonter les fleuves afin de ravager le pays. Ils ne se sont pas contentés de caboter le long des côtes, puisqu’ils ont abordé ce nouveau continent qui ne s’appelait pas encore l’Amérique.

Lorsque le roi de France leur a donné ce territoire qui allait devenir la Normandie, ils sont devenus agriculteurs. Mais l’eau de mer coulait encore dans leurs veines, si je puis me permettre….et ils ont parcouru les mers d’Europe pour tisser des liens commerciaux avec les populations des pays visités, par la force s’il le fallait.

Les Normands aideront Henri de Bourgogne à conquérir le trône du Portugal qui se trouvait alors aux mains des Musulmans. Nous étions à la fin du XIè siècle et au tout début du XIIè. Des échanges de populations vont s’opérer alors. Ainsi Anne et Jean de Gamaches, de Saint-Valéry, dont l’un des descendant s’illustrera plus tard et dont le nom vous est certainement connu : Vasco de Gama (Gama, Gamaches :CQFD !)

Des colons ibériques viendront s’installer en Normandie dans le même temps. Et vous ne voyez toujours pas où je veux en venir…..Patience. Il fallait que je commençasse par le commencement……

Les navigateurs ont toujours été jaloux de préserver leurs connaissances. Indispensables pour la possession de la maîtrise des mers, elles étaient soigneusement notées et placées en lieu sûr. Il était donc essentiel de les protéger afin que les concurrents ou les ennemis n’en sachent rien. Ce n’est plus le cas actuellement…..Les Dieppois avaient ainsi noté des observations utiles depuis plus de deux siècles. Colbert voulut qu’elles servissent à tous et entreprit de les faire recopier. Il s’ensuivit des erreurs de transcription. Le cas est fréquent, c’est un élément de réponse. On a bien transformé Salvador en Calvados….Alors !…..

Ce n’est donc pas étonnant que la première école de navigation fut crée à Dieppe vers 1550 par l’abbé Pierre Descelliers. Il n’est pas moins étonnant que les Normands n’avaient pas besoin de cartes pour se déplacer le long des côtes qu’ils connaissaient bien. Il n’en était pas de même des étrangers qui se méfiaient des traîtrises accumulées devant ces côtes, dont les fameux rochers du Calvados entre autres.

Il fallait donc une cartographie adaptée aux lieux, à l’usage des pilotes étrangers appelés à les fréquenter. Pour cela, on a utilisé les tracés, contours et légendes effectués par les Portugais ou les Espagnols. De plus, on a souvent fait appel à des pilotes portugais, installés dans les ports normands depuis quelques siècles à la suite des échanges dont l’ai parlé plus haut.

Les reproductions de ces cartes étaient effectuées en général par des gens qui ignoraient la langue portugaise ou espagnole. S’ils savaient reproduire parfaitement les tracés, ils recopiaient maladroitement les informations inscrites. Il s’ensuivait des erreurs. Les noms de lieux et les légendes étaient écrits d’une telle façon qu’il était impossible de les lire correctement. Nous y voilà…..

Revenons maintenant en arrière. Le mot calvados désignerait donc une chaussée. En portugais, ce mot s’écrit calçada, en espagnol calzada. On se rapproche…On peut donc avancer que calçadas ou calçados au pluriel a été reproduit par caluados ou calvados, sachant que le V et le U ont été longtemps confondus. Maintenant c’est vous qui restez confondus par une argumentation aussi subtile…..

Voilà ! Maintenant, je ne puis vous affirmer que cette explication est LA bonne. Elle est intéressante, et plus plausible que toutes les autres. De toutes façons, il est pratiquement acquis que le nom de Calvados a été donné à ces rochers à cause de leur nature physique, plutôt qu’à un hypothétique bateau fantôme…….

Si vous avez une autre explication plausible... je l'attends... de pied ferme ! ! !

(à suivre... pour d'autres histoires tout aussi passionnantes... je l'espère...)

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3 septembre 2010 5 03 /09 /septembre /2010 08:36

Mon dernier texte paru a éprouvé quelques difficultés de lisibilité... En effet, il se trouvait écrit noir sur fond noir... ce qui n'est pas la meilleure façon de le lire... Alors, je voudrais vérifier si ce phénomène va se poursuivre... ou si ce n'était qu'une fausse alerte. (ce n'était qu'une fausse alerte... mais je serai toujours épaté par les surprises d'Internet...)


Or donc... Voici une histoire vraie, qu'on m'a racontée il y a fort longtemps, et qui a été publiée dans mon dernier ouvrage : "D'Armor et d'Argoat".

 

 


 

La journée de battages avait été rude pour tous. La batteuse avait dévoré une à une toutes les meules de blé dressées sur l’aire à battre. Comme à son habitude, Job avait monté un tas de paille bien solide et parfaitement régulier, capable de résister aux coups de vent et aux tempêtes. C’était le meilleur spécialiste de la région pour la construction des tas de paille de cinq à six mètres de haut. Car il s’agissait bien d’une construction avec ses règles précises si l’on voulait que les tas durent jusqu’à la prochaine moisson.

On avait travaillé tard car il fallait terminer avant la nuit. Le lendemain, la plupart des ouvriers se retrouvaient pour une autre journée de battage dans une ferme différente. C’était ainsi tous les jours de juillet et août. On prêtait ses bras aux voisins qui vous rendaient le même service. L’entraide n’était pas un vain mot à cette époque.

Le repas du soir avait un peu traîné. Après cette journée de dur labeur, les moissonneurs se détendaient, dansant la gavotte et chantant en breton, buvant pour apaiser leur soif de grandes bolées de cidre. Job avait quitté seul la ferme un peu avant minuit. Il descendit le grand champ en longeant la haie. Il atteindrait ainsi plus rapidement la route, une ancienne voie romaine, au lieu dit « Mein Duick ». La lune luisait dans un ciel sans nuages. On y voyait presque comme en plein jour. Une fraîcheur bienfaisante succédait à la chaleur de la journée. Job ralentit le pas et sortit sa blague à tabac pour rouler une cigarette.

Soudain, il lui sembla entendre le tintement d’une clochette. Il dressa l’oreille. Cela paraissait venir de la route en contrebas. Prudemment, il se glissa le long du talus et arriva au bout du champ, juste au-dessus de la route. De là, la visibilité était parfaite. Il se redressa légèrement et risqua un œil entre deux branches de genêt. Il ne remarqua rien de particulier. Son regard se porta vers la gauche. Ce qu’il vit alors le saisit d’effroi. Un enterrement descendait la côte à moins de dix mètres de lui…

Marchant devant, en aube rouge et surplis blanc, un enfant de chœur agitait frénétiquement une clochette. Suivait le corbillard tiré par un cheval recouvert d’un drap noir, la tête surmontée d’un plumet de même couleur. Assis sur la banquette, le croque-mort maintenait les rênes et encourageait le cheval d’un claquement de langue. De chaque côté du corbillard, quatre paysans endimanchés tenaient les cordons de poêle. Job reconnut sans peine tous les personnages car le clair de lune était superbe. Il aurait voulu crier sa terreur, mais aucun son ne sortit de sa gorge.

Une sueur glacée lui coulait entre les omoplates. Il se sentait cloué sur place par une force invisible, qui l’obligeait à regarder cet enterrement fantôme.

Silencieuse, l’étrange procession continuait d’avancer sur la route. Les grosses roues de bois cerclées de fer du corbillard roulaient sur les cailloux sans émettre un seul bruit. C’était un spectacle irréel, totalement hors du temps.

Derrière, seul, le recteur, revêtu de la chasuble des morts, barrette sur la tête, livre de prières à la main, semblait psalmodier quelque verset choisi. Job voyait bien ses lèvres remuer. Cependant aucun son ne sortait de sa bouche. Suivait la famille, les femmes en grand deuil, un voile de crêpe noir leur recouvrant entièrement la tête, les hommes engoncés dans leur costume du dimanche en gros drap couleur de nuit, le chapeau à la main, l’air gauche et emprunté.

La foule dense des amis et voisins se bousculait derrière, dans un silence impressionnant. On aurait dit que tous ces gens glissaient sur la route en conversant entre eux ; pourtant on n’entendait qu’un léger bruissement d’étoffes, à moins que ce n’ait été vent dans les branches. Et toujours cette diabolique sonnette qui tintait.

Job frissonnait d’épouvante. S’il ne pouvait deviner qui était l’hôte du corbillard, il reconnaissait tous les cultivateurs de la commune et les commerçants du bourg qui suivaient cet étrange enterrement. Le cortège continuait silencieusement son chemin. Il était arrivé au bas de la côte et remontait sur l’autre versant en direction de Kerdoncuff. Il fut absorbé par un virage et bientôt on n’entendit plus que la maudite clochette. Puis le silence retomba dans la nuit paisible.

Job se releva et revint à toutes jambes à la ferme qu’il avait quittée une demi-heure plus tôt. Les femmes finissaient de ranger la maison. Il entra, l’air hagard.

- « Qu’y a-t-il, Job ? fit Marie-Jeanne : tu es tout pâle !

- Vous ne savez pas ce que je viens de voir ? fit-il d’une voix blanche.

- Non, mais ça doit être impressionnant, si j’en juge par ta figure effarée.

- Ah ! Marie Jeanne… Tu ne crois pas si bien dire… Je viens de voir un enterrement descendre la côte de Mein Duick !

- Un enterrement ? A minuit passé ?

- Je vous assure que c’est vrai. Il descendait la côte et passait devant la petite maison de Mac’harid. J’étais caché dans le bas du Menez Braz. J’ai reconnu tout le monde : le recteur, le bedeau, l’enfant de chœur, et tous ceux qui suivaient. Mais je n’ai pas pu voir qui se trouvait dans le corbillard…

- Ah ! Non ? Tu ne peux pas nous dire qui se promenait dans le char de l’Ankou ?

- Oh ! Je vois bien que vous ne me croyez pas. Un enterrement à minuit, cela vous paraît étrange. A moi aussi d’ailleurs, d’autant plus que celui-là ne faisait aucun bruit. Pas de crissement des roues sur les cailloux, pas de bruit de piétinement que font ordinairement les pas sur la route, pas plus de bruits de voix. Rien ! Seul le tintement aigre d’une clochette qu’agitait l’enfant de chœur dans le silence de la nuit ! Je l’ai encore dans l’oreille…

- Oui… Tu n’aurais pas bu un peu trop de cidre par hasard ? Allez, rentre vite à la maison, couche-toi et oublie cela. Demain une autre journée de battage t’attend.

Job partit en maugréant. Trop de cidre… Il n’en avait bu qu’un peu… un gros peu certes, mais quand même, il l’avait bien vu, cet enterrement fantôme !

Son sommeil fut peuplé d’enfants de chœur qui agitaient des sonnettes, de corbillards qui roulaient sans bruit, de gens qui parlaient en silence.

Une semaine plus tard, un cultivateur très estimé dans la commune mourut. Il fut enterré deux jours après. Le cortège funèbre partit de la ferme pour se rendre au bourg. Job qui travaillait ce jour-là dans le bas du Menez Braz aperçut l’enterrement qui descendait la côte de Mein Duick et passa devant la petite maison de Mac’harid. En tête, un enfant de chœur, en aube rouge et surplis blanc, agitait une sonnette. Un vieux cheval recouvert d’un drap noir, plumet noir sur la tête, traînait le corbillard. Serrant les rênes, le croque-mort claquait la langue pour stimuler l’animal. Quatre fermiers tenaient les cordons de poêle. Le recteur, vêtu de sa chasuble des morts, marchait en récitant des psaumes. La famille suivait, les femmes en grand deuil, les hommes, le chapeau à la main. Toute la commune se pressait derrière en bavardant.

A cette vue, Job se souvint avec effroi de l’enterrement qu’il avait aperçu une nuit de pleine lune, une semaine auparavant. C’était exactement le même spectacle. Il reconnaissait chaque détail. Une sueur glacée lui coulait dans le dos, une main invisible le paralysait. Le crissement sinistre des roues ferrées sur les cailloux du chemin lui vrillait les tempes. Et toujours cette sonnette lancinante qui lui résonnait dans la tête.

 

(à suivre pour d'autres histoires...)

 

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2 septembre 2010 4 02 /09 /septembre /2010 17:31

 

L'Abbé Laurent Bart était né avec un rossignol dans la gorge. Son premier cri fut un contre-ut. Sa mère, qui était contralto, et son père qui donnait dans la contrepèterie, mais à contre-courant car il prenait tout le monde à contre-pied, apprécièrent, en vrais mélomanes. Pendant ses premiers mois, ses pleurs harmonieux charmaient ses parents par leur suave pureté. En grandissant, sa voix s'affermit en gardant cette limpidité cristalline associée à une amplitude et une force peu communes.

Devenu adulte, il hésita entre plusieurs professions que cette voix d'or pouvait servir : crieur de journaux, avocat, chanteur d'opéra, acteur de cinéma, bonimenteur de foire, annonceur dans un théâtre, homme politique. Cette dernière fut longtemps la favorite car elle résumait en elle toutes les autres. Mais il lui manquait ce grain de spiritualité qu'il jugeait nécessaire. Il entra donc dans les ordres.

Sa première messe fut un triomphe, ses parents ayant distribué des cartons d'invitation. Les fidèles se pressaient jusque dans les confessionnaux habituellement déserts. Rentré à la sacristie après "l'ite missa est" de Berlioz, arrangé par Dujardin, il dut revenir saluer avec les enfants de chœur et le sacristain. Il fut ainsi rappelé dix fois de suite par le public debout. Un amateur des belles lettres qui se trouvait dans l'assistance ne put s'empêcher de s'exclamer :

- « Mais c'est une "standingue ovéichonnnn".....

Nommé vicaire dans une petite commune d'un département français dont il n'est pas utile de donner le nom pour la compréhension de l'histoire, il affûtait sa voix tous les matins au grand bénitier de granit qui présentait son eau limpide aux ablutions des fidèles.

- C'est pour entretenir mon trésor......disait-il finement en caressant sa gorge entre deux gorgées de gargarisme.

Il lui arrivait de se prendre pour Stentor, l'homme à la voix d'airain, celui qui criait, uniquement dans l'Iliade, aussi fort que cinquante guerriers réunis.

- Ah ! pensait-il, que ne puis-je clamer aussi fort que cinquante ecclésiastiques assemblés ! Eussé-je pu le faire, que je fusse devenu à coup sûr le porte-parole du Saint- Siège !

Toujours est-il que l'Abbé Laurent Bart usait de sa voix et en abusait parfois. Les voûtes romanes de l'église Ste Ragnetrude, sa paroisse, résonnaient de trilles vertigineuses qui rendaient jaloux les jeunes merles du clocher, de triolets époustouflants qui seyaient mal à l'austérité de ce lieu millénaire, plus habitué à des alléluia où exsudait une allégresse retenue, à des motets a cappella, à des antiennes sorties d'antiphonaires moyenâgeux, à des répons tirés des Écritures, voire à des Requiem sépulcraux ou des arias enchantées.

Les vieux merles, qui en avaient vu d'autres, se contentaient de hausser leurs épaules de merles en se disant que cela lui passerait. Allait-on être jaloux d'un drôle de bipède qui arpentait la nef en vocalisant, les bras agités de mouvements convulsifs comme s'il voulait prendre son envol mais qui ne décollait jamais du sol ?

Il avait décrété que tout ce qu'il dirait dans son église serait chanté.

- Puisque j'ai une belle voix, autant que tous en profitent !

Aussi, imaginez la stupeur de ses paroissiens lorsqu'il les accueillit pour la première fois par un tonitruant "comment allez-vous ?" sur l'air du "Dominus Vobiscum". Pour les offices, c'était pis. Il lui suffisait d'entrevoir le chrémeau d'un enfant qu'on amenait pour le baptême pour qu'il se lançât dans des vocalises stridulantes, au grand dam des oreilles présentes, mais pour la plus grande joie des loustics qui allaient chanter par tout le pays que Monsieur l'Abbé était devenu fou.

Sourd aux objurgations du sacristain qui le suppliait de renoncer à ses roulades dans le saint lieu, en lui montrant l'incongruité de la chose et les inconvénients qu'il fallait en attendre, l'Abbé continuait de plus belle. Et l'on s'habitua, chacun trouvant plaisant que l'on s'adressât ainsi aux gens, certains s'amusant même à répondre à son "Comment allez-vous" par un non moins retentissant "Pas mal, et vous ?" sur l'air du Deo Gratias. Un fidèle se tailla un joli succès en répondant à un « Comment ça va ?» sonore par un non moins éclatant « Comme ci comme ça !... » sur l'air des « pom pom pom pom... » de la 5è Symphonie de Beethoven...

Sa réputation s'étendit jusqu'aux limites du doyenné, voire du diocèse, et l'on assure que des fidèles venaient de loin pour entendre ce que des spécialistes descendus de Paris n'hésitaient pas à appeler "le phénomène vocal du siècle" : Laurent Bart : l'homme à la voix d'or !

Les années passaient, sa célébrité allait croissant. Le boulanger local avait créé, non pas un croissant, mais une brioche en forme de toupie musicale, et qu'il vendait comme des petits pains. La commune s'enorgueillissait de la notoriété sans cesse accrue de son concitoyen. Le président de la société d'encouragement aux bœufs de labour du plateau des Millevaches avait fait un détour pour assister à la messe et l'on ne comptait plus les personnalités agricoles et anonymes qui l'avaient suivi. Le Syndicat d'Initiative avait fait éditer une plaquette et le guide Michelin préparait une nouvelle édition.

 

Un dimanche matin, pendant la grand-messe, alors qu'il se dressait devant les fidèles ravis pour psalmodier une invitatoire choisie pour sa musicalité, aucun son ne put sortir de sa bouche. Seuls des borborygmes se firent entendre. Il se reprit, se racla la gorge, mais à la place de la belle envolée habituelle, les assistants purent ouïr une prière plus chantonnée que chantée, d'une voix étonnamment éraillée et fausse, quelque chose de commun, qu'on peut entendre dans n'importe quelle église, mais certainement pas ici.

Pourtant, c'était bien l'Abbé Laurent Bart qui continuait à chanter l'invitatoire. Il sembla à certains que la statue de St Théodule riait dans sa barbe de plâtre et que St Pierre lui faisait les gros yeux. Une chape de plomb était tombée sur l'assistance. La voix de fausset continuait à chevroter. S'était-il rendu compte que sa voix cassée sonnait comme une cloche fêlée ?

L'Abbé Laurent Bart venait de muer, à 65 ans, un dimanche matin vers 11h 30, devant son public. Le rossignol avait été dévoré par un infâme matou, un chat qu'il avait à présent dans la gorge. Sa carrière était brisée, ses espérances de coiffer la barrette d'archiprêtre s'étaient envolées avec le rossignol.

Le Syndicat d'Initiative, qui avait investi tout son capital dans la plaquette fit faillite et dut fermer ses portes. Le guide Michelin fut obligé de vendre à prix réduit les exemplaires déjà imprimés avec un rectificatif : "A la place de l'homme à la voix d'or, lire : l'homme sans voix."

Les quotidiens locaux s'emparèrent de l'affaire et l'on put lire des titres-calembours comme les journalistes en ont l'habitude, et dont ils sont friands. Je vous ferai grâce de ces titres dont la plupart sont entrés dans l'histoire du journalisme et ont servi de base à la nouvelle déontologie de la profession, sous la houlette de Bruno Masure, le récent PDG de la "Joyeuse Télévision" dont le slogan est "ris, rions, rillettes".

Le maire de la commune se heurta à la fronde de son conseil municipal et dut se démettre de ses fonctions. Le préfet offrit sa démission au ministre des cultes et de l’opéra (comique……). A l'Assemblée, un député de l'opposition interpella le sous-secrétaire d'État aux sinistrés de la voix pour lui demander ce que le Gouvernement comptait faire pour éviter ce genre de drame. Un groupe d'anciens députés battus aux dernières élections vint protester dans l'hémicycle en brandissant des banderoles sur lesquelles on pouvait lire : "Des voix pour tous ", "Rendez-nous nos voix !" ou encore "Unissons nos voix !". Un petit plaisantin avait ajouté dessous, sans que les protestataires ne s'en fussent aperçu : "La voix... de garage pour tous !" Le pays était au bord de la guerre civile.

Loin de la fureur et du chaos que sa mue tardive avait engendrés, l'Abbé Laurent Bart s'était retiré dans un couvent. Il passait ses journées à écouter "Les Maîtres chanteurs" de Wagner et les Petits Chanteurs à la Croix de Bois. Il lui arrivait encore de chantonner, mais uniquement le 29 février, jour de son anniversaire. Tous les dimanches à 11h 30, il observait une minute de silence en mémoire de sa voix disparue à jamais.

Il vécut fort longtemps et mourut, oublié de tous, à 88 ans, bien qu'il n'ait fêté que vingt-deux fois son anniversaire. Qui pouvait bien se souvenir que ce jeune vieillard avait été l'homme à la voix d'or ? Le jour de ses funérailles, alors que quelques moines cacochymes se recueillaient devant son cercueil placé sur des tréteaux de bois dans le chœur de la chapelle, on put voir un rossignol venir se poser sur la bière et se lancer dans une roulade d’une beauté paradisiaque……

 

(à suivre... d'autres histoires aussi sottes... que grenues...)

 

 

 

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31 août 2010 2 31 /08 /août /2010 10:08

 

Puisque vous aimez ça... voici une autre histoire, dans un genre un peu différent, et  qui n'a pas encore été publiée... Rassurez-vous... Elle n'a rien de scientifique... 

 

A tous ceux qui connaissent ou ne connaissent pas la théorie des quanta...(ou théorie quantique...)

 

Je m'étais éclipsé "à l'anglaise", comme disent les Français. C'est inouï, pensais-je en descendant les escaliers, certains ne veulent pas admettre l'opinion des autres et sont réfractaires à toute forme d'humour. Il faut dire qu'en la circonstance, il s'agissait d'un humour grinçant, voire agressif. On aurait voulu régler des comptes que je n'en serais pas surpris.

C'était vrai, et pourtant cette soirée chez le Président Lepetit-Poussais, président à mortier du Parlement de La Membrolle sur Longuenée avait commencé sous les meilleurs auspices. Malheureusement, la discussion avait dégénéré, ce qui avait provoqué mon départ, et l'on pouvait craindre qu'elle ne se terminât dans les meilleurs hospices tant les insultes et horions volaient bas juste avant que je ne quittasse la pièce. Mais j'aurais dû penser que la président à mortier avait la tête près du bonnet...

Il était féru de mathématiques et de sciences. Ses parents ayant contrarié cette vocation en l'obligeant à entrer dans la magistrature, il faisait de cet amour des mathématiques plus qu’un violon d'Ingres, disons une contrebasse d’Ingres…….Il ne ratait aucune occasion d'exposer son érudition à la face des personnalités qui avaient la chance, ou la malchance d'être ses hôtes. C'est la raison pour laquelle il donnait souvent des dîners, où n'étaient invitées que des personnages importants. Etant le maître de maison, personne n'osait le contredire trop ouvertement. Il prenait la direction de la conversation au début du repas et la gardait jusqu'à la fin. Malgré cet inconvénient rédhibitoire, les convives ne boudaient pas les dîners de Monsieur le Président à mortier car la cuisine était exquise.

Ce soir-là, il s'était lancé dans une tirade d'une rare intensité. Il était question de physique quantique, de mécanique quantique, sujet passionnant s'il en est. Les invités écoutaient poliment (comment faire autrement ?) en dégustant un vol-au-vent financière, à moins que ce ne soit un vol-au-vent à la Beaujon... je ne me souviens plus...

Me tournant vers mon voisin de droite, je lui murmurai :

- « Il est disert !

- Déjà ? répondit-il tout haut en regardant sa montre. Il va falloir que j'y aille.

- Non, je ne vous donne pas l'heure. Je vous dis qu'il est disert, répliquai-je dans un souffle en désignant le président qui continuait ses explications à l'assemblée.

- Ah ? Lui aussi a rendez-vous à dix heures ?

- Asseyez-vous donc, fis-je sèchement, il va perdre le fil.

- Le fil ? Quel fil ? répondit-il stupidement.

D'où sortait donc cet olibrius ? Par quel miracle avait-il été invité au dîner de Monsieur le Président ? Il ne pouvait y avoir qu'une explication : ce devait être un camarade de régiment.

Mais le président n'entendait que le son de sa voix et se gargarisait manifestement avec le mot "quantique" qu'il s'appliquait à prononcer "couantique" d'un air supérieur. Il en avait plein la bouche et remuait légèrement la tête pour déguster toutes les lettres de ce mot délectable. Un léger agacement commençait à se manifester dans l'assistance. Le ferraillement des fourchettes s’était tu, les assiettes étaient vides.

Le Vice-Consul du Patatragua murmura à l'oreille de son voisin :

- Je préfère le Cantique des Cantiques ! en imitant la voix du président.

Celui-ci, qui avait l'ouïe fine, l'entendit. Il s'arrêta net et fusillant l'intrus du regard :

- La théorie des quanta ne vous intéresse donc pas ? C'est pourtant la base de la physique moderne. Monsieur n'aime pas Planck ?

Le Vice-Consul devait être très agacé. Pourtant un diplomate doit toujours rester maître de lui. Sans doute assistait-il souvent à de tels dîners. La coupe devait être pleine. Il répondit suavement :

- Je conçois que vous aimiez Planck...Ce mot doit éveiller chez vous des sonorités familières. Quant à moi……

- Que voulez-vous dire par là ? fit le président surpris et vaguement inquiet.

- Je veux dire, continua le Vice-Consul de la même voix douce, que les quanta ne me passionnent pas particulièrement. Mais pour vous, je comprends que le nom de Planck doit vous rappeler de vieux souvenirs. Cela dit, vous ne l'écriviez vraisemblablement pas ainsi à l'époque !

Le président avait pâli. Chacun savait en effet que durant la dernière guerre, le président, jeune sous-lieutenant, avait fait jouer ses relations pour être nommé responsable d'un magasin d'habillement, loin du front, loin du danger. Là, hors d'atteinte des balles, à l'exception de celles de tennis ou de ping-pong, il coulait des jours heureux, rentrant souvent chez lui afin de faire admirer son galon doré qui doubla rapidement, par le miracle du piston, puis tripla, et la fin de la guerre vit le capitaine Lepetit-Poussais rentrer au bercail, resplendissant de santé, ce qui était loin d'être le cas de ceux qui avaient la chance de revenir. Il arborait de plus la médaille des blessés car il s’était foulé le poignet au tennis.

C'est peu de temps après qu'on commença à jaser sur la façon dont il avait passé les mois d'épreuves, et qu'on associa son magasin d'habillement à une planque. On l'appela un temps "le planqué", les années passèrent, il gravit les échelons de la magistrature, on semblait avoir oublié "le planqué".

Pas tout le monde apparemment ! Le Vice-Consul réveillait là une plaie mal refermée. Le président avait-il éprouvé quelque remords ? On peut en douter. Il pensait avoir agi au mieux de ses intérêts, comme d'habitude. Pourquoi l'en blâmerait-on ? Les autres auraient bien pu en faire autant s'ils trouvaient cette situation si enviable ! Sa position était maintenant bien assise, il faisait partie des notables. Mais le rappel de cette maladresse d'un jeune sous-lieutenant à un respectable et moins jeune président à mortier lui fit perdre toute contenance. Suffoquant d'indignation et rouge de colère, il éructa :

- Monsieur, je ne vous permets pas....

Il ne trouvait plus ses mots, il bafouillait, lui qui laissait tomber son érudition en ondée bienfaisante il n’y avait pas deux minutes. Il est vrai que le sujet lui était moins familier.

- Je ne vous permets pas de mettre en doute l'honneur d'un homme !

- Comment mettre en doute quelque chose dont on n'est pas tout à fait sûr de l'existence !…..laissa tomber le Vice-Consul d'une voix glaciale. »

Des cris de fureur lui répondirent. L'assistance s'était partagée en deux clans dressés l'un contre l'autre. En voulant lever le bras afin de réclamer un peu plus de dignité, le comte Ladessu-et-Boileau donna involontairement un coup de coude dans la mâchoire du général sud-américain Ramasstonbazar. Ce dernier cria à l'agression et tomba sur le comte à coups de poings, imité par d'autres invités qui se jetèrent sur leurs voisins qui à coups de canne, qui à coups de parapluie.

Le président trépignait de rage. Il écumait, bredouillant des mots sans suite parmi lesquels des oreilles averties affirmèrent plus tard avoir reconnu "Planck" ou "planque", et surtout "couantique". Le bel ordonnancement du repas était bouleversé. Les chaises gisaient entre des serviettes froissées, des couverts en argent, la rosette d'officier des Palmes Académiques que l'inspecteur d'Académie avait dû perdre dans la lutte, trois chaussures, un porte-cigarette en ivoire et une dent en or.

Des insultes fusaient, qui auraient eu leur place dans un corps de garde. On ne savait plus qui était pour qui, on se tapait dessus au jugé, pour entretenir l'ambiance.

Le président, assis dans un fauteuil, le col de la chemise défait, semblait défaillir. On lui apporta un verre d'eau.

La mêlée était confuse, c'est le moment que je choisis pour me retirer en passant par l'escalier de service afin qu'on ne me vît point.

Le lendemain, la première page de "L'Echo de la Membrolle", barrée de noir, annonçait le décès du président Lepetit-Poussais, héros de la guerre, victime d'une crise cardiaque lors d'un repas entre amis à son domicile.

 

(à suivre...)

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30 août 2010 1 30 /08 /août /2010 13:51

 

J'espère que vous avez apprécié la bonne histoire du Colonel Rémy ... En voici une autre. Je l'ai racontée pour l'Almanach du Breton 2010 (dont la parution a eu lieu en novembre 2009... comme celle de l'almanach du Breton 2011 aura lieu en novembre 2010... ce qui explique qu'aujourd'hui, bien que nous ne soyons qu'en 2010, je travaille sur les almanachs 2012... Mais place à la bonnne histoire de Rémy...)

 

 

L'annonce avait frappé Horace Goodfellow : « A vendre caniche sachant jouer du piano »... C'était un vieux clown qui sous le nom de « Clootie » avait fait les beaux jours de l'Universal Circus. Mais son numéro avait vieilli... comme lui... Les applaudissements étaient polis, sans plus. Il lui fallait absolument trouver autre chose sous peine de perdre toute sa notoriété. C'est dire si l'annonce l'enthousiasma. Un chien qui jouait du piano... Voilà qui lui ferait retrouver son public ! Encore fallait-il que ce fût vrai ! Pour cela, il n'y avait qu'un moyen : se rendre à l'adresse indiquée !

Dès son déjeuner terminé, il appela un taxi et se fit conduire en banlieue chez Miss Braithwater qui habitait un agréable cottage entouré de fleurs. Son coup de sonnette provoqua de l'autre côté de la porte des aboiements frénétiques. L'artiste... se dit-il en lui-même... tandis qu'une charmante vieille dame lui ouvrit. Derrière elle un petit caniche au poil gris et à l'air très éveillé le considéra avec attention et frétilla de la queue, ce qui, pensa notre homme, était de bon augure.

Il montra le journal sur lequel il avait lu l'annonce.

-« Vous l'avez déjà lue ? fit Miss Braithwater avec surprise... Entrez donc Monsieur.

Il remarqua tout de suite le piano droit dans un coin de la pièce, ainsi qu'un superbe chat angora qui somnolait sur les coussins du canapé, ouvrit un œil en le voyant et s'étira longuement.

-C'est lui ? fit Horace en désignant le caniche.

Devant l'approbation de la demoiselle, il continua :

-... Et que sait-il jouer ?

-Je vous demande pardon, Monsieur, mais je ne vois pas le sens de votre question.

-Je veux dire : quel est son répertoire ?

-Mais monsieur... (et Miss Braithwater s'étouffa presque...)... Tommy est pianiste ! Il joue tout ce qu'on lui demande !

-Vous insinuez qu'il sait lire une partition ?

-Evidemment ! Cependant, j'avoue qu'il préfère Strauss...

-Richard ?

-Mais non, voyons ! Johann Strauss fils, et particulièrement son Beau Danube bleu !

-Et... puis-je l'entendre ?

-Bien sûr ! Tommy ! Le Danube...

Le chien s'installa sur le tabouret, se frotta les pattes de devant comme font les pianistes avant de jouer (les humains... bien sûr !) et les premières notes de la célèbre valse s'égrenèrent avec enchantement.

-Cela suffit ! fit Horace. J'achète Tommy !

-Vous ne voulez pas en entendre davantage ? Il est également très bon dans les valses de Chopin ...

-Je verrai tout cela chez moi... Quel est son prix ?

-Je crains que cela vous paraisse cher... Mais convenez qu'il m'a fallu beaucoup de temps pour...

-Je n'en doute pas, coupa Horace... Vos conditions seront les miennes...

-Trois cent guinées...

-Si j'acceptais ce prix pour une telle affaire, je serais un voleur. Je vous en offre le triple !

-Vous êtes trop bon...

Au moment de la séparation, la vieille dame écrasa une larme.

-N'ayez crainte, Miss. Tommy sera le clou de mon prochain spectacle !

Devant sa surpise, il lui avoua être le célèbre clown Clootie. Cela parut rassurer Miss Braithwater qui laissa tomber soudain :

-Je crains seulement que Tommy ne s'ennuie de Pussy !... Oui, le chat angora que vous voyez là... Il est très intelligent et a certainement compris que Tommy s'en va... Ils étaient très attachés l'un à l'autre... et Pussy aimait bien se faire accompagner par Tommy...

-Accompagner ?

-Oui... surtout dans le grand air de Violetta, dans La Traviata... C'est le préféré de Pussy...

Clootie était abasourdi.

-Vous voulez me dire que Pussy chante ?

-Exactement Monsieur...

- Et... pourrai-je l'entendre ?

-Si vous voulez... Mais il doit être accompagné par Tommy...

Le chat avait compris et avec une agilité que sa corpulence n'aurait pas laissé soupçonner, il s'installa sur le piano tandis que Tommy prenait place sur le tabouret. Les notes s'envolèrent... et Pussy chanta...

-Merveilleux ! Inimaginable ! fit Horace. J'achète Pussy aussi !

-Mais Monsieur, Pussy n'est pas à vendre !

-Certes... Mais vous venez de me dire que le caniche souffrira de ne plus l'avoir près de lui...

-Vous saurez le consoler...

-Miss Braithwater, je vous en supplie, vendez-moi Pussy ! Déjà avec Tommy, c'était le succès assuré. Avec le duo Tommy-Poussy, ce sera un triomphe ! Ne refusez pas à un vieux clown proche de la retraite ce dernier plaisir...

-Je regrette, Monsieur, je ne peux pas...

-Est-ce une question d'argent ? J'ai encore trois mille livres à la banque. Je vous les donne...

-Je regrette...

-Mais enfin... pourquoi ?

-Eh bien... vous avez été bon avec moi tout à l'heure en m'offrant le triple de ce que je vous demandais pour Tommy...

-Mais c'était de bon cœur !

-Justement... Je ne veux pas vous tromper...

-Comment cela, me tromper?

-Eh bien, voilà : Pussy ne chante pas ! Il ne sait pas chanter !

-Mais... je l'ai pourtant entendu !

-Vous avez été abusé, Monsieur... Pussy fait seulement semblant de chanter... En réalité, c'est Tommy qui est ventriloque ! »

 

(to be followed... )

 

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29 août 2010 7 29 /08 /août /2010 09:50

Voici  un texte pour vous faire réfléchir un peu...

Il paraîtra dans "L'Almanach du Normand 2011"... c'est à dire en novembre prochain. Vous en avez la primeur...

N'oubliez pas vos bésicles si vous voyez mal...

 

 

 

Vous allez penser que j'exagère... mais écoutez-moi... je veux dire... lisez-moi avant de juger...

La langue française vient du parler de l'Île de France qui a supplanté les autres parlers (le normand, le picard...) pour devenir le français. Au fond, notre français n'est qu'un patois qui a réussi mieux que les autres...

Au XIè siècle, et grâce à Guillaume le Conquérant, le français s'exporta en Angleterre car le nouveau roi Guillaume l'emmena avec lui dans ses bagages et l'imposa à toute la cour qui donc se mit à parler notre langue. C'est ainsi que le français devint la langue aristocratique de l'Angleterre et le resta pendant des siècles. D'ailleurs les relations entre les deux pays, France et Angleterre, étaient étroites puisqu'il n'était pas rare que le roi d'Angleterre épousât une princesse française. Le devise de l'Angleterre est écrite en français : « Dieu et mon droit », de même que celle de l'ordre de la Jarretière institué par Edouard III quelques siècles plus tard : « Honni soit qui mal y pense ».

Et puis est arrivée la guerre de Cent ans. A la mort du dernier fils de Philippe le Bel, mort sans enfants mâles pour lui succéder, c'est un neveu de la branche des Valois qui est devenu roi, Philippe VI de Valois. Cela met fin au règne des Capétiens directs mais provoque une guerre de succession qui durera plus de cent ans. En effet, le roi d'Angleterre, Edouard III, était le petit-fils de Philippe le Bel par sa mère Isabelle de France. Il pensa que la couronne de France devait lui échoir. Les Français ne pensèrent pas ainsi, car il était petit-fils, certes, mais par les femmes, exclues de la succession depuis la loi Salique qui date du Vè siècle environ... Il ne fallait pas, disait-on, que le royaume « tombe en quenouille »... c'est à dire tombe entre les mains d'une femme...

On sait qu'au début de la guerre de Cent ans, les Anglais furent vainqueurs et le seraient restés sans l'intervention de Jeanne d'Arc qui fut l'artisan de leur perte.

Si donc... elle n'était pas intervenue, le roi d'Angleterre serait aussi devenu roi de France... On aurait donc continué à parler français des deux côtés de la Manche... Et quelle langue régnerait aujourd'hui sur la plus grande partie du monde ?... Le français !

C'est donc à cause de Jeanne d'Arc que le français n'est plus la langue universelle comme il l'a été autrefois... Voyez comment de petites causes peuvent avoir de grands effets ! Qui l'eût cru ?...

Et quand nous sommes allés en Australie, nous aurions continué à parler « la langue de chez nous »... comme dans la « Belle Province »... avec certes un léger accent local... Mais nous aurions été compris ! Nous n'eussions pas été dépaysés ! 

Alors, dites-moi, Jeanne d'Arc a-t-elle eu raison de sauver la France au XVè siècle ?

Je vous le demande...

 

(to be followed...  je veux dire bien sûr... à suivre...)

 

 

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