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24 juin 2011 5 24 /06 /juin /2011 09:46

 

 

Les tempêtes sont fréquentes sur les côtes bretonnes. Comme la côte est rocheuse et découpée, les naufrages y étaient fréquents autrefois, naufrages suscités parfois par ceux qu'on a appelé « les naufrageurs ». Mais si la civilisation a fait disparaître cette macabre coutume, il n'en reste pas moins vrai que voici deux siècles les produits rejetés par la mer lors d'un naufrage étaient guettés par les autochtones.

Dans la baie d'Audierne, il y avait un sauvage qu'on appelait Philopen. Il régnait sur ces étendues maritimes, armé d'un croc de fer, à la recherche de quelque épave que le flot aurait rejeté.

D'où venait-il ? On ne le sait exactement. On pense qu'il avait été déposé tout enfant par l'équipage d'un navire étranger sous le porche de l'église de Tréguennec. Il avait grandi seul sur la grève et ne connaissait d'autre loi que la sienne. Vêtu d'un manteau de toile goudronnée qui le protégeait des intempéries, on voyait sa grande silhouette fantomatique sauter de rocher en rocher.

Il vivait dans une cabane, quelques pierres recouvertes d'un toit en gazon. Son lit était fait d'algues séchées et sa fortune se composait, outre son croc de fer, son instrument de travail, d'une cruche de terre. Quelques pêcheurs cherchèrent à l'approcher. Peureux, il s'enfuyait. Une fois il ne put refuser la lutte. Yan-Bras, le lutteur de Scaër, vint le provoquer. Mais Philopen le serra contre sa poitrine et laissa Yan-Bras retomber raide. Depuis, personne ne s'avisa de le rencontrer.

Un jour cependant, on vit s'approcher de sa tanière une mendiante comme on en rencontrait beaucoup en Bretagne à l'époque. Comment la mendiante avait-elle réussi à apprivoiser le sauvage ? Désormais on ne les voyait jamais l'un sans l'autre, courant sur les rochers après les tempêtes en quête de butin. La Révolution passa, la République, l'Empire. Philopen et sa compagne ne s'intéressaient à rien d'autre qu'au bruit du vent et l'annonce d'une tempête.

Un jour, on vit Philopen courir comme un fou, seul, le long des rochers, en poussant des cris de douleur. Puis on ne le vit plus. Une patrouille de douaniers s'enhardit à entrer dans la cabane. Tout était calme et silencieux. Au fond, sur un lit de varech, il virent la mendiante morte. Accroupi près d'elle, lui tenant les deux mains, Philopen semblait veiller. En s'approchant, ils s'aperçurent qu'il était mort également...

Gérard Nédellec

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22 juin 2011 3 22 /06 /juin /2011 08:40

 

 

 

Les anciens ont sans doute entendu parler, comme moi, du curé de Ménil-Gondouin, et cela en des termes ironiques, voire offensants. Ce sont en général ceux qui le connaissaient le moins qui en parlaient le plus. Et la rumeur aidant, plus on s’éloignait, plus l’information arrivait déformée, plus l’œuvre du brave curé était ridiculisée.

Car ceux qui l’ont connu ont toujours su que c’était un homme doté d’une foi profonde, que l’exercice de son sacerdoce pendant les 48 années qu’il passa à Ménil-Gondouin fut au-dessus de tout reproche. C’était un Normand d’un courage exemplaire, d’une grande force de caractère, ce qui n’excluait pas une originalité qui était prise parfois pour de l’extravagance. Mais cet homme au regard malicieux (il suffit de regarder son portrait pour s’en convaincre) avait un solide bon sens et les pieds sur terre.

Voyons donc ce que l’abbé Paysant a réalisé à Ménil-Gondouin, sinon pour réhabiliter sa mémoire, du moins pour remettre les pendules à l’heure, si je puis me permettre cette expression familière.

Victor Paysant est né à Fel (Orne) en 1841. Son père était tonnelier, le jeune Victor dut l’aider, comme cela se faisait alors. Doué manuellement, il développa cette adresse qu’il manifestera et concrétisera plus tard. Après des études au Petit Séminaire de Sées, il entra au Grand séminaire de la même ville en 1863, pour être ordonné prêtre quatre ans plus tard. Son premier poste sera Ceaucé où il restera six ans.

C’est donc en 1873 qu’il est nommé curé de Ménil-Gondouin. Il y restera jusqu’à sa mort en 1921.

Ménil-Gondouin est alors une commune rurale située sur la frange orientale du Massif Armoricain, dont le sol difficile se prêtait plus à l’élevage qu’à la culture. La population, en baisse constante depuis une cinquantaine d’années, comptait environ 500 habitants à l’arrivée de l’abbé Paysant.

Après avoir visité chaque famille, l’abbé se trouva confronté au problème de l’église. Elle était neuve, mais pas totalement terminée. Cela ne serait rien si elle n’avait été construite sur un terrain marécageux, qui plus est dans une cuvette. Les eaux pluviales se donnaient rendez-vous dans la nef…….

Il fallut donc creuser tout autour un fossé rempli de grosses pierres afin de faciliter l’évacuation des eaux. Drainer pour éliminer l’humidité. L’abbé entreprit courageusement cette lourde tâche, en plus de son ministère. "J’ai moi-même remué et transporté douze mille brouettées de terre…."dira-t-il. Et s’il fut aidé par ses paroissiens, il fut la cheville ouvrière, le "rassembleur", pour tout dire, l’âme de la paroisse. Cela dura douze longues années.

Mais ce qui rendra l’abbé Paysant célèbre (et je suis certain qu’il n’avait pas cherché cette célébrité), c’est la décoration extérieure et intérieure de l’église. il a voulu en faire un "musée à la gloire de Dieu". Son église devint "l’Eglise vivante et parlante", un "immense reliquaire", un "musée chrétien". On peut dire qu’il réussit certainement au-delà de ses espérances, pour la plus grande satisfaction de ceux qui le comprenaient : ses paroissiens. Et si les ironistes se sont déchaînés, c’est qu’ils n’avaient rien compris !

Au cours de ces longues années, l’abbé Paysant a fait graver ou peindre sur les murs intérieurs des citations en français et en latin tirées des Evangiles ou de l’Écriture Sainte. Il a aussi accumulé dans l’église d’innombrables statues, tableaux, images, symboles, souvenirs. Cette nouvelle église remplaçait trois anciennes églises, il fallait donc garder tous les trésors qu’elles contenaient depuis un millénaire. Pendant trente ans, il a fouillé les ruines, partout où il pensait trouver une représentation pieuse, ou ce qui en restait. Il a tout conservé, car tout était respectable, même si cela donnait une impression de bric-à-brac. A ceux qui lui reprochaient ce trop plein, il répondait invariablement : "Mais c’est un musée ! Un musée catholique et mille ans d’histoire, non seulement écrite, mais présentée, et très intéressante pour qui sait comprendre…."

Si de nos jours on s’ingénie à sauver et protéger les œuvres d’art du passé, à cette époque, on ne s’intéressait pas à la sauvegarde des œuvres d’art, fussent-elles religieuses. Il faudra attendre le début du XXè siècle pour voir la création d’une "commission diocésaine d’architecture et d’archéologie". L’abbé Paysant avait à cette date sauvegardé et installé dans son église l’essentiel des œuvres d’art. Son mérite n’en est que plus grand. J’ajoute que ces statues anciennes sont au moins aussi belles que les nouvelles en plâtre peint de couleurs guimauve…….

Et puis, si l’Eglise honore les saints, les statues, tableaux, images, en sont la représentation matérielle qu’il faut vénérer.

Ce qui sautait aux yeux en arrivant devant l’église, c’était sa décoration extérieure. J’ai parlé de l’intérieur, l’extérieur n’avait pas été oublié. La façade était couverte de formules, légendes, prières, notices, ex-voto (surtout dedans). Bref, tous les murs étaient recouverts, dedans comme dehors, des dalles du sol à la voûte représentant le ciel. C’est ce foisonnement qui frappait….et amusait. L’abbé Paysant considérait cela comme une invitation à la prière. L’ensemble ressemblait à un immense livre d’images.

La chose n’est pas nouvelle. Au XVIIè siècle, en Bretagne, Dom Michel Le Nobletz et le Père Maunoir n’ont pas fait autre chose lorsqu’ils ont représenté des scènes de l’Ancien et du Nouveau Testament sur des peaux de mouton, agrémentées de formules choc, pour faciliter l’enseignement les fidèles. Des bandes dessinées avant la lettre (voir dans l’Almanach du Breton 2002 "Les bandes dessinées de Michel Le Nobletz", du même auteur). Le support a changé, c’est tout.

Après la mort de l’abbé en 1921, les statues, qui aux dires de certains "encombraient" l’église, furent enlevées et enterrées. Cela ressemble fort à un vaste nettoyage, une grande lessive…. Certes il y en avait beaucoup. Mais fallait-il tout enlever ?….On les remplaça par des statues modernes. On a retrouvé il y a peu de temps des statues enfouies dans la terre. Il y en a peut-être d’autres. Les décorations extérieures de son église vivante ont ét effacées par le temps... Elles sont devenues illisibles...

Pour terminer, je peux dire que s’il est parfois difficile de créer quelque chose, il est encore plus difficile de continuer lorsque l’initiateur n’est plus là !……

Mais... depuis quelques années, on a redonné à cette église son lustre d'antan. Les décorations extérieures ont été ravivées. L'église fait partie du patrimoine ornais et ce n'est que justice...

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12 juin 2011 7 12 /06 /juin /2011 08:35

 

Par une belle matinée d'avril, j'entendis distinctement l'horloge du clocher sonner 10 heures. Cela signifiait que le vent venait du sud. Je considérai cette nouvelle comme un signe encourageant et décidai de sortir me promener au parc, sans autre but que celui de humer les effluves printaniers. Un cortège de cygnes glissait majestueusement au milieu de l'étang. Parmi eux, un cygne noir tranchait dans cette blancheur duveteuse. Je les regardais distraitement en me grattant la tête, lorsque je vis le cygne noir se diriger vers moi.

- « Tiens ! fis-je amusé, il vient chercher un croûton de pain !

L'oiseau arriva à ma hauteur, leva vers moi son long cou gracile et me dit :

- Vous désirez ?

Je me retournai, c'était bien à moi que le volatile s'adressait, puisque nous étions seuls.

- Vous désirez ? continua le palmipède, j'ai cru que vous me faisiez un signe.

J'étais abasourdi. Faire un signe à un cygne ? De plus, je comprenais ce qu'il me disait !

- Excusez-moi, répondis-je, je n'ai fait de signe à personne .....Je vous regardais simplement avec curiosité en me grattant la tête..... Qui sont ces beaux cygnes blancs ? fis-je pour avoir l'air de m'intéresser un peu à lui.

- Ce sont des cygnes d'étang.

- Ah ! Et vous, qui êtes tout noir ?

- Oh ! Moi, je suis un cygne de contradiction. Je dois, par ma couleur, faire ressortir la blancheur des autres. Il paraît que cette alliance des opposés est très à la mode : le blanc et le noir, le chaud et le froid, le salé et le sucré, le.…..

- Oui, je vois.……La pluie et le beau temps...Et celui qui nage tout seul devant le groupe ?

- Lui ? C'est un cygne avant-coureur.

- Ah !…..Et ces deux placés de chaque côté du groupe ?

- Ce sont des cygnes étrangers…..des cygnes allemands plus exactement. On les a placés là pour canaliser notre troupe. On a pensé qu’ils pouvaient mettre un peu d’ordre.

- Effectivement.........Le dernier, un peu en retrait des autres ?

- Ce n'est pas un cygne, c'est un canard. Il a pour mission de recueillir toutes les nouvelles de l'étang. Lorsqu'on veut savoir ce qui se passe, on va consulter le canard.

- Vous aussi ? .......Vous êtes bien organisés !

- Nous devons tout connaître. Nous acceptons qu'on nous jette du pain, pas des cailloux ! Si c'est le cas, le canard le signale aux cygnes à terre à moins que ce ne soient des tout petits cailloux, donc insignifiants.

- En quelque sorte, vous patrouillez sur l'étang. Au moindre signe anormal, la brigade est alertée.

- Dites plutôt l'escadre : n'oubliez pas que nous sommes sur les flots !

- Excusez-moi ! Où avais-je la tête ! Arrive-t-il qu'un cygne meure après avoir reçu une pierre ?

- Ne parlez pas de malheur, fit le cygne en se signant. Nous ne connaissons pas encore la mort du cygne. Nous préférons un cygne de feu que feu le cygne !

Ce cygne avait de l'humour. C'était certainement un cygne de tête. A ce moment, le canard s'approcha un peu du cygne noir et ils semblèrent converser entre eux. Puis le canard retourna à son arrière-garde.

- Qu'est-il venu vous dire ? Je ne vous ai pas entendus.

- Nous communiquons par signes, car la conversation du canard ne comporte que deux mots.

- Lesquels ?

- Coin-coin !

- Bien sûr ! Tandis que vous les cygnes, c'est différent.

- Vous vous en êtes rendu compte je l'espère !

Si je m'en étais rendu compte ! J'étais venu à l'étang, je bavardais avec un cygne depuis un quart d'heure, quoi de plus normal ? Quelqu'un trouve-t-il quelque chose à redire ? N'était-ce pas là un signe de bonne santé mentale ?

Soudain, un coq chanta, et je me redressai haletant sur ma couche.

- Ah ! Non ! Il ne va pas se mettre à parler, celui-là aussi ! Toute la basse-cour pourrait y passer ! On se ferait une petite omelette, ce serait amusant !

Ce n'était qu'un rêve. Mais pourquoi avais-je pu rêver qu'un oiseau m'adressait la parole ?

- Quelle importance ! fis-je. Allez, hop ! J'ai faim. Allons casser la graine ! »

Je sautai de mon perchoir et allai m'installer sur le rebord de l'auge à grains afin de me sustenter.

 

(A plus... et soyez patients... la suite dans une dizaine de jours...)

 

 

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10 juin 2011 5 10 /06 /juin /2011 08:39

 

Par une belle matinée de décembre, alors que je flânais sur le boulevard, je m'aperçus en me retournant que l'ombre qui me suivait habituellement avait disparu. Un pâle soleil brillait dans le ciel au-dessus de moi. "Bizarre, me dis-je. L'ombre n'est plus là." Et regardant à nouveau devant moi, je vis que l'ombre me précédait, semblant me narguer.

- « Pourquoi me fais-tu de l'ombre ? Tu me fais de la peine, Ombre, lui lançai-je d'un air peu aimable.

- Mais pour que tu marches toujours à l'ombre, Homme me répondit l'insolente.

C'était vrai, je marchais maintenant à l'ombre, ce qui, par cette belle mais froide journée d'hiver, ne présentait réellement aucun intérêt.

- Ombre, lui dis-je un peu radouci, c'est bien gentil à toi, mais pourquoi ne reviendrais-tu pas aux beaux jours, lorsque le soleil tape fort ? Je t'apprécierais certainement mieux que maintenant.

- C'est que, me rétorqua l'aimable personne, aux beaux jours je suis surchargée de travail, soleil oblige. Je ne sais plus où donner de l'ombre, je ne puis fournir toutes les commandes, répondre à toutes les prières qui me sont adressées. As-tu remarqué qu'en été les gens sont toujours à la recherche de l'ombre ?

- C'est vrai, répondis-je, les endroits ombragés sont rares.

- Oui, et cela vous rend ombrageux…... Nous autres, les ombres, essayons de satisfaire toutes les demandes. En priorité, les hommes de l'ombre sont nos premiers clients, et ceci quels que soient le pays et la saison. N'oublions pas ceux qu'il faut mettre à l'ombre, ou qui vivent à l'ombre des autres. On ne se doute pas du nombre de gens qui réclament nos services. Parfois certains veulent sortir de l'ombre, mais c'est assez rare. En hiver, cela ne pose pas trop de problème, car l'offre est supérieure à la demande. Mais en été, outre cette clientèle habituelle, il y a tous les autres que nous ne pouvons délaisser, ceux qui risquent l'insolation s'ils sont exposés au soleil trop longtemps. Ce sont des mois pénibles au cours desquels nous n'avons pas un instant à nous. Nous sommes obligées d'embaucher des ombres intérimaires, qui nous viennent par jonques entières de Chine. Les ombres chinoises sont réputées, et recherchées. Elles donnent un peu d'exotisme dans ces moments d'activité intense.

- Quelle vie trépidante, dis-je abasourdi. Mais j'ai entendu dire que certains avaient peur de leur ombre.

- Ah ! Ne m'en parlez pas ! Ils nous font du tort !

- Il n'y a pas l'ombre d'un doute …...Vous êtes vraiment très occupée, je ne m'en doutais pas. Excusez-moi de vous avoir parlé un peu vivement tout à l'heure. Mais pourquoi donc voulez-vous me faire de l'ombre aujourd'hui puisque vous être si accaparée ?

- Eh bien c'est simple, c'est aujourd'hui mon jour de repos, et je ne voulais pas perdre la main, comme vous dites !

- Vous ne vous reposez donc pas ?

- Cela arrive. Nous nous réunissons alors ensemble, dans des endroits spéciaux que vous ne devez pas connaître sur la Terre.

- Ne sont-ce pas les fameuses zones d'ombres ? Nous connaissons cela. La politique, les affaires, en sont remplies. Mais, il y a une ombre au tableau, si vous me le permettez.

- Quoi donc ? Fit l'ombre vaguement inquiète.

- Oh ! Rien de bien méchant : si vous vous reposez peu, comment faites-vous pour être toujours en forme ?

- Nous nous reposons surtout le soir. Avez-vous remarqué qu'en fin de journée les ombres sont bien plus grandes ? Ce sont les ombres du soir qui se reposent. Ce repos minimum est indispensable. J'ai connu une ombre qui se surmenait : elle n'était plus que l'ombre d'elle même !

- Mais enfin, la nuit, vous pouvez vous reposer ! C'est élémentaire !

- Vous croyez ? Alors pour vous, il fait nuit partout sur la terre ? Mais, Monsieur l'ignorant, quand le soleil vous quitte, je devrais plutôt dire, quand vous ne le voyez plus, pensez-vous qu'il parte se reposer dans ses appartements ? Le soleil brille toujours quelque part ! Il ne se couche jamais puisque c'est la terre qui tourne sur elle-même d'abord, et autour de lui ensuite. Nous devons donc assurer sans arrêt notre travail d'ombre ! D'ailleurs, je reprends mon service en début d'après-midi à New-York où le soleil se lèvera.

- Je vois... Je n'avais pas bien réalisé ........ Vous voyez du pays, mais ce doit être éreintant !

- Assez .... Il existe heureusement des gens qui font de l'ombre aux autres. Cela nous soulage un peu !

- Ça me gêne de vous poser cette question, mais... Combien cela vous rapporte de faire de l'ombre ?

- Nous gagnons surtout à être connues... L'ombre n'a pas de prix, surtout l'été. Mais je cause, je cause, et le travail ne se fait pas.

- Mais si, je suis toujours à l'ombre. Je n'ai pas très chaud, mais cela ne fait rien......Vous craignez donc de mal faire votre travail ?

- Oui, car nous sommes notées. J'espère bien passer sous peu ombre de 1ère classe : je ne ferai de l'ombre qu'à des gens importants.

- Attention de ne pas lâcher la proie pour l'ombre ! Existe-t-il des écoles d'ombres ?

- Bien sûr ! Eton !

- Ah !…..Vous allez à Eton en Angleterre ?……

- Mais non ! Eton : École Technique des Ombres Naturelles ! L'élève ombre est d'abord clair-obscur, puis pénombre, avant d'être plongée dans l'obscurité complète pendant quelque temps. Cette fois-ci, je dois partir, le soleil se voile, je vais disparaître. Adieu, Homme.

- Adieu, Ombre. »

Et l'ombre s'enfuit, adieu beaux rêves !

 

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8 juin 2011 3 08 /06 /juin /2011 15:19

 

Il était une fois un petit trou, pas plus gros qu'une tête d'épingle. En grandissant, il restait toujours aussi petit. Cela le désespérait. Il voulait devenir un beau gros trou, comme son cousin, le Trou de la Sécu, dont il admirait la faculté de rester toujours aussi grand malgré les efforts déployés pour le boucher. Lui était vite rempli, et pourtant la vie ne le comblait pas.

- « C’est parce que je n'ai pas fait d'assez bonnes études, se disait-il pour se consoler.

C'était vrai : il éprouvait des difficultés à apprendre, ayant de fréquents trous de mémoire. Un bon trou doit retenir tout ce qui tombe dedans. Mais lui manquait de profondeur.

- Si j'avais vécu en ville, j'aurais eu plus de facilités. Hélas ! mes parents habitent un trou. Que voulez-vous faire dans un trou ? De plus, je suis un enfant trouvé, vivant dans un trou perdu. Comment m'en sortir ? Si je veux percer, je dois partir faire mon trou ailleurs.

Il rassembla ses quelques hardes trouées évidemment, lança son baluchon par-dessus son épaule et partit sur les chemins.

Il avançait le long d'une départementale, lorsqu'il aperçut un panneau de signalisation sur lequel il put lire : trous en formation.

- Voilà ce qu'il me faut ! fit-il ravi. Je vais pouvoir me former ! Il n'est jamais trop tard.

En regardant mieux, il aperçut effectivement sur la route des trous de toutes tailles, de toutes profondeurs, répartis sans ordre particulier. Manifestement, ils étaient en formation. Il profita d'un trou entre eux pour se placer au milieu de la chaussée.

- Ce n'est pas le meilleur endroit pensa-t-il, mais je pense pouvoir faire mon trou ici !

Au bout de quelques semaines, il était devenu un fort beau trou, capable de rivaliser avec les fondrières de la route. Un jour, arriva une petite cavité bien mignonne, et notre trou en tomba amoureux. Pourtant, elle avait parcouru un long chemin et ne se présentait pas à son avantage. Les yeux caves, le ventre creux, le regard vide, elle semblait au bord de l'abîme. Notre trou n'avait d'yeux que pour elle et commença à faire la route buissonnière. Ses résultats en pâtirent, il se laissa combler par un gros caillou qui était resté sur le pavé, lui qui aurait voulu l’être (comblé !) par sa dulcinée……Pour survivre, il dut utiliser ses moments libres comme bouche-trou afin de se faire quelques graviers de poche.

Mais la petite cavité n'était pas insensible à ses œillades, ayant percé son doux secret. Ils décidèrent de s'enfuir ensemble. Ils profitèrent d'un trou dans leur emploi du temps pour fausser compagnie aux autres. Ils s'envolèrent dans les nuages où, pensaient-ils, il n'y aurait que des trous d'air.

Hélas ! au détour d'une galaxie, ils tombèrent dans un trou noir et nul ne les revit plus jamais.

(A plus...)

 

 

 

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6 juin 2011 1 06 /06 /juin /2011 08:37

 

Il n'est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre !

 

 

La fin de la journée est propice à la détente. Mais il est des endroits plus favorables au relâchement. Rien ne vaut pour cela un confortable fauteuil dans lequel on se vautre comme dans les délices de Capoue. Le bien-être qui nous envahit a pour effet de relâcher nos cellules nerveuses qui, n'étant plus maîtrisées, laissent libre cours à la fantaisie la plus débridée. Ainsi donc, un soir, au Cercle où j’avais mes habitudes :

- « Vous savez, me dit soudain en levant les yeux de son journal le personnage assis en face de moi, Thiers était un abrégé de l'Université ! (il rit)

- Il est vrai que pour un abrégé, il était un peu sommaire, répondis-je du tac au tac en posant le mien. Toutefois, avec le nom qu'il avait, pouvait-il prétendre à autre chose ?

- Pourtant, Thiers se mettait en quatre pour réussir. Il compensait sa petite taille par une activité débordante. Il reste pour beaucoup un modèle.

- Un modèle réduit…... Il n'empêche qu'il a laissé son nom dans l'histoire. Tout le monde ne peut en dire autant.

- C'est qu'il avait un certain toupet !

- C'est bien vrai ! Il n'hésitait pas à adorer ce qu'il avait brûlé, et réciproquement.

- Il avait toujours deux fers au feu.

- Des fers à toupet évidemment……

- Évidemment !

- Oui, il savait retourner sa veste à l'occasion.

- Surtout quand il en prenait une !

- Un parfait homme politique, quoi ! On n'a rien inventé.

Silence mutuel et approbateur, destiné à souffler un peu après cet assaut. Je comptais me taire et continuer la lecture du journal que je tenais, mais mon voisin en décida autrement. Il ajouta d’un air entendu :

- Il a quand même débarrassé la France des Prussiens ! Il ne faut pas l'oublier !

J’aurais dû répondre un vague "mmmm" mais le plaisir de la joute oratoire fut le plus fort. Je voulus montrer que je connaissais le sujet aussi bien que lui…..Je laissai tomber négligemment :

- Oui, et c'est là qu'il a été le plus grand.…..

- Ce petit homme est un grand bonhomme !

- On peut être petit par la taille et grand par le talent.

- Et réciproquement.

- Que voulez-vous dire au juste, fis-je surpris. Pensez-vous à quelqu'un en particulier ?

- En particulier, non. Mais en général, oui.

- Qu'entendez-vous par là ?

- Eh bien, mais…..Par exemple, Bonaparte était petit…..en général.

- En caporal aussi !

- Oh !….Un caporal ordinaire !

- Ne me dites pas qu’en caporal ordinaire, il faisait un tabac !

Re silence satisfait, la joute ayant été vive. Je n’étais pas mécontent de moi…..Je pensais que nous allions en rester là, mais il n’avait pas terminé. Il déclara donc d’un air pénétré de suffisance :

- Tout cela pour dire qu’on peut être grand par le talent et petit par la taille.

- Mais c'est ce que j'ai affirmé ! m’offusquai-je.

- Pardon : vous avez déclaré qu'on pouvait être petit par la taille et grand par le talent : c'est le contraire ! J'ai donc ajouté : et réciproquement.

- Mais c’est exactement la même chose ! Là, je ne vous entends pas bien.

- Je parle pourtant assez fort !

- Je veux dire que nous ne nous entendrons pas. Vous vous entendez surtout à noyer le poisson.

- Cela s'entend !

- D'ailleurs, c'est vous qui m'avez interpellé avec votre remarque sur la petitesse de Thiers.

- Petitesse qui n'est pas médiocrité, fit-il avec un accent de jubilation dans la voix.

Il allait recommencer à jouer avec les mots et avec mes nerfs. Je voulus couper court en lui offrant une consommation.

- Que prendrez-vous ? demandai-je d'un air détaché.

- Vous me prenez au dépourvu, répondit mon incorrigible interlocuteur. Mais je vous prends au mot.

- Prenez votre temps !

C’est ce que nous fîmes. Je dois dire qu’après cette conversation débridée je me sentais pantelant……Mon voisin me regardait avec un petit sourire où je crus déceler une lueur d’ironie. Eh quoi !…..Nous parlions de tout et de rien, comme on dit vulgairement. C’est d’ailleurs quand on n’a rien à dire qu’on est souvent le plus volubile. Il croyait avoir brillé, je le trouvais verbeux.

D’ailleurs, il m’agaçait à jacasser comme une pie, à jongler avec les jeux de mots. Et moi qui le suivais ! N’avais-je rien d’autre à faire que de vouloir tenir tête à un phraseur ? Avais-je été à la hauteur ?……Cette idée me traversa soudain la tête. Et si je n’avais joué que le second rôle……Je plongeai dans mon journal pour cacher le rouge qui me montait aux joues.

- Les nouvelles sont fraîches ?……fit mon incorrigible bavard.

Ah non ! Cela n’allait pas recommencer ! J’avais épuisé toute mon énergie à vouloir rivaliser avec ce spécialiste de haute voltige verbale. Ce devait être un coutumier du fait. Il sembla me souvenir qu’il se trouvait dans un coin éloigné du Cercle. Ses voisins avaient certainement dû lui faire comprendre qu’il devait aller exercer ses talents ailleurs. J’étais celui qu’il avait choisi pour croiser le fer…..enfin, les mots……Maintenant, cela suffisait. Il fallait clouer le bec à cet impertinent.

- Pourquoi, fis-je doucement, vous adressez-vous à moi ? Vous avez pensé certainement que je savais prendre la plaisanterie, jongler avec les mots. Mais vous, quel brio ! Quelle maestria ! Mais attention : vous êtes tout rouge ! Je préfère rompre ici car je craindrais que vous fassiez une crise d’apoplexie. Ménagez-vous !

Il me regarda avec hauteur et laissa tomber négligemment :

- Que vous fissiez !….Je craindrais que vous fissiez une crise d’apoplexie.

- Non pas moi ! Vous !

- J’entends bien. Mais je corrige votre faute d’accord ! Dans ce cas, l’imparfait du subjonctif s’impose !

- Il n’est pas le seul !……Je trouve que vous vous imposez aussi pas mal !

- Oh !…..Si vous le prenez ainsi…..Je voulais simplement bavarder un peu avec vous !

- Et….qu’avons-nous dit d’intéressant ?

- Rien ! Mais ce n’était pas le but !

- Eh bien ! Finissons-là si vous le voulez bien. Prenez votre consommation si vous le voulez. Pour ma part, je prends la poudre d'escampette. Serviteur, Monsieur ! »

 

Je plantai là l'individu qui avait gâché ma soirée. Je ne remettrai plus les pieds dans ce Cercle. Les fauteuils sont trop confortables. Ils ramollissent l'esprit. On ne sait plus ce qu'on dit ! On parle pour ne rien dire. Quelle idée avait-il eue de me parler de Thiers ? Je me moquais bien du tiers comme du quart !

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4 juin 2011 6 04 /06 /juin /2011 07:58

 


Je me promenais sur le sentier ensoleillé qui longeait la rivière. Cette journée d'automne était particulièrement belle. Je humais l'air frais aux senteurs de feuilles mortes. Quel bonheur de gambader en liberté ! Devant moi, mon compagnon de promenade semblait ne pas apprécier cette marche au soleil. Les mains derrière le dos, l'air pensif, il se retournait fréquemment pour voir si je suivais. Mais où voulait-il donc que j'aille ? Je n'allais pas m'échapper ! Qu'il profite lui aussi de ce temps merveilleux. L'hiver ne permettrait pas de telles escapades. Le sol est détrempé, l'herbe est pleine d'eau. Je préfère me promener lorsqu'il fait beau.

Soudain, j'aperçus arrivant à quelques mètres un camarade qui se promenait également. Arrivé à sa hauteur, nous fîmes connaissance avec quelques difficultés car c'était un basset artésien, tandis que je suis un lévrier afghan. Ne tenant pas compte de cette différence de taille, nous engageâmes la conversation.

- « Alors, rase-motte, fis-je finement, on rampe par cette belle journée ?

- Et toi, grande perche, répondit-il sans se démonter, tu ne crains pas de manquer d'air à une telle altitude ?

Les présentations étant ainsi faites, nous pûmes poursuivre. Je ne pus m'empêcher d'ajouter :

- En fait, c'est toi qui ne manques pas d'air ! Pour un basset, c'est plutôt bien. Alors te voilà aussi à la promenade ?

- Comme tu vois. Mais je me fatigue vite. Je n'ai plus mes jambes d'un an. J'en ai bientôt dix. Tandis que toi, avec tes grandes pattes, tu es revenu avant d'être parti !

- Évidemment, je ne te demande pas de te mesurer à la course avec moi.

- Tu peux toujours te mesurer, mais dans le sens de la longueur, parce qu'en hauteur, je suis battu !

- Mais, qu'est-ce que tu es drôle, toi ! Tu es toujours ainsi ?

- Il le faut ! La vie de basset n'est pas amusante tous les jours. Toujours se traîner au ras des pâquerettes...... Alors, j'essaie de relever un peu le débat. C'est tout ce que je peux relever. Tandis que toi.... Tu es toujours à la hauteur de la situation. Entre bassets encore, ça va ! On est à niveau.

- Tandis que moi, j’ai parfois l’impression d’être sur des échasses……Tu as de la chance que je te distingue parmi les feuilles mortes !……

- Ne charrie pas trop quand même !……Ne profite pas de ta supériorité ! Tiens ! Je parie que tu ne peux pas te glisser sous les meubles !…..

- Et que voudrais-tu que j’aille faire sous les meubles ?…..Tu as de ces idées ! …..Sous les meubles…….C’est plein de poussière ! Beurk !…….

- Oh ! Monsieur est délicat !

- Tu aimes te rouler dans la poussière ? Moi non !

- C’est parce que tu as peur de te salir ! Moi je ne crains rien ! Je me secoue ensuite, et hop ! Tandis que toi, si tu te secoues, fragile comme tu es, tu tombes en petits morceaux !……

J’allais clouer le bec…..pardon le museau à cet insolent, lorsque l'homme qui marchait devant s'arrêta, se retourna et lança d'une voix sèche :

- Poucet, viens ici !

Je retournai vers mon maître, mais je vis que mon compère en faisait autant. Je m’arrêtai, surpris.

- Tu t'appelles Poucet toi aussi ? fit le basset.

- Oui, comme toi à ce qu'il paraît !

- Tu as entendu..... Mais moi, je suis le petit poucet. C'est mignon, un petit poucet. Tandis qu'un grand poucet...... On aurait dû t'appeler Grandet !

J'étais offusqué. Grandet ! Quelle idée ! Vraiment une idée de basset. Décidément, ce chien n'était pas fréquentable. Je relevai fièrement la tête et lui tournai le dos dignement. Je l'entendis encore aboyer :

- Salut, Grandet !….Fais gaffe, Grandet !…… »

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1 juin 2011 3 01 /06 /juin /2011 08:36

 

 

Sortant d'un « décrochez-moi-ça » situé rue du Lézard Ménager et dans lequel il n'avait trouvé que des guenilles miteuses, des galurins avachis, de vieilles hardes défraîchies, des oripeaux lustrés et élimés, Alain Parfait pestait contre le sort qui s'acharnait contre lui, semblant le mettre au ban de la société, ou pour le moins à l'index. Il cherchait des frusques usagées pour le bal masqué du Collège Universitaire et Commercial Universel, dans lequel il avait obtenu son diplôme d'allumeur de réverbères voilà quelques années déjà. Il voulait bien se déguiser en chemineau, pas en clochard. Pour lui, si le chemineau était un baladin, le clochard s'apparentait plus à un mauvais pitre. Il ne voulait pas de cela : pas de bouffon dans la famille !

Lorsqu'il fréquentait cette école, on entendait à la radio une chanson qu'il avait trouvée à son goût et dont le refrain commençait par : "Je suis le vagabond, le marchand de bonheur..." Les moins jeunes s'en souviennent certainement. Elle était chantée par un duo célèbre de l'époque : Paul et Mic, concurrents heureux de "Patrice et Mario", autre duo qui commençait à se faire connaître. Chez les femmes, les Sœurs Etienne remportaient également un grand succès tandis que les Sœurs Goadec faisaient toujours des crêpes dans le Poher...

Le répertoire d'Alain Parfait s'était enrichi de cette rengaine à la mode avec laquelle il obtenait un grand succès lorsqu'il pénétrait dans la salle de cours en la chantonnant. On raconte qu'un jour le professeur, un humoriste certainement comme il n'y en a plus guère actuellement, lui donna la réplique en entonnant après lui : "Marchand de punition, je suis le professeur..."

Bref, il avait pensé faire son entrée dans la salle de bal, vêtu du costume assorti, en fredonnant ce succès d'autrefois qui devrait rappeler de bons souvenirs aux camarades de sa promotion. Mais voilà : il n'avait trouvé que des loques avec lesquelles il ressemblerait à coup sûr à un épouvantail dépenaillé plus qu'à un baladin romantique.

Il jouait de malchance. Il avait voulu se costumer en Père Noël : on était à la mi-décembre, tout était retenu depuis longtemps. Les costumes d'œuf de Pâques étaient encore disponibles, on le comprend. Comme disait le boutiquier : " Avec ces vêtements usagés, vous seriez habillé en...neuf ! " S'habiller en "œuf" ! Avec les jambes qui dépassent ! Il ressemblerait à un gros poussin qui n'arrive pas à se débarrasser de la coquille. Et avec cette tenue, il allait peut-être chanter : "Ah ! Si j'étais un petit oiseau, je ferais cui-cui........."

Non : il serait ridicule ! Et pourquoi pas en cloche, pendant qu'il y était ! Il entendait déjà les quolibets de ses camarades : Alain Parfait, le roi des cloches ! De désespoir, il décida de se travestir quand même, non en roi des cloches, mais en roi de la cloche, en clochard si vous préférez, puisque les haillons loqueteux lui tendaient les bras. Il lui suffirait de trouver une autre chanson, et le tour serait joué. Il pensa à "Sous les ponts de Paris", chanté par "Les Sœurs Étienne" justement, que des mauvaises langues appelaient "le duo des nonnes".

Mais oui, c'était cela ! Cette chanson à laquelle il n'avait pas songé au départ lui permettrait de se tailler un nouveau succès auprès de ses anciens camarades. Il revint sur ses pas, pénétra dans le "décrochez-moi-ça" avec l'air décidé de quelqu'un qui ne sait pas où il va mais qui y va franchement. Il choisit une défroque et s’en vêtit, ce qui le fit ressembler à un mendiant plus vrai que nature. Il se regarda dans la glace, ravi. Il se trouvait une de ces dégaines ! On lui aurait donné la charité sans confesssion... je veux dire... sans hésitation ! Afin de juger de le crédibilité du personnage, il décida d'aller faire un petit tour ainsi accoutré.

On put donc voir sortir de la boutique un clochard repoussant et déguenillé. Pour que l'illusion soit parfaite (on ne s'appelle pas Parfait pour rien !), il avait mis une perruque de cheveux filasse et une ficelle de jute serrait à la taille son pardessus élimé. L'air patibulaire qu'il avait cru bon de prendre lui donnait un aspect effrayant. Il aurait fait peur à Dracula lui-même !

Il n'alla pas très loin. Un car de police, alerté par des passants inquiets de voir circuler un individu aussi louche, l'embarqua. Il passa la nuit au poste, car ses papiers étaient restés dans son costume qu'il avait laissé chez le fripier, pensant revenir rapidement. Faire la preuve de son identité dans ces conditions relevait de l'exploit. Il avait beau soulever ses cheveux factices et répéter inlassablement : "Je suis Alain Parfait !", les policiers lui répondaient finement en soulevant leur casquette :" Enchantés ! Nous, nous sommes au présent !"

Trois jours et trois nuits il croupit dans ce lieu où manquaient les commodités les plus élémentaires. Il commençait à ressembler vraiment à un clochard, il croyait faire un cauchemar et attendait vainement le réveil. On semblait l'avoir oublié.

Au matin du quatrième jour, le fripier entra dans le commissariat. Inquiet de ne pas voir revenir son client, il ramenait ses vêtements à la police. Alain Parfait l'aperçut et lui cria sa détresse. Le commerçant reconnut à peine, dans ce vagabond hirsute et barbu, l'homme élégant venu chez lui voici trois jours. On dut regarder la photographie de sa carte d'identité à deux fois, car la ressemblance n'était plus parfaite. Par bonheur, le brigadier possédait dans le tiroir de son bureau un rasoir à main qu'Alain Parfait s'empressa d'utiliser, et lorsqu'il ôta sa perruque, le doute n'était plus permis. Le boutiquier récupéra ses fripes, Alain retrouva son costume trois pièces avec délices, et jura, mais en pétard, qu'on ne l'y prendrait plus !

Inutile de préciser qu'il ne participa pas au bal de son ancien collège...

 

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30 mai 2011 1 30 /05 /mai /2011 10:02

 

- Mais….parce qu’il ressemblait au duc de Bordeaux ! Rappelez-vous la chanson qui finissait par : "D’où l’on en conclut que le duc de Bordeaux ressemble à Montaigne comme deux gouttes d’eau !….. "

Devant l’air plus que surpris du sondeur, Jean-Marie haussa les épaules de l’air découragé de l’instituteur qui n’arrive pas à faire comprendre la règle de trois à un élève récalcitrant. Il continua donc :

- D’ailleurs, j’achète le peu de livres que je lis à la brocante, et au poids. C'est moins cher. Cette année, j'ai eu trois livres au kilo !

- Mais vous êtes un lecteur de force !

- Oh ! Je ne me force pas beaucoup ! répliqua Jean-Marie qui n'était pas très doué pour la plaisanterie et attendait toujours qu'on le sonde......

- Cher Monsieur Fistoulic, je constate, fit l'individu en décapuchonnant son stylo, que le domaine de la lecture est chez vous une immensité en friche. Vous ne lisez pas beaucoup.... car vous pensez que les livres sont trop chers. Erreur ! Je peux vous en proposer à des prix défiant toute concurrence ! Tenez, par exemple, la collection :"Les grands explorateurs", trente volumes, sur papier vélin, couverture en cuir de Russie, titres dorés à l'or fin selon une méthode ancienne, pour 499 F !

- C'est quand même un prix !

- Évidemment, il faut toujours un prix ! Mais avouez, 499 F ! Pour trente volumes !

- Cela met le volume à ....... (calculs laborieux dans la tête de Jean-Marie) ....un peu moins de 20 F.

- Attention....Vous vous méprenez. 499 F......par mois !

- Ah ! Par mois ! fit Jean-Marie abasourdi.....Et pendant combien de temps ?

- Trente petits mois....... Rien que deux petites années et demie .......

Jean-Marie Fistoulic, qui attendait toujours son sondage, réfléchit un peu et dit :

- Mais, vous deviez me poser des questions...... Et voilà que vous me proposez des livres. Je n'en veux pas, moi, des livres ! Vous ne me demandez pas plutôt pour qui je voterais aujourd'hui s'il y avait des élections dans un an ?

- Mais cher Monsieur Fistoulic, là n'est pas le propos, fit le vendeur légèrement amusé. Je suis venu vous voir pour m'enquérir de vos goûts en matière de lecture, et vous proposer des livres à acheter.

- Mais alors, vous n'êtes pas envoyé par la SOFRES ?

- Mais si ! La SOciété FRançaise des Editions Sirius. Je suis représentant en livres et j'essaie d'en vendre le plus possible. Je trouve que vous êtes un lecteur potentiel idéal. J'ai également la série "les grands imposteurs". Vingt-deux volumes pour 399 F.

- Par mois évidemment ?

- Par mois, pour vous ! Mais si vous voulez régler comptant......

- Alors, vous êtes venu dans le seul but de tenter de me vendre des livres ? Et vous voudriez que je sois content ?

- Absolument ! C'est mon métier !

- Drôle de métier qui consiste à tromper les gens !

- Comment cela Monsieur ? (le cher Monsieur Fistoulic avait disparu)

- Vous vous présentez comme si vous réalisiez un sondage pour la SOFRES.

- Mais c'est exact ! Je vous ai expliqué que je travaillais pour la SOFRES. Il est regrettable que vous pensiez à une autre société. M'auriez-vous ouvert si je vous avais dit que je vendais des livres ?

- Certainement pas !

- Vous voyez bien ! On s'introduit chez les clients comme on peut ! Les statistiques disent que le plus difficile consiste à se faire ouvrir la porte. Lorsqu'on est dans la place, la moitié des clients achètent !

- Eh bien ! Je dois faire partie de l'autre moitié ! Maintenant, je vous demande de sortir.

- Ne vous fâchez pas, Monsieur ! Je m'en vais. Mais vous avez tort de ne pas écouter mon offre. Au revoir Monsieur !

- C'est cela, à ne plus vous revoir !

Le représentant sortit dignement, le maroquin sous le bras, tel un ministre regagnant son banc sous les sifflets et les lazzis des députés. Jean-Marie Fistoulic retrouva son fauteuil en cuir de Cordoue en maugréant.

- Je leur dirai que j'ai été sondé ! Par la SOFRES ! La SOciété FRançaise d'ESbroufe ! »

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28 mai 2011 6 28 /05 /mai /2011 08:24

 

A tous ceux (et celles...) qui n'ont jamais été sondés

 

Le coup de sonnette avait failli le surprendre. Jean-Marie Fistoulic s'était assoupi dans son fauteuil en cuir de Cordoue ramené d'Espagne par son fils, en bagage accompagné, lors d'un voyage dans la péninsule ibérique. Ce fauteuil devait avoir des vertus soporifiques car Jean-Marie s'endormait systématiquement lorsqu'il s'installait dedans. Le fauteuil des Fistoulic était d'ailleurs devenu un personnage à part entière dans la Famille. Il était aussi célèbre que le chat de la Mère Michel, le chien des Baskerville ou le barbet d'Aurevilly, les chiens des voisins. Le second coup de sonnette le réveilla tout à fait.

Il s'extirpa avec regret de son oasis de bien-être et se dirigea vers la porte en traînant les pieds, ce qui était chez lui le signe d'un léger agacement. Qui pouvait bien le déranger à cette heure ? En regardant par l'œil de la porte, il aperçut distinctement un bouton de col. Cet œil avait dû être monté à l'envers ! Il ouvrit la porte avec prudence. Devant lui se tenait un individu habillé comme un ministre, serviette de cuir à la main, affichant un large sourire où brillait une dent en or.

- « Bonjour, Monsieur Fistoulic ! lança l'inconnu comme s'il le connaissait depuis toujours.

Jean-Marie Fistoulic, surpris d'être interpellé par son patronyme, recula d'un mètre mais l'autre avança de la même distance et se trouva dans le vestibule avant qu'on ne lui ait dit d'entrer.

- Je fais partie de la Société pour le développement de la lecture en milieu semi-urbain, continua-t-il avec la même aisance, et je suis chargé par la SOFRES de réaliser un sondage sur les lectures des Français. Accepteriez-vous de répondre à mes questions ?

Au mot "sondage", Jean-Marie avait sursauté. On ne l'avait jamais "sondé", il en éprouvait un certain dépit. Les résultats des sondages qui paraissaient dans la presse l'irritaient.

- Comment peuvent-ils être aussi affirmatifs, disait-il à chaque fois, puisqu'on ne m'a pas demandé mon avis à moi ! (et il insistait lourdement sur "à moi")

Il bougonnait alors tout seul, à la grande joie de ses petits-neveux qui l'avaient surnommé "tonton ronchon". Pour le faire enrager, ses amis ne manquaient jamais de lui dire :

- Tiens ! J'ai encore été "sondé" hier ! Ah ! La barbe ! Cela fait au moins la dixième fois qu'on m'ennuie avec cela !

Et ils riaient sous cape tandis que Jean-Marie pestait de plus belle. Et ce matin-là, alors que rien ne le laissait présager, voilà qu'un inconnu venait lui dire tout de go : je suis chargé de venir vous sonder………

- Mais entrez donc, fit-il en esquissant un rictus qui se voulait aimable, ne restez pas dehors !

Dans son émoi, il ne s'était pas rendu compte que l'individu se trouvait déjà dans le vestibule et continuait à sourire d'un air engageant.

- Cher Monsieur Fistoulic, si vous le permettez, je vais vous poser quelques questions auxquelles vous aurez l'amabilité de me répondre.

Comment refuser à un homme qui le connaissait puisqu'il l'appelait par son nom ! L'idée ne lui vint pas qu'il était inscrit sous le bouton de la sonnette ! Il le fit entrer dans le salon et l'invita à s'asseoir, tandis que l'autre sortait de sa serviette des feuillets dactylographiés. Jean-Marie Fistoulic, ravi, se carra dans son fauteuil en cuir de Cordoue, prêt à répondre aux questions. On allait enfin lui demander son avis !

- Voyons, cher Monsieur Fistoulic, ( le cher Monsieur se rengorgea) lisez-vous ?

- Ma foi, je lis quelquefois le journal lorsque le voisin me passe celui de la veille. Vous savez, ils disent toujours la même chose dans les journaux. Alors, celui de la veille ou du jour..... Ce n'est pas comme les œufs ! (il rit légèrement pour se donner une contenance)

- Je vois..... Mais, lisez-vous aussi des livres ?

- Cela m'arrive parfois.

- Vous souvenez-vous du titre du dernier roman que vous avez lu ?

- Attendez.........Je crois bien que c'était........."Le petit Machin", "Le petit Truc", quelque chose comme cela....

- "Le petit Chose" ?

- Voilà : truc; machin, c'est la même chose !

- Combien de livres lisez-vous par an ?

- Par an ? Cela dépend.......Certaines années, j'en lis bien au moins........trois !

- Et les autres ?

- Les autres ?……Eh bien…..zéro !

- Comment peut-il se faire que vous passiez une année sans lire ? Montaigne ne disait-il pas qu’il ne s’ennuyait jamais avec un bon livre ? C’était en quelque sorte son meilleur ami.

- Montaigne…..oui ! Mais voilà bien des années que je ne l’ai vu ! répondit notre connaisseur.

- Vu ou lu….ajouta finement le sondeur.

- Vu !……Ce pauvre Montaigne, je ne pense pas qu’il n’ait jamais rien écrit d’intéressant ! ….C’était notre pion lorsque j’étais au collège. Nous l’avions surnommé ainsi, sans doute parce qu’il était originaire de Bordeaux.

- Tiens !…..Comme c’est curieux !….Cela n’a pourtant rien à voir……

(A suivre...)

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