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28 février 2011 1 28 /02 /février /2011 08:43

 

Voici maintenant une histoire extraite de mon livre "De derrière les fagots"... un livre rempli d'histoires comme celle-ci, aussi sottes que grenues... comme disait quelqu'un qui était fâché avec la langue française...

 

 

Le jeudi 6 septembre 1956, le Conseil municipal de Clocheville les Envolées, département de la Vire Inférieure, se réunissait à 8 heures précises du soir, comme tous les premiers jeudis du mois. Les onze conseillers avaient pris place autour de la grande table, entourant Monsieur le Maire qui présidait son cent cinquante-huitième conseil puisqu’il entamait la deuxième année de son troisième mandat à la tête de cette petite commune de 254 habitants.

Le secrétaire de mairie se tenait à un bout, prêt à noter ce qui se déciderait. Certaines mauvaises langues prétendaient que c’était lui qui dirigeait en réalité la commune, le maire lui laissant toute liberté pour prendre les décisions utiles. Cela avait failli lui coûter la victoire lors des dernières élections. Depuis, le secrétaire s’était un peu mis en retrait. Il disait à qui voulait l’entendre, montrant la main droite qui semblait tenir un objet invisible : je suis un crayon ! J’écris ce qu’on me dit d’écrire, rien d’autre…..Mais l’air dubitatif des interlocuteurs indiquait qu’ils y croyaient peu…..Ils ne se trompaient d’ailleurs pas…..Le maire avait du mal à se passer des avis de son secrétaire….et le secrétaire souffrait de n’être qu’un crayon…..Alors, petit à petit, le crayon reprit les rênes….pour la plus grande satisfaction de tous, maire mais aussi conseillers, qui aimaient bien qu’on fasse le travail pour eux et qu’on leur laisse la décision finale lorsqu’elle allait dans le sens qu’ils désiraient.

C’étaient tous des cultivateurs aisés, de ceux qu’on appelle Maît’ Jacques ou Maît’ Louis en soulevant respectueusement sa casquette. Des gens bien installés dont le tour de taille était proportionnel à l’épaisseur du portefeuille. Des notables campagnards qui n’auraient pas donné leur place pour un empire et qui se considéraient honorés par leurs concitoyens plutôt qu’au service de la commune……

Habituellement, la séance était consacrée à l’entretien des chemins communaux dont se chargeait le cantonnier municipal. Il allait par les routes, armé d’une faucille et non pas d’un marteau……mais d’une petite fourche en bois à deux dents qui lui permettait de présenter l’herbe à la lame. Il travaillait lentement mais sûrement. Le travail était bien fait, mais à peine avait-il terminé à un bout de la commune qu’il lui fallait recommencer de l’autre.

Ce soir-là, une autre question avait été mise à l’ordre du jour : l’école. On n’en parlait pas souvent. La commune possédait une école construite à la fin du XIXè siècle. Des murs gris en pierres grossières, des fenêtres hautes entourées de briques rouges. Elle ressemblait plus à une prison plus qu’à une école…..Mais depuis son ouverture, des générations d’élèves s’étaient succédées et avaient passé avec succès leur certificat d’études. Nos notables communaux avaient usé leur fond de culotte sur ses bancs lustrés par les frottements. Elle était pour le moment conduite par un instituteur remplaçant. Ce jeune homme, qui allait commencer sa deuxième année d’enseignement, demandait quelques achats qu’il jugeait indispensables. On l’avait exceptionnellement invité à venir présenter ses modestes revendications. Il ne put en terminer la lecture. Un conseiller lança d’une voix aigre :

- « Monsieur l’instituteur est bien exigeant ! Vous croyez certainement quenotre commune est riche !

- L’an dernier, vous n’aviez rien demandé ! renchérit un autre.

- Vous avez pu faire l’école avec le matériel existant. Maintenant, vous le trouvez insuffisant !

- Qu’est-ce que c’est que cette polycopieuse à alcool que vous demandez ? fit un autre, et à quoi que ça sert-ti ?....De not’ temps…..

Le père Le Tourneur qui somnolait au bout de la table comme à son habitude se redressa soudain et s’écria :

-  Alcool ?......Il veut de l’alcool pour faire l’école ?.....Vous allez voir que bientôt il nous demandera du calva…..

Le brouhaha général obligea le maire à demander le silence.

- Messieurs, fit-il, nous sommes ici pour étudier les propositions de Monsieur l’instituteur, les accepter peut-être, ou les refuser…..

- Avant d’les accepter, faudrait savoir si c’est utile !

- Tu veux dire indispensable ! D’not’temps, nos avait point besoin de tout ça pour faire l’école ! Une grande règle suffisait !

- Tu te rappelles le père Corbinard ! Y nous tapait d’sus jusqu’à ce qu’on donne la bonne réponse !....

- Même que je saignais des oreilles…..Mais c’est comme ça que j’ai appris l’orthographe !....

Le jeune instituteur les écoutait, horrifié. Il ne put s’empêcher d’interpeller le « saigneur des oreilles » :

- Et….vous avez gardé un bon souvenir de vos années d’école….et de ce père…Cornouillard ?

- Corbinard ! Gaston Corbinard ! Il avait fait la guerre et même perdu un bras. Mais avec celui qui lui restait, il vous flanquait une de ces fouaillées que vous n’étiez pas prêt d’oublier….Ah !...C’était l’bon temps !....Quand y t’nait quelqu’un, y n’le lâchait pas….

- …….Jusque ça saigne ! ajouta l’instituteur d’une voix ironique.

- Non Monsieur ! Jusqu’à ce qu’il sache sa leçon et qu’il ait corrigé toutes ses fautes….

- Eh bien !.....continua le jeune maître, je n’ai encore jamais fait saigner personne…..

- Ah mais !...Vous êtes jeune !....Vous avez tout l’temps d’vant vous !....

- Cela m’étonnerait !.....Il existe quand même des méthodes d’enseignement plus….enfin moins….barbares !....

- Mais moins efficaces, croyez-moi ! J’en sais quelque chose !

- Messieurs ! fit le maire, nous ne sommes pas réunis pour juger des méthodes d’enseignement….mais pour décider si nous acceptons ou refusons ce que demande Monsieur l’instituteur !

Ce dernier dut expliquer et justifier ses demandes, notamment la polycopieuse à alcool, qui lui permettait de reproduire des textes afin de personnaliser le travail. Cette machine était alors l’outil pédagogique non seulement à la mode, mais très utile pour remédier au manque de livres, fréquent dans les campagnes. Et quand ils existaient, ils n’étaient pas de la première jeunesse…...

Le livre unique de français Dumas, l’ancien, datant des années 1930, avec sa couverture verte, était bien souvent la seule référence. Les manuels étaient passés entre les mains de dizaines d’élèves. Chacun avait laissé une trace de son passage….les pages étaient maculées de marques de doigts, de taches d’encre, quand elles n’étaient pas déchirées. Les textes étaient légèrement démodés, comme les dessins. Mais qu’importe ! Il était le point de repère autour duquel devait s’articuler l’enseignement, puisque le père Corbinard….et d’autres valeureux pédagogues de son espèce l’avaient utilisé !

 

(à suivre... ce n'est pas terminé...)

 

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Published by Gerard Nedellec
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