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17 janvier 2014 5 17 /01 /janvier /2014 09:34

 

 

 

Nous sommes dans la cathédrale d'Angers, un beau dimanche de l'an de grâce... (je vous fais grâce de l'année...). Dans la chaire, le prédicateur, avec de grandes envolées de manches, répand sur l'assistance conquise des paroles destinées à revigorer une foi vacillante ou inciter certains à changer de vie. Tous écoutent bien sagement dans un profond recueillement. Si certains en effet prennent ces conseils pour des ordres, d'autres écoutent d'une oreille distraite en attendant « que ça se passe »... Mais le prédicateur était tellement persuasif qu'on pouvait avoir l'impression que tous faisaient leur miel des bonnes paroles du prêtre...

Tous ?... Pas exactement.. Sur un banc pas loin de la chaire, un petit homme contrefait remuait sans arrêt, agité de soubresauts nerveux, tout en répétant, voix basse mais néanmoins fort audible pour ses voisins :

-C'est incroyable ce qu'il faut entendre ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! Le feu du ciel ne viendra-t-il pas foudroyer cet abbé ignorant ? En vérité, c'est à se faire athée ! Toujours la même sottise...

Impatientés par ces murmures, ses voisins de banc et même les autres commençaient à jeter des regards courroucés sur le bossu qui se taisait, mais pour mieux recommencer plus tard.

Cependant du haut de sa chaire le prêtre continuait imperturbablement à déverser sur ses ouailles ses bonnes paroles. Le brouhaha venant des bancs situés en-dessous de lui ne l'avait pas perturbé et vraisemblablement ne l'avait-il pas entendu.

Après un moment de calme, notre bossu continua de plus belle :

-Je n'ai jamais rien entendu de si peu vrai ! fulmina-t-il fort en colère. Il en a de bonnes, ce prêcheur ! Il ne sait pas de quoi il parle...

Des « chut »... tentèrent de faire taire l'insolent. Il se renfrogna, serrant les lèvres pour ne pas être tenté de continuer ses protestations. Mais ce fut plus fort que lui.

-C'est trop fort ! Je ne puis accepter cela... Je m'en vais lui dire son fait à la sortie... Ah mais ! Je ne vais pas laisser dire des inepties sans réagir...

Fort heureusement, le sermon se termina, l'abbé descendit dignement de sa chaire et regagna le chœur, ignorant le léger tumulte que ses propos avaient suscité...

La messe se termina sans autre manifestation intempestive et à la sortie, le bossu alla se poster à la sortie de l'église dans un renfoncement. Il attendait quelque chose... ou plutôt quelqu'un... Effectivement, au bout d'une quinzaine de minutes, le prédicateur, ayant quitté ses vêtements sacerdotaux, se dirigea vers la montée Saint-Maurice avec l'intention sans doute de prendre une rue de la Cité. Le bossu le suivit et comme il ne marchait pas aussi vite que le prêtre, il l'interpella :

-Eh ! Monsieur le prédicateur... Eh ! Eh !

Le prêtre s'arrêta, curieux de savoir qui l'apostrophait aussi familièrement.

-Est-ce moi que vous appelez ? Demanda-t-il.

-Vous-même, Monsieur l'Abbé, répondit le bossu en lui adressant un respectueux salut.

-Et... en quoi puis-je vous être utile, mon ami ?

-Vous pouvez, Monsieur l'Abbé, éclairer ma conscience sur un point de religion qui me paraît tellement obscur que je n'ai pas compris grand chose à vos propos !

Surpris par ces paroles sibyllines, le prêtre répondit :

-Je vous écoute... et si mes faibles lumières...

Le bossu ne le laissa pas terminer sa phrase et enchaîna immédiatement :

-Ce que je veux éclaircir est très simple. N'avez-vous pas dit tout à l'heure, lorsque du haut de votre chaire, en pleine église donc, et devant un auditoire nombreux, que Dieu a bien fait ce qu'il a fait ?

-Sans doute... Eh bien ?

-Eh bien, Monsieur l'Abbé, regardez-moi !

Et, ce disant, le bossu se mit à tourner le plus gracieusement possible devant lui, restant un bon moment le dos tourné afin qu'il remarque la proéminence qui déparait son dos et enlaidissait toute sa personne.

-Eh bien ! Répéta encore l'abbé un peu surpris... que voulez-vous dire ?

-Je veux dire, articula nettement le bossu, que si vous parvenez à me prouver que je suis bien fait, je consens à propager partout que vous avez fait tout à l'heure le sermon le plus magnifique qui soit, me réservant de déclarer, dans le cas contraire, que dans tout ce que j'ai entendu, il n'y avait pas une ombre de vérité et de bon sens !

Surpris par cette attaque frontale à laquelle il ne s'attendait pas, l'abbé fronça le sourcil en homme qui comprend la difficulté. Puis, reprenant son calme habituel, il répondit à son contradicteur :

-Mon bon ami, il ne faut pas vous y tromper... Vous êtes très bien fait... pour un bossu !

Puis il reprit tranquillement sa route, tandis que le questionneur restait là, un peu bête, abasourdi par tant d'assurance et d'à propos...

 

(Texte à paraître dans l'almanach de l'Anjou 2015 en septembre prochain. Vous en avez la primeur... Allez, à plus !...)

(Texte

 

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Published by Gerard Nedellec
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