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31 janvier 2011 1 31 /01 /janvier /2011 08:48

 

Le pion ne sentit ni l’ironie ni la menace à peine voilée de ces phrases. Il aurait dû y porter une plus grande attention ! Il sortit accompagné de l'ex-futur martyr, avec le sourire de celui qui a remporté une grande victoire.

En réalité, cette indulgence maladroite fut interprétée comme un aveu de faiblesse. Le lanceur de billes lui-même reconnaissait avoir mérité sa punition. Tous admirent que cette clémence n'était pas un signe de fermeté et que cette bonté s'apparentait plus à une capitulation sans condition. Ce surveillant à l'abord si féroce n'était qu'un tigre de papier !

A partir de cet instant, rien ne fut épargné au pauvre homme. Il fallait tout d'abord lui trouver un surnom. On en essaya plusieurs, sans recueillir l'approbation générale. Vous ne devineriez pas comme il est difficile parfois de trouver un sobriquet qui corresponde au personnage ! C'est tout un art…..dans lequel, heureusement, les élèves sont passés maîtres ! Au bout d'une heure de vaines recherches, après plusieurs propositions refusées, quelqu'un lança soudain :

- Il ressemble à mon oncle ! On ne va tout de même pas l'appeler "mon oncle" !

- Mon oncle, non....... Mais....que diriez-vous de....Tonton ?

Le nom était trouvé ! C'est donc sous ce vocable qu'il passa à la postérité. En eut-il connaissance ? On ne le sut jamais. Il est fréquent que les intéressés connaissent leurs surnoms, mais on comprend qu’ils n'éprouvent pas le besoin de s'en glorifier !

Les parties de billes au dortoir s'étaient reproduites. Le pauvre pion avait bien essayé d'y mettre un terme, mais en vain. Il n'osait pas faire intervenir le proviseur car il se doutait de sa réaction. Ne l’avait-il pas mis en garde ? Chaque fois qu'il le croisait, il lui demandait si tout allait bien. Il répondait toujours affirmativement, mais pensait qu’il se doutait de quelque chose.

Il avait cru amadouer les élèves en faisant preuve de mansuétude. C'était prendre le problème à l'envers. C'est au tout début qu'il faut asseoir son autorité par des sanctions méritées. Après, on peut se permettre de pardonner comme Auguste le fit à Cinna ! La clémence est l'apanage des forts, pas des faibles ! Comment redresser une situation à ce point compromise ?

Comme les élèves n'abusaient pas trop, devinant jusqu'où ils pouvaient aller sans que le proviseur intervienne, l'affrontement était limité, quoique fatigant. Tonton sortait de sa case et la turbulence cessait. Dès qu'il rentrait, elle reprenait. Il préférait laisser l'effervescence retomber toute seule. Les roulements des diaboliques boules d'argile et les rires des enfants lui vrillaient les oreilles. Il aurait voulu être à cent pieds sous terre.

Pendant la journée, il essayait de faire bonne figure pour donner le change à ses collègues et faire croire aux élèves que cela ne le gênait pas. Tant que l'agitation se limitait au dortoir. Il pensait tenir encore les rênes.

Au bout de quelques jours, les parties de billes cessèrent. Ce qu'on peut faire en toute impunité n'est plus drôle ! Il fallait trouver autre chose. Ce calme soudain revenu le rassura et l'inquiéta à la fois. Que mijotaient-ils donc ?

"Ils" avaient décidé de varier les plaisirs et d'offrir à leurs camarades une séance de cinéma.....de cinéma muet évidemment ! Pour tout dire, il s'agissait plus exactement d'un spectacle d'ombres chinoises dont l'écran serait le drap blanc séparant la chambre du pion du dortoir. L'idée leur était venue en voyant sa grande ombre se débattre derrière son rideau lorsqu'il se couchait.

Durant une semaine, les promoteurs de ce divertissement inédit consacrèrent leurs moments libres à la préparation de cette soirée. Les ciseaux taillaient dans du carton des figurines grossières.

Enfin, le grand soir arriva. On n’avait pas distribué d’invitations, mais le bouche à oreille avait bien fonctionné : ce soir, cinéma !

Lorsque la lumière fut éteinte, le pion regagna sa cellule monacale, après quelques allées et venues dans la vaste chambrée. Au bout de quelques minutes, il éteignit également la sienne. Seules les veilleuses jetaient une lumière diffuse. Les "projectionnistes" attendirent quelques minutes avant de se mettre en action. Le faisceau d'une lampe électrique fut alors dirigé sur l'écran. Les bustes se redressèrent sur les lits. Le spectacle pouvait commencer.

Des mains aussi discrètes que possibles présentèrent devant le rayon lumineux des objets divers afin que leur ombre se projetât sur l'écran improvisé. On put d'abord lire : D U E L : c'était le titre. Des doigts habiles, armés de ciseaux ou couteaux, avaient passé la semaine à évider soigneusement une feuille cartonnée pour y découper les quatre lettres de ce mot qui apparaissait en clair sur un fond noir. Nos lascars n'ayant pas eu l'occasion de faire une répétition générale, ce résultat les combla. On pouvait enchaîner !

A droite de l'écran, un bretteur apparut, l'épée au poing, prêt à en découdre. Il s'agitait d'une façon comique, soulevant les premiers rires. Un second surgit à gauche, tout aussi belliqueux. Les duellistes s'approchèrent et le combat commença. Ils se jetaient l'un sur l'autre de façon désordonnée, désopilante, cocasse.

Les gaillards qui manœuvraient les deux ferrailleurs de carton dans le trait de lumière donnaient à leurs personnages des mouvements saccadés, sautillants, grotesques, accompagnés parfois de cris gutturaux étouffés et d'onomatopées. Sur l'écran, l'effet était irrésistiblement drôle. Les gloussements de plaisir de l'assistance, d'abord retenus, s'amplifièrent peu à peu jusqu'à l'explosion des rires aux éclats bienfaisants.

La lumière s'alluma soudain derrière l'écran et l'ombre menaçante du surveillant assis sur son lit couvrit les joyeux ébats. Le faisceau lumineux s'éteignit brusquement, les escrimeurs disparurent, les spectateurs s'enfoncèrent sous les couvertures, le silence revint.

Une main écarta le drap d’un geste vif, une tête apparut dans la lumière crue. Tout reposait en paix dans le dortoir obscur.

- J'ai dû rêver ! J'ai pourtant cru entendre des bruits ! Non, "ils" sont calmes : dormons ! pensa le surveillant en éteignant.

Quelques minutes s'écoulèrent. Les yeux se réhabituèrent à la pénombre. Le pinceau de la lampe électrique troua à nouveau l'obscurité et vint se poser sur le drap servant d'écran. Un "Ah !" discret monta du public. Les deux spadassins recommencèrent à se pourfendre joyeusement. Cela dura un bon moment.

Soudain, une voix se fit entendre :

- "Et si tu ne vas pas à Lagardère, Lagardère ira "ta" toi ! "

Des rires fusèrent, la lumière s'alluma derrière le rideau, la tête hirsute et ahurie apparut. Mais tout était rentré dans l'ordre.

- Décidément, j'entends des voix ! fit le pauvre Tonton. Il faudra que je consulte !

Il se leva néanmoins, s'habilla et fit un tour de dortoir pour vérifier. Mais il ne remarqua rien de suspect. Tout le monde dormait.....ou faisait semblant !

- Ils dorment !....J'ai dû faire un cauchemar ! Recouchons-nous !

L'obscurité était à peine revenue que les duellistes firent une troisième entrée virevoltante pour se livrer à des assauts fougueusement burlesques. Au plus fort de la bataille, l'un des deux s'écroula tandis qu'une voix victorieuse lançait :

-" Tiens ! Connaissais-tu la botte de Nevers ?"

Nos amateurs avaient des lettres ! Le lumière se ralluma derrière le rideau qui bougea légèrement mais personne ne se montra. Elle s'éteignit rapidement. A quoi bon ? devait penser l'intéressé.

Les trois lettres du mot FIN apparurent alors nettement sur l'écran redevenu sombre. Quelques applaudissements légers, ponctués de "chut" ! insistants se firent entendre. Le spectacle était terminé.

Il se répéta plusieurs soirs, agrémenté d'autres figures. Jamais la victime de ce divertissement pré-cinématographique ne s'en rendit compte. Puis, on s'en lassa également. Il fallait innover !

La quinzaine qui suivit fut calme. Tonton pensa que le plus dur était passé. Comme il connaissait mal les jeunes ! C'est quand on s'y attend le moins que la tempête se réveille et que l'ouragan se déchaîne ! Profite de la bonace, Tonton ! Le prochain coup de vent risque de t'engloutir corps et biens !

Nous étions à une semaine des vacances de Noël, en pleines compositions trimestrielles.

- Tant mieux ! pensait-il. Pendant qu'ils ont l'esprit occupé, ils n'ont pas l'idée de faire des blagues !

Les journées avaient filé comme le sable dans un sablier. C'était la dernière soirée avant le départ pour une dizaine de jours de repos. Les élèves étaient un peu excités par cette approche. Le coucher avait duré un peu plus longtemps. Il comprenait cette agitation et laissait faire, du moment qu'elle ne dégénère pas en chahut. Comment d'ailleurs s'y opposer ?

Il avait tourné plus longuement dans le dortoir, attendant que tous soient couchés, à défaut d'être endormis. La lumière éteinte, les lumignons des veilleuses jetèrent leur lueur blafarde sur un monde agité. Le grincement des sommiers métalliques indiquait que le sommeil était plus long à venir. Il glissait silencieusement entre les rangées de lits, ne faisant pas plus de bruit que son ombre. Au bout d'un moment, il regagna son alcôve.

- Ouf ! dit-il. Dernière soirée de l'année ! Demain je pourrai me reposer sans dresser l'oreille au moindre bruit, sans craindre je ne sais quel coup fourré de ces petits monstres !

Il commença à se déshabiller tout en pensant aux bienfaisantes vacances qui s'annonçaient. Lorsqu'il fut en pyjama, il se laissa tomber sur son lit en disant :

- Ah ! Dormir !

Mais au même moment il lui sembla que la terre s'entrouvrait et que tout s'écroulait dans un vacarme indescriptible. Lorsque le silence fut revenu, il était encore sur son lit, qui lui sembla pourtant avoir descendu d'un étage. Il se leva et aperçut des bouts de liège à ses pieds.

Les garnements avaient placé un bouchon sous chaque pied du lit pour le surélever, dans un équilibre instable. La moindre secousse devait faire s'écrouler l'ensemble. Comme cadeau de Noël, on ne pouvait trouver mieux !

Furibond, il sortit de sa niche. Dans le dortoir paisible, on entendait le souffle léger des dormeurs. C'est à peine si l'on percevait les rires étouffés des auteurs de cette plaisanterie. Tous étaient prévenus, tous avaient attendu, entendu et apprécié. Le pion ne voulut pas s'avouer vaincu et, s'adressant au dormeur le plus proche, il lui demanda :

- Tu as entendu quelque chose ?

- Moi ?….Rien !

A quoi bon insister ? De guerre lasse, il regagna sa case en vérifiant dans tous les coins s'il n'y avait pas un autre traquenard.

Le lendemain, il remarqua dans l'œil de chacun une lueur de malice. Fallait-il la mettre sur le compte des vacances....... ou sur celui de la plaisanterie dont il avait été victime ? Bien malin celui qui aurait pu le dire ! Comme il avait hâte que les garnements partent !

Le soir, il regagna seul sa cambuse. Il était joyeux.

- Ah ! presque deux semaines sans ces monstres ! Je peux parler, rire, dormir sans crainte, bref, vivre !

Il flâna un peu plus longtemps. Qui l'en empêchait ? Il se paya même le luxe de faire une tournée dans le dortoir désert. Il virevolta ainsi de longues minutes, savourant le calme. Vers onze heures, il s'allongea sur son lit. Il n'eut pas le temps de réaliser. Il se retrouva enfoui dans le centre du matelas tombé par terre, mais dont les bords se relevaient pour le coincer entre l'armature du lit. Il faillit étouffer. Au bout de longues minutes, il réussit à s'extirper de ce guêpier et regarda. Les chenapans avaient coupé à la cisaille le réseau métallique qui constituait le sommier !

C'était trop ! Le lendemain, il partait. Définitivement. Lorsque les élèves revinrent à la rentrée de janvier, ils furent surpris de trouver un autre maître d'internat, un jeune à la carrure d'athlète.

- Vous êtes surpris de ne pas trouver Tonton ? lança-t-il en guise de préambule, d'une voix amusée. Eh bien, je serai votre nouveau Tonton.....si vous le voulez bien ! Mais moi, je ne serai pas Tonton gâteau ! Moi, les billes, les bouchons, les cisailles, j'en ai ! Inutile de m'en fournir ! Alors, mes gaillards, il faudra marcher droit, sinon...... » 

 

Personne n'a trouvé la réponse à la devinette que je vous ai posée l'autre jour... Qu'a inventé Léon Besnardeau... enfin... personne ne m'a envoyé une réponse.

Eh bien, il a inventé la carte postale ! C'était lors de la guerre de 1870. Il voulait distraire les soldats de l'armée de Bretagne au camp de Conlie dans la Sarthe.

Il fallait quand même que vous le sussiez ! ! !

 

(à plus...)

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Published by Gerard Nedellec
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