Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
6 novembre 2010 6 06 /11 /novembre /2010 08:50

 

 

Jean de La Varende est né le 24 mai 1887 au château de Bonneville, commune de Chamblac (Eure). Après avoir écrit quelques contes dont deux seront publiés dans le Mercure de France, il fera publier en 1934 sa première œuvre, “ Le Pays d’Ouche ”, aux éditions Maugard de Rouen. Malgré la qualité de l’ouvrage et l’attribution du prix des Vikings en 1936, il ne rencontrera qu’un succès d’estime.

Mais déjà La Varende commençait l’écriture d’un nouveau roman : “ Nez-de-cuir. ” Pour cela, il lui suffit de plonger dans ses souvenirs. Dans son enfance, sa mère avait pris l’habitude de faire prier ses enfants pour toute la famille dont les portraits ornaient le salon. L’un de ces fiers personnages intriguait les enfants par le masque qui lui couvrait une partie de la figure et le surnom qui lui avait été donné : Nez-de-cuir. Ils priaient donc pour Nez-de-cuir, ou plutôt pour l’oncle Achille.

Qui était donc ce personnage étrange ?….Achille Perier de La Genevraye était le grand-oncle de La Varende. Il a écrit de nombreuses lettres à sa famille et laissé des souvenirs alors qu’il était conseiller général de l’Orne jusqu’à sa mort en 1853. Ces renseignements ont permis à Philippe Brunetière d’écrire le récit de sa vie dans un livre ayant pour titre “ Sous le masque de Nez-de-cuir ”.

Achille était trop jeune pour se battre dans les rangs des Chouans. L’Empire ramena l’ordre en France mais transporta la guerre ailleurs. Les besoins en hommes étaient de plus en plus grands. Napoléon décida de créer des régiments de gardes d’honneur dans lesquels seraient recrutés tous les fils de famille, qu’ils soient de vieille, de nouvelle noblesse, ou même bourgeois. Voilà notre jeune homme enrôlé dans les armées de l’empereur.

Sa jeunesse, sa fougue, son ardeur au combat, lui font monter rapidement les grades. Mais le vent tourne. Les ennemis de la France l’envahissent en cette année 1814. Près de Reims, son régiment charge les Cosaques, sabre au clair. La mêlée est furieuse, confuse. On retrouvera le jeune Achille mort sur le terrain. Mort ?…Non, mais il ne vaut guère mieux. Son visage, tailladé par de nombreux coups de sabre, à moitié emporté par un coup de pistolet reçu à bout portant, n’est qu’une plaie sanglante.

On le ramène chez lui. Grâce à des soins attentifs, Achille de La Genevraye vivra. Mais il restera défiguré à jamais et devra désormais porter un masque pour cacher cette laideur. Voilà l’histoire de l’oncle Achille, que La Varende va appeler Roger de Tainchebraye, et qu’il a choisi de raconter. Mais son roman commence lorsque le blessé est ramené chez lui.

Ce qui l’intéresse, c’est la façon dont Roger va se comporter devant ce coup du sort, et surtout comment les autres vont réagir. Avant son accident, il avait beaucoup de succès auprès des dames. Maintenant que le voilà estropié, comment vont-elles se conduire avec lui ?….Pourra-t-il séduire encore ?…..

Voilà ce qui intéresse l’écrivain, plus que les circonstances de l’accident. Le séducteur devant qui toutes succombaient, le don Juan “ qui ne connaissait point de cruelles ”, est frappé dans ce qui se voit le plus et contribue à son charme : son visage.

 

 

Il est évident que si l’on gratte un peu Roger on trouve La Varende. La Varende qui, comme son personnage, aimait par-dessus tout la beauté. On peut penser que Roger est tout ce qu’il ne pouvait pas être, lui qui se trouvait laid, qui ne s’aimait pas. Ecoutons La Varende décrire Roger. “ Tainchebraye fut classique, réunissant l’Apollon du Belvédère et l’Athlète au strigile dans ce corps épais et fin, avec une musculature cachée, épanouie dans la santé générale. ”

Et voilà Apollon défiguré ! Dès qu’il est remis, il guette par la fenêtre la vie qui court dehors, et surtout les jeunes filles qui passent, se rendant ou revenant du marché. Et La Varende décrit ce que Roger voit, avec la délectation d’un amateur avisé, “ ces Normandes douces merveilleusement, mates entre leurs channes brillantes et rondes comme des astres…. ”

Et parmi celles qui ne restent pas insensibles au charme de l’Athlète défiguré, se trouve Judith de Rieusses qui n’hésite pas à se brûler volontairement à une flamme, “ heureuse de souffrir, de sentir une brûlure qui fût pour elle le début de sa damnation consentie [……..]” Mais si l’écrivain éprouve une certaine jouissance à prêter à un autre ses fantasmes amoureux, jamais son récit ne dérape vers le grivois ou la licence. Susciter le désir, mais “ arrêter le lecteur aux portes de l’alcôve. ” La Varende est certes amoureux de l’amour, d’un amour voluptueux mais sain, sensuel mais élégant. Admirateur de Barbey d’Aurevilly, il s’inspire de ses scènes d’amour pour décrire celles de ses personnages : discrètes, raffinées. Ceux qui attendent de l’égrillard ou du graveleux en sont pour leurs frais, si j’ose dire…..

Mais dans le même temps où La Varende célèbre l’amour humain à travers Roger de Tainchebraye, il glorifie la foi en Dieu. Il prête à son héros des mots qui pourraient être proférés par lui. Ainsi cette phrase: “ J’ai perdu mon âme, je ne suis qu’un corps et en perdant mon âme j’ai perdu celle des autres. ” Car le péché hante La Varende, peur de susciter par ses textes d’une rare sensualité contenue le péché des autres. “ Je n’ai jamais écrit une page vile, jamais ! ” s’écrie-t-il.

Allant jusqu’au bout de sa passion, une nuit Roger vainc la résistance de Judith des Rieusses. Quoi de plus normal direz-vous ?… Mais Roger pense qu’il a profané le jeune femme. Toujours ce combat entre l’amour et la foi. Il s’élance en pleine nuit sur son cheval Agramant qu’il aime comme un autre lui-même, et galope jusqu’à ce que l’animal tombe mort. A travers son cheval, c’est lui qu’il veut punir. Meurtri dans son corps, blessé dans son âme, Roger se réfugie à la Trappe où le Père abbé lui dit qu’il faut vivre et souffrir afin d’arriver au bonheur.

“ Nez-de-Cuir ” paraît en 1936. Deux ans plus tard, “ Le Centaure de Dieu ” raconte la suite des aventures de Roger de Tainchebraye.

Mais cela est une autre histoire. Lisez donc d’abord ce beau livre qu’est “ Nez-de-Cuir ”, ou regardez le film qui en a été tiré, avec Jean Marais dans le rôle titre et Françoise Christophe en Judith.

GN


Partager cet article

Repost 0
Published by Gerard Nedellec
commenter cet article

commentaires

Présentation

Recherche

Liens