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29 novembre 2010 1 29 /11 /novembre /2010 07:29

 

C'est bientôt Noël. Voici un conte de Noël que j'ai écrit et qui est paru (avec d'autres...) dans mon livre "De derrière les fagots".

 

 

Maud se hâte sur la route forestière en se serrant frileusement dans son manteau. Le thermomètre est encore largement descendu au-dessous de zéro cette nuit et ses pas résonnent dans l’air glacé du petit matin. Le sol est recouvert d’une fine couche de givre qui craque sous ses grosses chaussures fourrées. La cloche de l’église de Coqueville (Orne Inférieure) tinte pour appeler les fidèles à la première messe en ce matin du 25 décembre 1953. La voici devant la haie de cyprès qui borde le cimetière. Elle ralentit un peu le pas. Inutile d’arriver en avance à l’église !

Soudain, elle s’arrête en entendant grincer la grille de l’entrée. Qui donc vient au cimetière si tôt ? A travers les arbres, elle distingue une fine silhouette et reconnaît avec stupeur Marie, la nièce du forgeron de La Bijude, qui se glisse entre les tombes comme une voleuse.

- “ Que vient-elle faire ici, celle-là ?….se dit Maud soudain toute rouge de colère.

Maud ne l’aime pas. C’est une nouvelle venue dans la commune, qui habite chez son oncle le forgeron. Depuis la rentrée de septembre, elle fréquente l’école. Elle est discrète, appliquée, sérieuse. Trop appliquée et sérieuse à son goût car c’est une excellente élève. Maud était toujours la première avant son arrivée. Maintenant, elle doit se contenter de la deuxième place, derrière Marie. Pour cela, Maud la déteste ! Elle est jalouse de cette fille à qui tout semble réussir comme par miracle.

La veille, elle lui a joué un vilain tour, dont elle rit encore. Elle avait remarqué que Marie avait dessiné discrètement un grand bouquet de fleurs sur une feuille de papier d’écolier. Ce dessin promettait d’être superbe, comme d’habitude.

- Encore une façon de se faire bien voir ! avait pensé Maud. Elle veut donc être la première partout ?……Cela ne va pas se passer ainsi !

Profitant de la récréation, elle était rentrée sans se faire voir dans la salle de classe, avait sorti le dessin aux couleurs brillantes, et l’avait lacéré rageusement avec le porte-plume de son ennemie. Puis elle l’avait froissé nerveusement avant de le remettre en place.

- Tu auras une drôle de surprise lorsque tu le retrouveras ! fit-elle avec un sourire méchant.

Lorsque les élèves sont rentrées de récréation, Maud, qui guettait discrètement Marie, l’a vue sortir son dessin et tenter maladroitement de le défroisser. Toute pâle, elle a levé la tête vers l’institutrice comme si elle voulait dénoncer cette injustice. Mais elle a baissé les yeux en se mordant les lèvres pour ne rien dire. Maud a même cru apercevoir des larmes qui perlaient dans ses yeux. Elle en a éprouvé une grande satisfaction…..

Et là, dans le cimetière pétrifié, curieuse de savoir ce qu’elle vient faire si bon matin, Maud ne perd pas Marie de vue. La fillette s’est approchée d’une tombe fraîchement recouverte et s’est arrêtée. Brusquement, le sang de Maud se glace dans ses veines. Mais oui bien sûr ! Elle se souvient maintenant. Toute la commune avait été émue du décès de cette veuve d’un village voisin, il y a de cela quelques mois. Elle laissait des petits enfants, dont les plus jeunes avaient été confiés à un orphelinat. L’aînée avait été placée chez un oncle, le père Amiard, le forgeron de La Bijude, un vieux célibataire peu commode, dont on disait qu’il était un peu avare.

C’était Marie. Et en ce matin de Noël, son premier Noël d’orpheline, elle venait se recueillir sur la tombe de sa mère, seule, à l’abri des regards….Maud se sentit soudain très mal à l’aise. Elle pensa à son geste malveillant envers son ennemie. Elle ne riait plus du tout. Devant elle, Marie s’était agenouillée sur la terre nue. Là, seule, frissonnant de froid et de désespoir, anéantie par le chagrin, la pauvrette prit sa figure dans ses mains et pleura longuement. Des larmes d’enfant qui n’a plus de mère.

Maud était paralysée. Elle aurait voulu s’enfuir pour ne pas voir ce spectacle déchirant. Mais une force la clouait là tandis qu’une voix intérieure lui disait : tu as voulu voir, eh bien regarde !

Certaine d’être seule, Marie, laissait déborder sa grande détresse. Elle sanglotait bruyamment, elle hoquetait et le même mot revenait sans cesse : maman….maman….Ce mot merveilleux qu’un enfant prononce avec tant de tendresse vers celle qui est tout pour lui : maman. Marie pleurait sa maman à jamais partie. Elle ne connaîtrait plus la chaleur de ses bras et son regard rempli d’amour.

Maud se sentit transpercée par un glaive de douleur. Comment a-t-elle pu la jalouser, et même l’envier….Oui, elle enviait sa réussite à l’école. A cette pensée, son geste de colère lui apparut dans toute son injustice. Comme elle le regrettait !

Prostrée devant la tombe, Marie se redressa un peu. Sa main chercha quelque chose dans son manteau. Lentement, elle sortit de sa poche un papier froissé et le déplia avec précaution.

- Mon Dieu !….murmura Maud, c’est le dessin que j’ai voulu détruire par mon geste stupide.

Elle sentit une émotion intense la submerger. C’était bien le bouquet de fleurs que la malheureuse Marie avait dessinées en cachette de ses camarades. Maud reconnaissait bien les zébrures rageuses du porte-plume, que la jeune fille avait tenté de dissimuler par des raccords maladroits. Elle voulait fleurir la tombe de sa maman pour ce premier Noël sans elle. Mais trop pauvre pour acheter de vraies fleurs, elle n’avait trouvé que ce moyen dérisoire. Elle avait mis tout son cœur et tout son amour pour dessiner ce modeste bouquet. Et elle, Maud, l’avait lacéré rageusement…..Elle sentit la honte l’envahir. Elle aurait voulu disparaître sous terre, tant son comportement lui paraissait maintenant odieux !

Marie, toujours à genoux, priait, les mains jointes, dans un geste de grande dévotion.

Maud frissonna de remords. Comme elle voudrait pouvoir revenir en arrière ! Soudain, elle eut une idée. Silencieusement, elle s’éloigna de la haie de cyprès. Puis, lorsqu’elle l’eut dépassée, certaine que Marie ne l’entendrait pas, elle courut comme une folle vers le village. Madame Coltée la fleuriste ouvrait justement son magasin. Elle y entra.

- Madame, fit-elle toute essoufflée, je voudrais un bouquet de….

Dans sa précipitation, elle n’avait pas décidé quelles fleurs elle choisirait.

- Un bouquet….de ce que vous avez de mieux !

La fleuriste la regarda, surprise. Elle connaissait bien Maud et ses parents qui habitaient la ferme de la Galtière dans les écarts de la commune. Que venait-elle faire seule si bon matin ? Surtout le matin de Noël ? Mais Maud d’un coup d’œil circulaire, avait remarqué des roses blanches.

- Un gros bouquet de roses blanches s’il vous plait !…..

- Des roses blanches ?….Mais…c’est qu’elles sont très chères !…..

Maud réfléchit un instant. Avec le contenu de sa tirelire, elle avait envisagé de s’acheter le magnifique baigneur qui trônait dans la devanture de Madame Vaquier, la patronne du bazar. Tant pis ! Elle voulait racheter sa faute.

- Donnez-moi un gros bouquet de roses blanches…….Je viendrai vous payer plus tard.

La fleuriste marqua un temps d’arrêt. Mais elle connaissait bien les parents. Que risquait-elle à faire crédit à la fille d’un conseiller municipal ?

- Comme tu voudras. Cela fera un beau bouquet !...

- C’est ce que je veux !

Le bouquet préparé, Maud s’en empara et reprit rapidement le chemin qui menait au cimetière. Pourvu que Marie ne soit pas partie !…Arrivée à la grille, elle aperçut l’orpheline qui essuyait une dernière larme avant de s’en retourner. Elle poussa doucement la porte et s’avança à pas de loup. Le bruit des pas fit craquer le sol gelé. Marie se retourna et pâlit en reconnaissant son ennemie. “ Que va-t-elle encore imaginer ? ” se dit-elle. Car elle avait compris que c’était elle qui avait déchiré son dessin. Tremblante, elle n’osa bouger. Mais déjà Maud avait déposé le gros bouquet de roses sur la tombe à côté du dessin. Puis elle prit la main de l’orpheline et dit en baissant la tête :

- Pardonne-moi, Marie…..Je ne savais pas…..C’est moi qui…..

Sa gorge se serra. Elle ne put en dire plus. Elle montra le dessin du doigt. Alors, l’émotion, la tristesse, le remords, la honte aussi, la submergèrent et elle éclata en sanglots. Marie la regarda un instant, puis avec un sourire très doux, en serrant la main de sa camarade, elle répondit simplement :

- Merci pour maman. Elle aimait les roses blanches. Comment as-tu pu deviner ?….. ”

Le ciel rougeoyait déjà vers l’est. Il sembla qu’un rayon échappé à l’astre vint se poser sur les deux gamines. Les cloches se mirent à carillonner. La messe de 7 heures se terminait. C’est la main dans la main que les deux fillettes rentrèrent.

C’est Noël. Paix sur la Terre…..

 

(A plus...)

 

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Published by Gerard Nedellec
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