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18 janvier 2011 2 18 /01 /janvier /2011 07:09

 


Une petite histoire maintenant extraite de mon livre "L'Ecole de Monsieur Paul". Elle est vraie, cet oublié du bac... c'était moi...

 

« Tu es collé ! »….Les trois mots avaient claqué aux oreilles du pauvre garçon comme une triple détonation. Collé ! Encore collé ! Déjà l'année dernière, Hervé Baudoire avait échoué deux fois au Bac Philo, malgré des résultats plus que satisfaisants en cours d'année, qui le plaçaient parmi les premiers de la classe. Allez comprendre les examens ! Rien n'est plus imprévisible ! Il avait redoublé, mais le coeur n'y était plus. Revoir des matières connues, ou supposées telles, n'a rien d'exaltant. Les cours ne présentaient aucune originalité susceptible de piquer la curiosité et le désir d'apprendre. L'enthousiasme de l'an dernier avait fait place à une assiduité résignée et peu efficace. Le ressort était cassé.

Il attendait les résultats dans la cour du lycée, avec les autres candidats, silencieux au milieu des bavardages de ses condisciples. Il se faisait peu d'illusion, ne croyant pas en sa réussite. Mais il espérait malgré tout. On espère toujours.

Voici un an, plein d'espoir, il se trouvait dans la même situation, presque au même endroit. Il était certain de son succès. Comment en aurait-il été autrement ? Et l'incroyable était arrivé : son nom ne figurait pas parmi les reçus ! Ce devait être une erreur ! L'explication fut fournie par la communication de ses notes : sa composition de philosophie n'avait pas plu au correcteur, qui lui avait attribué une note très basse. Comme elle représentait les deux tiers du total, on imagine le résultat. La session de septembre ne fut pas plus heureuse.

Ces souvenirs lui revenaient douloureusement tandis qu'il faisait fébrilement les cent pas.

- Allons, se disait-il, l'année dernière, j'aurais dû décrocher facilement ce diplôme : je ne l'ai pas eu. Cette année, je le mérite......moins. Donc, je l'aurai ! C'est la logique ….illogique des examens !

Hélas ! La vie n'est pas aussi simple ! S'il suffisait de mériter quelque chose pour l'obtenir .......

Soudain, un professeur était arrivé tout essoufflé du centre d'examen. Il avait lancé ces petites phrases, pointant le doigt sous le nez de l'intéressé : tu es reçu ! ...... tu es collé ! ......tu es reçu ! ......tu es collé ! ......... Ah ! On voyait bien qu'il n'était pas concerné par ce verdict qu'il lançait d'une voix joyeuse, la même qu'il aurait utilisée pour dire : tu as gagné le gros lot ! ..... Tu es condamné à mort ! .......

Hervé avait fermé les yeux, ruminant ses regrets, au milieu des manifestations bruyantes des reçus qui ne se souciaient pas de l'amertume des refusés. Qu'allait-il devenir à présent ? Il devinait les paroles que son père ne manquerait pas de lui adresser. Il l'obligerait certainement à s'engager comme mousse sur un bateau !

Depuis de nombreuses années, lorsque ses résultats scolaires n'étaient pas conformes à ce qu'il en attendait, son père le menaçait de le placer comme mousse sur un bateau de pêche. Dans un port de pêche, on a le choix, d'autant plus qu'il connaissait de nombreux patrons.

Mais il ne mit jamais ses menaces à exécution, pour la simple raison qu'il n'avait pas un seul instant eu l'intention de le faire. Mais Hervé l'ignorait ! Il existe (disons plutôt il existait…..) deux façons d'inciter les enfants à mieux travailler : leur promettre des châtiments exemplaires, ou leur faire miroiter des récompenses mirifiques. Son père avait opté pour la première méthode, la jugeant certainement plus efficace, sinon moins onéreuse !

C'est ainsi que le pauvre Hervé faillit être mousse sur un sardinier, puis en grandissant, sur un thonier. La taille de l'embarcation augmenta avec l'âge. Le chalutier lui fut promis à l'aube de ses quinze ans. Il vit défiler devant lui presque toute la flottille.

Mais il manquait un type de bateau qu'on avait dû réserver à ses dix-huit ans, le plus beau, le plus noble, celui qui avait donné à ce port finistérien ses lettres de noblesse, après que la sardine eût déserté la baie.

- Ça y est ! pensa-t-il. Je vais finir mousse sur un Mauritanien !

Eh oui ! Mousse sur un langoustier ! Ces navires immenses partaient trois longs mois sur les côtes de Mauritanie pêcher ce grand crustacé aux antennes fortes et délicates à la fois ! Il aimait bien les admirer lorsqu'ils étaient à quai, le pont couvert de casiers qui représenteraient plus tard pour la langouste autant de pièges mortels. La coque blanche leur donnait fière allure. Les marins se lançaient des plaisanteries en breton, certains d'appartenir à la noblesse de la mer. Mais imaginer qu'il pourrait être l'un des leurs ....... Non, vraiment ! Il se passerait volontiers de cette aristocratie-là ! D'ailleurs, il n'avait pas le pied marin. Et puis, il ne savait pas nager. Deux raisons majeures !

Il craignait cependant qu'elles ne fussent pas suffisantes. Ne disait-on pas que la plupart des marins ne savaient pas nager ?…..Que ferait-il d'autre ? Le Bac était indispensable à la poursuite d'études supérieures. Pas de Bac, pas d'Université ! Le langoustier……voilà son univers.....cité !

Il n'avait pu résister à ce mauvais calembour qui le dérida un peu. Mais décidément, ce n'était pas le jour des plaisanteries ! Il se reprit bien vite.

- Voilà ! Tu vas devenir un petit mousse sur un gros bateau qui remue d'avant en arrière et de gauche à droite ou le contraire, et tu ne penses qu'à faire des jeux de mots ! Allez, rentrons à la maison ! Nous verrons bien le sort qui nous attend !

Il prit un car cahotant et poussif. Deux heures plus tard et cinquante kilomètres plus loin, sa valise à la main, il arriva à la porte de la maison et entra.

- C'est toi, Hervé ? cria sa mère.

Il n'eut pas le coeur de répondre, comme il le faisait habituellement :

- Non ! C'est mon frère !

Il répondit donc d'un air bourru en montant l'escalier :

- Et qui veux-tu que ce soit ?

- Oh ! Mais tu n'as pas l'air aimable ce soir......Oui, je comprends, fit-elle en voyant sa mine déconfite. Pas de chance ?

Il poussa un gros soupir qui équivalait à un aveu.

- Que va dire ton père ?

- Quelle importance ! Je n'y puis plus rien maintenant !

C'était la seule chose qui les préoccupait tous les deux : la réaction du père !

Lorsqu'il arriva vers sept heures, il lança, presque joyeusement, tant il était certain du résultat :

- Alors ?

La mine basse de la mère et du fils fut la seule réponse, muette mais éloquente. Sa mine se rembrunit, se renfrogna, et il lança dans un grognement de dépit :

- Rien encore ? Décidément........Combien de fois te faudra-t-il le passer pour l'avoir, ce maudit examen ?

Il continua ses récriminations dans un discours heurté que la colère rendait parfois incompréhensible. Devant lui, comme un boxeur étourdi de coups, Hervé entendit dans un état second des fragments de phrases lancés d'une voix fulminante : "pas assez travaillé.......comme d’habitude…….pas sérieusement ......mousse...."

- Ça y est ! se dit-il. Le grand mot est lâché !…….

Mais son père ne précisa pas quel type de bateau l'attendait ! Après le souper, il monta se coucher. Il éprouva des difficultés à trouver un sommeil peuplé de rêves maritimes dans lesquels les jeunes mousses, ballottés de bâbord à tribord, trempés par les embruns, vivaient de véritables cauchemars. Les jours suivants, son père n'en parla plus. Il semblait l'ignorer.

- Il n'a pas encore trouvé sur quel bateau me placer ! se dit Hervé. Profitons-en pour musarder. Cela ne durera pas !

Le matin du troisième jour, Hervé était encore endormi. Il profitait de ces moments de trêve pour faire la grasse matinée. Il s’imaginait mousse sur un bateau de pirates. Brrr !....Ils avaient des figures peu engageantes….surtout leur chef, le terrible Bec Du…..Dans son demi-sommeil, il entendit un sourd piétinement, comme un branle-bas de combat. Les pirates allaient attaquer, c’est sûr ! Bec Du, bandeau sur l'œil, montait déjà l'escalier, le sabre à la main, suivi de ses forbans aux mines patibulaires ! Il entendait leurs pas pressés résonner sur les marches dans une mêlée confuse. Leur chef lançait un cri de guerre curieux. Il ne le comprenait pas en entier, seulement la fin : cela finissait par "u".....Mais comme il se rapprochait, il l'entendit nettement : "Hervé est reçu !"

Quoi ? Comment peut-il dire cela ? Que sait-il, ce Bec Du ! Qu'il s'occupe donc de ses pirates plutôt que de se moquer des pauvres candidats malchanceux ! La cavalcade de la horde sauvage résonnait dans tout le navire......enfin......dans toute la maison. Le fracas de l'ouverture de la porte de la chambre réveilla complètement Hervé qui se terra au fond de son lit. Il aperçut soudain devant lui...........son père qui criait :

- Hervé est reçu ! Tu es reçu !

 

A suivre...

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Published by Gerard Nedellec
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