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23 août 2010 1 23 /08 /août /2010 08:30

Voici une histoire extraite de mon 4è livre : "De derrière les fagots, contes et menteries du pays normand"... paru en 2006 aux Editions Cheminements.

C'est la première histoire, celle qui "ouvre" le livre en quelque sorte. Elle donne le ton...

 

 

Le père Halbique possède la meilleure goutte du monde…..Vous allez penser que j’exagère, mais si je vous dis la meilleure de Normandie, cela ne revient-il pas au même ?... Car la goutte, on n’en trouve qu’en Normandie, n’est-ce pas ?... Certes, on peut boire ailleurs de l’eau de vie de cidre, mais elle n’a rien à voir avec le calva !.....

L’autre jour, je passais près de la ferme qu’il exploite dans le Domfrontais, région réputée pour son calvados mais aussi son poiré. C’était l’hiver, les travaux de la ferme étaient réduits au minimum. Le père Halbique avait tout son temps.

- « Vos avez ben cinq minutes ! qu’il me fit. Entrez don !

Nous nous sommes assis devant l’âtre où brûlait un bon feu de bois de pommiers. Il tirait sur sa pipe et je regardais pensivement le feu. Il n’y avait pas besoin de parler pour se comprendre. Un regard, une mimique, un clin d’œil… et tout était dit.

Il fallut quand même sacrifier au rituel du sou d’café, expression qui date de l’époque où la tasse de café coûtait un sou. Il versa un peu de ce liquide noirâtre dans une casserole qu’il mit à chauffer sur le gaz. Lorsque ce fut chaud, il la posa sur la table accompagnée de l’inévitable topette de calva.

Ce calva était celui qu’on mettait habituellement dans le café. Il était bon, quoique de qualité moyenne. Je savais que le père Halbique en avait de bien meilleur. Mais c’eut été un crime de le mélanger avec le café. Il fallait le déguster seul pour en découvrir tout l’arôme et la saveur. J’étais plongé dans ces pensées … alcooliques lorsque le père Halbique m’interpella soudain :

- Eh bien !... Vous rêvez !... Vos attendez que vot’ café refroidisse ?... Faites don un peu de place pour que je vous met’ de la goutte !....

- Excusez-moi, je rêvassais. Ce doit être la chaleur de la cheminée. Je vais creuser !

Je bus une gorgée pour creuser, pour faire de la place à une rasade de calva. Maintenant, on boit rarement du café arrosé. Il y a quelques décennies, lorsque vous alliez dans un bistrot, on vous mettait systématiquement un petit verre avec la tasse. Le café bouillonnait doucement dans une casserole au coin du feu. Il supportait donc…  il exigeait devrais-je dire, une bonne dose de calva pour qu’il soit buvable à défaut d’être bon. Actuellement, tout le monde possède sa cafetière électrique... Le café est très bon, point n’est besoin d’y rajouter quelque chose… Mais en ce temps-là, le boire ainsi à l’état brut relevait de l’exploit ! Autant avaler une purge !

Lorsque la tasse fut vide, le père Halbique me dit :

- Attendez ! Je vas maintenant vous faire goûter de la vieulle !....

Je savais qu’il allait dire cela. Après le café, la rincette pour rincer la tasse, parfois suivie de la surrincette. Son vieux calva était une merveille. Il sortit d’un placard une bouteille remplie d’un liquide mordoré. Tiens ! Ce n’était pas la bouteille habituelle en grès de Noron.

- J’ai mis des noyaux d’cerises dans celui-ci. Il paraît que cela donne bon goût !

- Oh ! Mais votre calva est déjà très bon ! Croyez-vous que des noyaux de cerises le rendront meilleur ?...

- Dame ! Faut ben essayer !

Il versa dans la tasse encore tiède un liquide cuivré au bouquet délicat. Quelques noyaux tombèrent avec l’alcool.

- Allez, à la bonne vôtre !

Ce calva était tout simplement divin, ni trop fort pour ne pas agresser le palais, ni trop doux, pour ne pas être confondu avec une liqueur. J’absorbai deux noyaux avec ma gorgée. Je les suçai consciencieusement mais fis attention de ne pas les avaler et les recrachai dans ma main. Il paraît qu’avaler des noyaux de cerises est dangereux : ils peuvent se loger dans l’appendice et c’est l’appendicectomie assurée !... Mais d’autres prétendent qu’ils avalent des noyaux de cerises depuis des lustres, et qu’ils n’ont eu aucun pépin. Cela ne m’étonne pas, car les cerises n’ont pas de pépins, mais des noyaux. Quand même, je reste prudent !....

Je les considérai avec attention : dans le creux de ma main, ils semblaient deux petites billes parfaitement lisses et blanches. Pas une seule parcelle de chair n’y restait accrochée. Des noyaux propres comme des sous neufs !

- Eh bien ! père Halbique, fis-je admiratif, on peut dire qu’ils sont bien propres vos noyaux !

- J’pense ben !....y m’sont tous passés par la goule !.... »

 

( à suivre... d'autres histoires...)

 

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Published by Gerard Nedellec
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