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29 décembre 2010 3 29 /12 /décembre /2010 09:25

 

Une nouvelle histoire extraite de "L'Ecole de Monsieur Paul". Elle rappellera peut-être à certains des souvenirs... anciens...

 

 

-“ Ils aperçurent alors le sapin, que de petites bouzies bleues et roses illuminaient. point......... que .....de..... pe.....ti ........tes....... bou...zies...... Mais non ! Je n'ai pas dit "deux" petites bouzies, mais "de petites bouzies....", de mis pour des….."de petites bouzies"……Enfin ! Tu mets plus de deux bouzies dans ton sapin tout de même !

- M'sieu, chez nous, on fait pas de sapin !

L'instituteur, qui lisait consciencieusement la dictée aux élèves, quoique avec un "lézer" zézaiement, ce qui est fort gênant pour cet exercice, marqua un temps d'arrêt.

- Chez nous, on NE fait pas de sapin !

- Ah ! Chez vous non plus ?

- Mais si bien sûr ! Tout le monde fait un sapin ! Seulement, "ze" corrige ta mauvaise utilisation de la tournure négative. Cela dit, relis donc ce que tu viens d'écrire. Si tu dressais un sapin, ne le décorerais-tu pas avec plusieurs bouzies ? Avec beaucoup de petites bouzies……?

- Vous faites ce que vous voulez avec votre sapin. Mais chez nous, on fait pas de sapin !

- Décidément, la tournure négative et toi, vous n’êtes pas très amis……..Bon ! On ne va pas se battre pour des bouzies ! Continuons : ......"que de petites bouzies bleues et roses illuminaient". Point.

A la fin de chaque trimestre, le corps professoral de cette école d’une petite ville normande, qu’on appelait alors Cours complémentaire, proposait à toutes les classes des compositions plus importantes que celles offertes chaque mois à la sagacité des élèves. Appelées pompeusement "compositions trimestrielles", c’était le sujet de conversation favori des maîtres : "Vous verrez, ce sera différent lorsque vous ferez les compositions trimestrielles ! ". Ils en faisaient un genre d'épouvantail destiné à inciter les élèves les plus nonchalants à travailler mieux.

Pour donner plus de sérieux à ces terribles épreuves, les instituteurs permutaient d’une classe à l’autre, et se trouvaient donc devant des enfants qu'ils ne connaissaient pas. Cela donnait, pensaient-ils, du piment à la chose, et permettait à certains de retrouver une autorité toute neuve.

- Il faut vous habituer à d'autres têtes ! disaient-ils aux élèves. Plus tard lorsque vous serez grands vous serez confrontés à de nombreux professeurs.

S'il n'y avait eu que cela ! Pour le moment, penchés sur leur travail, le dos rond, les enfants tiraient la langue pour bien écrire et faire le moins de fautes possible. On leur avait trouvé une dictée parlant de sapin illuminé et de cadeaux merveilleux. A quinze jours de Noël, c'était normal. Mais il n'était pas question d'être distraits par ces festivités ni de saliver en pensant aux truffes en chocolat ! La dictée est un exercice redoutable qui requiert concentration, réflexion, application……..

- Attention ! avait prévenu l’instituteur, vous êtes habitués à ma façon d’articuler les mots. Votre nouveau maître n’aura pas la même diction que moi ! Ouvrez bien les oreilles ! Si un mot est mal écrit, peu lisible, il comptera pour une faute !

Devant leur air catastrophé, il ajoutait avec une jubilation à peine contenue :

- Et......cinq fautes, zéro !

 

Le porte-plume faisait la navette entre l'encrier de porcelaine blanche, calé dans un trou du pupitre, et la feuille à réglures "seyès". Certains itinéraires étaient comme balisés de taches violettes de toutes les formes et de grandeurs variées. La plume sergent-major crissait sur la page criblée de minuscules bribes ligneuses restées dans le papier.

En 1946, sa fabrication se faisait uniquement à partir de bois transformé en pâte grossièrement épurée, qui produisait du papier grisâtre, parsemé d'impuretés brunâtres. La plume glissait mal sur cette surface rugueuse. Il lui arrivait de s'accrocher à ces aspérités. Elle pliait légèrement, comme un arc qu'on tend, puis se libérait brusquement en répandant sur la feuille une averse violette. L'élève pestait intérieurement, tandis que le maître, imperturbable, majestueux, superbe, continuait à égrener ses "petites bouzies bleues et roses" !

Par contre à ce régime, la partie métallique du porte-plume, trempée elle aussi dans l'encrier, pleurait des larmes violettes. Les doigts avaient pris aussi cette coloration particulière. Certains reniflaient et se passaient la main sous le nez, dessinant des moustaches violettes du plus bel effet….

Pour que ce contrôle des connaissances soit mieux perçu comme un examen, le travail n'était pas effectué sur le cahier habituel. Ce jour-là, chaque élève recevait une feuille qu'on distribuait avec solennité. Il la prenait du bout des doigts, pour ne pas la tacher, osant à peine la toucher. Plus tard, lorsqu'il l'avait bien triturée, y avait mis la plume, les doigts, et même la main, on aurait pu penser qu'elle avait été utilisée pour des essais d'empreintes digitales ! Et puis, cette maudite feuille ne tenait pas en place ! Un coup de coude du voisin, et la voilà partie ! Sans compter la balafre violette qui la zébrait alors ! Quelques murmures de dépit se faisaient entendre.

Mais toutes ces péripéties ne troublaient pas le maître qui dictait la suite. Le silence revenait sur les quarante gamins penchés comme des tâcherons sur leur feuille, un silence opaque, celui d'une classe au travail ! Enfin, les deux mots tant espérés arrivaient. On les avait attendus, on savait qu'ils allaient venir, mais ils produisaient toujours leur effet magique.

- Point final !

Les dos se redressaient, cherchant un dossier inexistant, quelques étirements s'ébauchaient, les visages se détendaient. Pas pour longtemps.

- Bon ! "Ze" vais relire ! Suivez bien pour vérifier que vous n'avez pas passé un mot. Un mot oublié, c'est une faute, et cinq fautes .....

- Zéro ! fit une voix dans le fond.

- Qui a dit cela ? gronda le maître.

Les élèves le regardaient avec cette candeur angélique qu'ils savaient prendre dans des occasions délicates. Il ne les connaissait pas, que risquaient-ils ? L'instituteur n'avait pas l'intention de s'acharner car il n'était pas certain d'obtenir le nom de l'insolent. Dans ces cas-là, il vaut mieux s'en sortir par une pirouette plutôt que perdre la face !

- Eh oui ! continua-t-il d'un ton badin, zéro ! Et zéro est une note éliminatoire !…..Alors, si vous ne voulez pas obtenir une telle note, suivez bien, "ze" relis. Et n'hésitez pas à me demander de relire une troisième fois s'il le faut.

Les enfants n’avaient sans doute pas compris ce que le mot "éliminatoire" entraînait comme désagrément, mais il avait produit son petit effet sur ces élèves qui n’étaient pas les siens. Il reprit donc la lecture de ce texte, en articulant soigneusement. Mais décidément, le son "ge" ne passait pas et les "petites bouzies bleues et roses" firent à nouveau leur apparition sur le sapin. Quand il eut fini, il lut les questions auxquelles les élèves devaient répondre. Il y en avait toujours après une dictée.

Puis on passa à la rédaction. Le sujet était simple mais pas très original : "C'est bientôt Noël. Vous allez installer et décorer un beau sapin près de la cheminée. Racontez d'une façon alerte."

Après avoir copié ce texte au tableau, le maître dit :

- Vous avez une quarantaine de minutes pour répondre. Faites d'abord un brouillon, et recopiez proprement.

Le petit Robert, après avoir lu le sujet, leva la main.

- M'sieu....... Chez moi, je n'ai pas de cheminée ........ Ousque je vas mettre mon sapin ?

- Où vais-ze mettre mon sapin....... Attention à la tournure interrogative ...... Eh bien, voyons, mets-le ...... dans la salle..... n'importe où ......

- .... Mais.... Je n'ai pas de salle ...... Est-ce que je peux le mettre dans la cuisine ?

- Si ça te fait plaisir ! Où tu veux, ce n'est pas l’essentiel.

La classe se mit au travail dans un silence studieux, fait de frottements de culottes sur les bancs, de craquements, de raclements, de toussotements, de reniflements, de balancements d'avant en arrière. Le maître marchait de long en large, les mains derrière le dos, jetant un œil par-ci, un œil par-là, se retournant parfois brusquement pour surprendre d'éventuels bavardages, embrassant d'un regard professionnel les quarante écrivains qui s'échinaient sur leur feuille.

Certains, les coudes sur la table, le menton appuyé sur les mains ouvertes, les yeux mi-clos, cherchaient vainement une inspiration défaillante. D'autres, le nez en l'air, les sourcils froncés, suçaient fébrilement leur porte-plume. Quelques-uns écrivaient éperdument. On entendait le "cra-cra" de leur plume sur le papier. Elle ne s'arrêtait que pour donner au bec d'acier le temps de puiser dans l'encrier des idées nouvelles avant de reprendre son raclement caractéristique.

De temps en temps, le maître se penchait par-dessus une épaule et lisait les quelques lignes écrites. Mais rien dans son attitude ne laissait paraître un sentiment quelconque. Il devait se garder de rire......ou de sembler apprécier tel travail plutôt qu'un autre. Il arriva derrière celui qui avait avoué ne pas faire de sapin. Curieux, il s'arrêta pour lire ce qu'il avait bien pu écrire. Voici. J’ai corrigé les fautes pour ne pas vous écorcher les yeux….mais pas le reste…..

"Chez nous, on fait pas de sapin parce que mon père, il aime pas les sapins. Il dit que ça fait plein de saletés quand c'est sec. C'est vrai, on en a fait une fois. C'est un copain qui nous l'avait donné. Il est devenu tout sec (le sapin, pas le copain) et les aiguilles sont tombées par terre. Je m'en souviens parce que c'est moi qui a tout nettoyé ! Et puis, un sapin sec, c'est pas joli ! Et puis, ça brûlerait si qu’on lui mettait des bougies. Ça tombe bien, car j'ai pas de bougies chez moi !"

- Mais enfin, ne put s'empêcher de s'écrier le pédagogue, c'est incroyable ! Cette malheureuse tournure négative est ton ennemie "zurée" ! Ce n'est pourtant pas difficile à comprendre ! "Ze" N'ai pas de bouzies, tu N'as pas de bouzies, il N'a pas de bouzies, nous N'avons pas de bouzies, vous N'avez pas de bouzies, ils N'ont pas de bouzies ! C'est pourtant clair !

- Alors ça ! répondit le gamin, c'est pas banal ! Mais qui vous a piqué toutes vos bougies ?……

Les enfants, que cette remarque véhémente avait tirés de leur réflexion, se regardèrent d'un air étonné.

- Bon.... fit le maître qui préféra abandonner. Continuez votre travail.

Puis, pour ne pas perdre totalement la face, se retournant vers l'irréductible, il lui dit doucement :

- Tu verras cette question avec ton maître !

- Oh ! répondit l'enfant, je verrai rien ! Il sait pas plus que moi où sont passées les bougies !

Après cet intermède, le travail reprit. Le maître grimpa sur l'estrade et s'assit au bureau. Il avait une vue imprenable sur la classe : huit longues tables au plan de travail incliné, auxquelles un simple banc était fixé, permettaient de recevoir six élèves chacune. Dire qu'ils ne se gênaient pas serait exagéré. Ils se supportaient !

Lorsque le temps imparti fut écoulé, le maître descendit de son perchoir et ramassa doctement les copies. La cloche sonna, indiquant qu'il était midi. Les élèves se levèrent mais le maître leur dit d'un ton sévère :

- Hé ! "Ze" n'ai pas dit de sortir ! Vous apprendrez que c’est moi qui autorise la sortie, et non la cloche ! "Ranzez" d'abord vos affaires. Ensuite, en silence, prenez la direction de la porte ! Et à tantôt les enfants !

Les compositions continuaient en effet l'après-midi. Il restait l'arithmétique ! On commença d'abord par cinq questions de calcul mental que les élèves écoutaient l'une après l'autre, le porte-plume levé, n'écrivant la réponse qu'au signal.

- Première question : un cycliste parcourt vingt kilomètres en une heure. Combien parcourront quatre cyclistes dans le même temps ? ...................................... Ecrivez !

Suivaient quatre questions, toutes aussi difficiles les unes que les autres.

Ensuite, on proposa deux problèmes que le maître écrivit au tableau de sa belle écriture. Mais c'est surtout le premier qui frappa les enfants par son originalité. Ils purent lire en effet l'énoncé suivant :" Mme Baluchard va au marché vendre des œufs. A la première cliente, elle vend la moitié de ce qu'elle a, plus un demi-œuf. A la seconde, elle vend la moitié de ce qui lui reste plus un demi-œuf. A chaque cliente, elle vend la moitié de ce qui lui reste, plus un demi-œuf. Au bout d'un moment, elle a vendu tous ses œufs. On demande combien d’œufs elle avait à vendre à son arrivée au marché. On sait seulement que ce nombre était compris entre cent et deux cents."

- Que dites-vous encore ? demanda la maître à un groupe qui chuchotait.

- Robert demande si ce sont des œufs durs !

- Non ! La poule qui les a pondus n'avait pas la fièvre ! lança-t-il finement. Allez, au travail.

La récréation de trois heures libéra des fauves, la tête pleine de "petites bouzies bleues et roses" et de poules qui pondaient des demi-œufs. Mais ce n'était pas fini! Les questions d'histoire et de géographie attendaient sagement qu'on les sorte du tiroir du bureau où elles se morfondaient depuis le matin. Sans compter les sciences ! Allez savoir pourquoi ces trois épreuves n'attiraient que des moues. Il suffisait pourtant d'avoir appris ses leçons ! Le maître effaça les problèmes et écrivit : "Les rois fainéants".

- Voilà ! Au travail !

- ..... C'est tout ? Risqua une petite voix.

- J'ai pas appris ça ! affirma un autre. Mon père a dit que les fainéants, c'est pas des gens intéressants !

- Tstt Tstt Tstt ! Pas de commentaires ! Au travail !

En soupirant, les élèves se calèrent bien sur le banc afin de mieux chercher dans leurs souvenirs. Au bout de quelques minutes, tous écrivaient quelque chose. Mais il était évident que les Rois fainéants ne les inspiraient guère…..Et vous ?....Qu’auriez-vous écrit sur ces rois dont la paresse a traversé les siècles ?....

La géographie et les sciences suivirent avec le même succès. Mais le temps passait, la fin de la journée approchait. Enfin ! se dirent les enfants qui n'attendaient que ce moment. La plupart avaient épuisé depuis longtemps tous les souvenirs que leur mémoire avait conservés. La cloche sonna. Personne ne bougea. On attendait un autre signal.

- Ze ramasse les copies ! fit le maître.

C'était le moment qu’attendaient certains pour ajouter un détail qui leur était soudain venu.

- Allez, c'est fini ! Vous pouvez sortir !

Dans un joyeux tintamarre, les quarante gamins, libérés, soulagés, sortirent et rentrèrent à la maison. Mais, même là, on ne manquait pas de leur demander :

- Alors ! Ces compositions ! Raconte !

Il fallait tout relater, depuis "les petites bouzies bleues et roses" jusqu'aux demi-œufs, sans oublier les rois fainéants.

- Tout de même, disait la mère, cette Mme Baluchard avec ses oeufs.... Je voudrais bien savoir comment elle a fait ! ”

Vous aussi certainement ! Alors, cherchez et vous trouverez ! Et là, il est permis de faire des impairs !……Allez, vous ne direz pas que je ne vous aurai pas aidés !……

 

Bonne lecture et... A plus...

 

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Published by Gerard Nedellec
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