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22 janvier 2011 6 22 /01 /janvier /2011 11:37

 


Une autre histoire tirée de "L'école de Monsieur Paul"

 

Après des études primaires à l’école de sa petite commune de la région de Vire, Jean Boujon entrait en 6è à l’Institut Lemonnier de Caen, tenu par les Salésiens de Don Bosco. Nous étions en septembre 1946. La guerre était terminée depuis un peu plus d’un an mais la libération du pays ne signifiait pas le retour à l’abondance.

Jean quittait pour la première fois la chaleur du foyer familial. Il se sentait un peu perdu dans cette école qui lui paraissait immense. Encore faut-il préciser que les nouveaux bâtiments, ceux qui se dressent de nos jours, n’étaient pas sortis de terre. L’institut avait été détruit lors des bombardements précédant la libération de Caen. Pendant dix-huit ans les cours furent donnés dans des bâtiments provisoires. Eh oui !….Le provisoire dure parfois longtemps !.....Quand je suis arrivé à Caen en 1955, beaucoup de commerçants tenaient encore boutique dans des baraquements place Saint Martin…..

Le premier soir, dans son petit lit de fer, perdu dans le grand dortoir au milieu des autres enfants, tandis que le frère surveillant glissait silencieusement dans les allées pour veiller au sommeil de ses ouailles, le petit Jean réalisa sa solitude et pleura doucement en se cachant sous les draps. Il crut entendre des sanglots étouffés pas très loin de lui. D’autres esseulés ressentaient cruellement le poids de la séparation et versaient des larmes amères. Curieusement, cela le réconforta. Il n’était pas seul ! Bientôt la fatigue l’emporta et il sombra dans le sommeil.

Dès lors, les jours succédèrent aux jours dans l’atmosphère studieuse et recueillie du pensionnat. Les journées étaient bien longues, entièrement consacrées au travail : des heures interminables d’étude coupées de moments de classe, des récréations monotones dans une cour austère ceinturée de baraques sans âme, avec, entre deux palissades, une échappée sur la ville, sur la vie, même si cette vie avait été meurtrie et reprenait doucement après les épreuves du débarquement et ses ruines.

Les après-midi des jours de congé, les internes partaient pour la promenade en rangs par deux, à travers la campagne. Ils se rendaient parfois à la Prairie, véritable poumon de la ville, à moins qu’ils ne partent par Venoix et Bretteville sur Odon pour arriver à Verson et la campagne. Ils en auront parcouru, à pied, des kilomètres, les petits pensionnaires !…..Mais à cette époque où les voitures étaient encore rares, on ne rechignait pas à la marche. On avançait sans se poser de questions. L’insouciance de la jeunesse !

La rentrée était déjà loin. Les élèves avaient ravalé leurs larmes et travaillaient dur pour complaire à leurs parents. Ces derniers n’avaient pas pu rester à l’école très longtemps. Ils faisaient souvent des sacrifices pour que leurs enfants suivent des études qui leur avaient été refusées. Ils voulaient qu’ils réussissent mieux qu’eux. Pour cela, rien ne valait une solide instruction qui leur ouvrirait certainement des horizons nouveaux.

Les restrictions de la guerre n’étaient pas très loin et l’ordinaire offert à l’appétit insatiable des pensionnaires était plutôt limité. Les pommes de terre constituaient la base de l’alimentation. Elles étaient stockées à peu de distance de la chapelle et lorsque les élèves s’y rendaient en rangs par deux pour quelque office, leurs narines étaient assaillies par les exhalaisons capiteuses de ces tubercules entassés dans la chaleur moite d’une soupente obscure et sans air. Malgré la proximité de la chapelle, on était loin de l’odeur…..de sainteté !…..

Dans leur grande majorité, les internes étaient originaires des communes environnantes. Le vendredi jour de marché, les fermiers venaient vendre leurs produits frais. Les chars à bancs convergeaient vers la place Saint Sauveur, chargés de victuailles toutes aussi appétissantes les unes que les autres : choux pansus, poireaux épanouis, navets rebondis, carottes charnues, pommes aux coloris variés et au parfum entêtant. Des poulets caquetants s’agitaient dans des paniers en osier tandis que les lapins duveteux, plus sages, usaient indéfiniment leurs canines, ce qui leur donnait l’apparence de petits vieux à favoris occupés à mâchouiller une sucette invisible.

Comme la plupart avaient un ou plusieurs fils à l’Institut, ils lui rendaient une visite rapide et laissaient au petit prisonnier un panier rempli de produits de la ferme : motte de beurre d’un jaune d’or sur laquelle se détachait une vache immobile, rillettes ou pâté si l’on avait sacrifié le cochon, andouille qui fumait dans la cheminée depuis des mois, pots de confitures aux couleurs vives. Parfois la maman avait confectionné un plat délicieux encore tiède, qui rappellerait à l’enfant des souvenirs heureux, ou une teurgoule onctueuse accompagnée d’un brasillé.

Les élèves enfermaient toutes ces bonnes choses dans le tiroir de la table qu’ils occupaient au réfectoire. Le midi, lorsqu’ils arrivaient pour le repas, après s’être assis, ils ouvraient leur tiroir plein à ras bord et choisissaient dans cette caverne d’Ali Baba personnelle ce qui allait compléter, et même parfois remplacer la maigre pitance de la pension.

Tous les tiroirs étaient pleins. Tous….Mais celui de Jean Boujon restait désespérément vide vendredis après vendredis. Il y enfermait sa serviette et tandis qu’il la prenait, il voyait ses voisins couvrir leurs tartines de rillettes onctueuses, de tranches de pâté odorant, de confitures dégoulinantes. Ses narines frémissaient inutilement sous l’assaut de toutes ces senteurs subtiles.

Ses parents habitaient un peu plus loin que les autres et ne pouvaient venir le voir souvent. Une distance de 60 km, qui paraît dérisoire de nos jours, était alors un obstacle insurmontable pour celui qui ne possédait pas de voiture, comme c’était le cas des parents de Jean. En effet, peu de gens possédaient une voiture. Elles avaient été confisquées par les Allemands pendant la guerre. Il faudra attendre les années 1950 pour retrouver une vie quasi normale…..On était donc tributaire de la compagnie de transports en commun, les Courriers Normands. On prenait le car des Courriers Normands comme on prend maintenant sa voiture….à la différence près que les cars étaient le plus souvent très chargés et qu’il fallait jouer des coudes pour trouver une place. J’en sais quelque chose moi qui vous parle….J’ai dû une fois entrer par la fenêtre afin de réserver une place assise à mes parents…..

Mais revenons à notre pauvret. Pendant que ses camarades de table se régalaient des délices familiaux, Jean mangeait en silence le repas rudimentaire préparé par le cuisinier de l’établissement. Il regardait ses voisins en poussant de gros soupirs. Et si parfois des larmes montaient à ses yeux, il les refoulait pour ne pas pleurer devant ses camarades. Comme il se trouvait seul à cet instant ! En quittant le réfectoire, il sentait encore des contractions au creux de l’estomac, signe que sa faim n’était pas assouvie, alors que les autres sortaient avec des sourires de satisfaction….

Les semaines passaient, les jours succédaient aux jours, jusqu’à ce fameux vendredi de novembre. Les élèves étaient entrés au réfectoire dans une joyeuse animation. Les parents avaient reconstitué leurs stocks……Les lourds souliers ferrés frappaient joyeusement le plancher disjoint, les bancs qu’on rapprochait de la table raclaient le sol. Et puis les tiroirs s’ouvraient dans un brouhaha réjoui.

Tout ce cérémonial n’intéressait pas Jean, habitué à un tiroir désert……Il l’ouvrit donc machinalement, ses yeux se baissèrent pour chercher sa serviette. Stupeur ! Il était rempli de tas de choses dont il avait presque oublié l’existence. Il reconnut des confitures, du pâté, du beurre. Il resta un moment sans voix et dit enfin :

- « Je crois qu’il y a une erreur ici !…..

Autour de la table, les autres mangeaient sans s’occuper de lui, en essayant de feindre l’indifférence.

- Eh !….Je crois qu’il y a une erreur ici !….reprit Jean. Quelqu’un a dû se tromper de tiroir !

- Se tromper de tiroir ?…fit un loustic et regardant les autres. Non ! Je ne pense pas que nous soyons assez sots pour nous tromper ! Regarde ! Mon tiroir est plein. Le tien aussi, Joseph…Et le tien, Yves….Tous nos tiroirs sont pleins. Comme le tien Jean. Je ne vois pas d’erreur !….N’est-il pas mieux que tous les tiroirs soient pleins……..plutôt que d’avoir un tiroir vide ?

Alors Jean comprit. Ses camarades s’étaient émus que semaine après semaine personne ne vînt le voir pour lui apporter des provisions. Alors ils avaient décidé de donner chacun quelque chose pour celui qui n’avait rien. C’est ainsi que ce vendredi-là, Jean eut la plus belle surprise de sa vie d’écolier. Il sentit ses yeux s’embuer, mais là il ne retint pas ses larmes. Des larmes de bonheur. C’est la voix étranglée par l’émotion qu’il dit : merci.

Désormais, chaque vendredi, il trouvait dans son tiroir quelques provisions qui montraient que la solidarité n’est pas un vain mot. Il trouverait la semaine un peu moins longue. Il n’était plus seul. Il avait trouvé des amis, des frères.

Jean a maintenant quelques années de plus. Lorsqu’il m’a raconté cette belle histoire un jour que je lui rendais visite, je crois bien qu’à la fin, il était aussi ému que le jeune Jean un demi-siècle plus tôt. Il ne pouvait que me répéter : « Tu te rends compte ?…. »

Oui, je me rendais compte. Cela fait toujours chaud au cœur de savoir que l’on n’est pas seul. La solidarité aide à surmonter les moments pénibles de la vie….

 A plus...

 

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Published by Gerard Nedellec
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