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20 septembre 2010 1 20 /09 /septembre /2010 08:14

Un texte d'un genre légèrement différent... Que ceux qui n'ont jamais voulu être poètes me jettent leur premier brouillon de poésies !...

 

 


Romuald était poète. Enfin, il se croyait poète…

Tous les enfants d’une douzaine d’années ne se croient-ils pas un peu poètes ? Il était à l’âge où l’on découvre la poésie et les grands versificateurs romantiques, les ténébreux, les veufs, les inconsolés, qui portent leur cœur en écharpe, prétendant que les plus désespérés sont les chants les plus beaux.

Romuald buvait leurs vers comme un nectar délectable. Comme il aurait voulu faire partie de la grande famille des poètes, ces princes des nuées, que leurs ailes de géants empêchaient de marcher !…

La chose devait être possible puisque Romuald versifiait. Ne cherchez pas ses œuvres dans les anthologies de la poésie française ! Ses vers de mirliton sont restés dans ses cartons… Heureusement…

Pourtant, il en était fier. Il s’essayait à parler en alexandrins à tout un chacun. Ses parents ne prêtaient plus attention à lui lorsqu’il disait au milieu du repas :

- « Passe-moi donc le sel, la viande est un peu fade.

Mais non, je ne t’ai pas demandé de muscade !…

Ou encore :

- Je n’aime pas beaucoup la soupe de poireaux.

Je préfère, et de loin, déguster un gâteau…

Cependant, son grand frère qui était en classe de Seconde, était agacé par ces sorties intempestives. Il avait soigneusement mijoté une réponse par le même canal. Aussi, imaginez la stupeur de notre poète lorsqu’il entendit un jour son frère lancer en le regardant droit dans les yeux :

- Tes élucubrations ne sont pas très sensass.

Tu sais, mon pauvre vieux, vraiment tu nous les casses !…

Quelle grossièreté !… Quel manque d’éducation !… Il s’abstint donc de faire profiter la maisonnée de ses qualités poétiques, réservant ses alexandrins à ses camarades de classe, voire à ses professeurs.

Il avait pris l’habitude de faire suivre le prénom de ses camarades par un nom d’animal ou d’objet quelconque qui rimait avec lui. C’est ainsi qu’il appelait en toute familiarité Bernard le canard, Robert la vipère, Edmond le goémon… Je vous fais grâce de la suite.

Pour ne pas être en reste, ils l’avaient surnommé Romuald le rat. Cette appellation non contrôlée l’avait complètement consterné. Ils n’avaient rien compris ! Enfin, voyons, mais ça sautait aux yeux ! C’était d’une clarté lumineuse : cela ne rimait pas !

Il ne fallait pas être très intelligent pour s’en rendre compte ! Romuald ne rimait pas avec rat ! C’est vrai, trouver une rime à Romuald… Ce n’était pas à la portée du premier venu… En cherchant bien……Non, décidément, rien ne rimait avec Romuald.

A la rigueur, on pouvait risquer Romuald le crotale… Ouais… le narval… le caracal… Eh oui ! Le caracal ! Ce petit lynx des savanes d’Afrique et d’Asie… Mais connaissaient-ils au moins ce mot ?… Il en doutait. Non, vraiment, ils ne pouvaient que lui accoler un nom simple et connu de tous : le rat.

Après tout, un rat, c’est intelligent ! C’est curieux ! C’est vif !… Tout comme lui. Allez, en y réfléchissant bien, le rat n’était pas si mal !

En classe, il n’avait pas osé réciter ses leçons en alexandrins. La chose n’était pas si aisée… Il aurait fallu s’entraîner ! Et puis, le maître n’aurait sans doute pas compris. Ce personnage barbu l’impressionnait. C’est pourquoi Romuald avait éprouvé une vive sympathie envers Marcel Pagnol et s’était senti de connivence avec lui lorsqu’il avait lu ses souvenirs d’enfance. Le futur académicien n’avait-il pas récité un jour à son professeur de maths :

- Le carré de l’hypoténuse

Est égal, si je ne m’abuse……

A la somme des carrés des deux autres côtés.

Voilà un vrai confrère ! Quel esprit d’à-propos, quelle réponse admirable !… Mais lui n’aurait osé… Pourtant, un matin, alors qu’on lui demanda de réciter le pluriel des noms, il se lança :

- « Prennent aussi un X les mots suivants en ou

Bijou, caillou, genou, hibou, joujou, chou, pou… »

Il s’arrêta, haletant, encore tout étonné de son audace. Glissés dans la conversation, ces deux vers pouvaient passer inaperçus. Cependant le professeur le regarda bizarrement. Peut-être comprenait-il la poésie ? Un petit fait confirma les doutes de l’enfant.

Un jour en effet, il se passa dans la classe un événement dont les années ont maintenant nettement minimisé l’importance. Toujours est-il qu’il fallait prévenir à la fois le censeur et le proviseur. Le professeur dit alors à ses élèves à leur grand étonnement, et Romuald aurait juré qu’il lui faisait un clin d’œil :

« Il faut sans plus tarder le dire au proviseur

Et je vais de ce pas prévenir le censeur !… »

C’est Romuald qui fut ravi. Entendre des vers lui procurait le même plaisir qu’en écrire. Et puis… ces vers… quel rythme !… Surtout le second. On sentait bien la marche haletante vers le censeur : et je vais… de ce pas… prévenir… le censeur… Un deux trois… un deux trois… un deux trois… un deux trois !… Quelle classe ! Ah ! On voyait bien la griffe d’un maître… enfin d’un professeur ! Mais... quoi de plus normal pour un professeur... que d'avoir de la classe ?

Un autre jour, alors que la classe ronronnait dans la chaleur complice d’un poêle à bois, il crut apercevoir quelque chose de bizarre sur le mur. Il leva poliment le doigt et lorsque le maître lui en donna l’autorisation (cela se passait il y a pas mal d’années… on ne prenait pas intempestivement la parole, on attendait qu’on vous la donne…), il désigna l’endroit en question et formula son interrogation en douze pieds, chose normale pour quelqu’un qui pond des vers aussi facilement qu’une poule pond des œufs :

- N’est-ce pas un cafard que je vois sur le mur ?

Le professeur regarda, sourit dans sa barbe, adressa à l’enfant un coup d’œil complice et répondit le plus naturellement du monde :

- Cela se pourrait bien, mais je n’en suis pas sûr.

Ah ! C’était vraiment un poète comme lui !… (ou un humoriste !… mais Romuald préférait opter pour la première hypothèse...) Le reste n’avait plus d’importance, qu’il y ait ou non un cafard sur le mur… Voilà quelqu’un qui le comprenait ! Ce n’était pas le cas des autres. Les poètes ont toujours été des étrangers dans le monde. La poésie est un art auquel les profanes n’entendent rien. On veut la leur expliquer, leur faire partager ses émotions : ils s’en moquent comme de leur première barboteuse !

Oui, les poètes ont toujours été des incompris ! Romuald ruminait ces paroles en rentrant de l’école. Il admira le vol gracieux des oiseaux dans le ciel et se mit à penser tout haut. Ah !… Que ne suis-je l’un d’eux !… L’espace infini de l’azur !… Comme les oiseaux doivent être heureux ! Ils sont libres comme l’air qui les porte !

En les regardant, il se sentait pousser des ailes. Pour un peu, il se serait envolé ! Ce doit être agréable de voler ! continua-t-il, se parlant à lui-même et faisant les questions et les réponses. Sans doute, encore faut-il de grandes ailes, surtout pour un gros oiseau comme moi !… Oui, mais voilà : les grandes ailes, ça doit gêner lorsqu’on se pose et qu’on marche ! Mais non ! Voyez les oiseaux : ils les replient contre eux. Certes, mais les oiseaux ont habituellement de petites ailes… Je ne parle pas bien sûr de l’albatros… ou de la frégate ! De plus, ils ne marchent pas, ils sautillent. Vous me voyez sautiller ?… Ce ne serait plus Romuald le rat, mais Romuald le grand serin !…

Décidément, la vie d’oiseau n’est pas toujours enviable. Il faut choisir : voler dans le ciel, ou marcher sur la terre ! A moins que… Si j’étais un ange… je pourrais concilier les deux !… Croyez-vous ?… Lorsqu’ils ne volent pas, les anges sont sagement assis sur des petits nuages ronds, plus occupés à souffler dans une trompette qu’à marcher ! Et je ne sais pas jouer de la trompette ! Je ne peux donc pas être un ange !

D’ailleurs, ma mère ne m’a-t-elle pas dit un jour :

- Tu serais un ange si tu faisais un peu plus attention !… »

Comme je suis assez étourdi, je ne serai jamais un ange !

Bah ! Quelle importance ! Pour le moment, je respire à pleins poumons l’air vivifiant. J’ai douze ans, je suis poète, l’avenir m’appartient. J’ai bien le temps d’être un ange !…

 

(A suivre...)

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Published by Gerard Nedellec
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