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22 décembre 2010 3 22 /12 /décembre /2010 10:16

 

Une nouvelle histoire extraite de "L'école de Monsieur Paul"...

 

 

Jean Lechardeur avait été nommé en septembre 1954 dans une classe unique située dans la région de Bretteville-sur-Laize. Jeune instituteur remplaçant, il entamait sa deuxième année d’enseignement, ayant effectué jusque là des remplacements variant d’un jour à trois mois. Il avait été confronté à des classes de différents niveaux, mais jamais à une classe unique.

Il se souvenait de son plus bref remplacement : une journée….Il remplaçait un collègue à Potigny. Une classe de CM1….à moins que ce ne soit CE2, il ne se souvenait plus. Mais il se rappelait très bien du nombre d’élèves : quarante !

Quarante enfants qui le regardaient, assis sagement les bras croisés. Dressé devant eux, les bras croisés pour se donner une contenance, l’air sévère, les sourcils froncés, il pensait compenser son inexpérience par cette attitude énergique…..Une chance : il était assez grand et avait remarqué que sa stature et ses larges épaules en imposaient à ses élèves.

Il gravit lentement les deux marches menant au bureau situé sur une estrade. Il se sentait un peu fébrile, mais il ne fallait pas le montrer. C’était le jour de la rentrée des vacances de la Toussaint. Il n’avait que deux mois d’ancienneté….

Il s’assit et ouvrit le registre d’appel. On commençait toujours par l’appel des élèves, afin de noter les absents. Dans la situation actuelle, c’était aussi une occasion de mettre un nom sur toutes ces frimousses. Un coup d’œil sur la liste lui fit comprendre que la chose ne serait pas si aisée qu’il n’y paraissait. La moitié des enfants était d’origine polonaise, et leur nom présentait pour un non initié une difficulté à le lire, voire une impossibilité.

En effet, de nombreux mineurs d’origine polonaise travaillaient dans les mines de fer de Potigny et Soumont-Saint-Quentin depuis la fin du XIXè et le début du XXè siècle. Cette activité a cessé vers 1989.

Il fallait pourtant faire l’appel. Il leur demanda de se lever à l’appel de leur nom et commença, d’une voix qui se voulait assurée. Mais lorsqu’il lut avec beaucoup de mal un nom d’origine polonaise, une dizaine d’enfants se levèrent. La chose se reproduisit chaque fois qu’il lisait un nom polonais. Que faire ? Les enfants avaient réalisé qu’ils pouvaient se payer une petite séance d’amusement gratuit. Ils prétendaient qu’ils avaient mal compris…ou cru entendre leur nom. Comment le savoir ?

Jean continua dignement son appel, regardant d’un air sérieux ceux qui se levaient comme s’ils portaient tous le même nom. Au dernier énoncé, presque toute la classe était debout, secouée d’une hilarité mal contenue. Que voulez-vous faire après cela ?....Il continua tant bien que mal….Le soir, il ne se sentait pas très bien et le lendemain il jetait l’éponge…..Un arrêt de travail d’une huitaine pour bronchite était le bienvenu !

En y pensant, il riait encore. Ah ! Les lascars ! disait-il. Ils m’ont bien eu ! Mais sans doute à leur place aurais-je agi comme eux ! Les enfants sont impitoyables pour les plus vieux. Et même si Jean n’avait que 20 ans, il était plus âgé que ces gamins !.....Mais cette fois-ci, il avait un an de plus….et de l’expérience !....

Lorsqu’il pénétra dans sa nouvelle classe, peu de jours avant la rentrée, il fut frappé par son air vieillot. Des fenêtres hautes pour ne pas que les élèves soient distraits par ce qui se passait dehors, des murs dont la peinture vert clair s’écaillait par endroits, un bureau vétuste au vernis abîmé, un tableau délavé, voilà comment se présentait son futur univers. Il fit la moue, mais se promit de modifier tout cela, enfin ce qui pourrait l’être. Il rendit visite au maire et lui signala l’état défraîchi de la classe. Il répondit :

- « Mon école n’est quand même pas délabrée ! Des générations d’élèves y ont reçu une bonne instruction. J’en sais quelque chose puisque j’en fais partie. De plus, l’Inspection Académique ne m’envoie que des remplaçants de passage, alors je souhaite accueillir un instituteur titulaire qui reste plusieurs années.

Que répondre à cela ? Lorsque Jean verra l’état du logement mis à sa disposition, il comprendra pourquoi personne ne se bousculait pour demander le poste !....Cependant, une question le taraudait.

- Je n’ai pas vu de chauffage dans la classe !

- N’ayez pas peur ! On vous installera le poêle après les vacances de la Toussaint !

- Mais…S’il fait froid avant ?

- L’automne est toujours doux en Normandie !....

Jean n’insista pas, se disant qu’il aviserait en fonction du climat. Le maire le regarda partir en pensant : ces jeunes, quelle exigence !.....Il voudrait sans doute que je lui installe un poêle à feu continu….Et pourquoi pas l’eau courante dans son logement pendant qu’il y est !.....

Il prit possession de la maison d’école comme on disait deux jours avant la rentrée. Si la classe n’était pas délabrée, le logement l’était, lui ! Ruisselant d’humidité, le rez-de-chaussée sentait le moisi, la tapisserie des murs était piquée. Il occupa une pièce située à l’étage qui était à peu près saine. Pour l’eau courante, il fallait courir la chercher au puits….Comme il était seul et qu’il rentrait chez ses parents les jours de congé, cela lui suffisait.

Il avait une classe d’une trentaine d’élèves, de la section enfantine au cours de fin d’études 2è année. Avec les enfants, il décora le local pour qu’il ait un air plus agréable : dessins réalisés par les élèves, photos, fleurs. Au bout de quinze jours, on n’aurait pas reconnu la salle vieillotte des premiers jours. Le maire, venu lui rendre visite, trouva le local changé. Il lui dit :

- Vous voyez ?...La classe n’est pas si vilaine que cela !....Je comptais faire repeindre, mais ça attendra bien un peu !....

Jean se dit : le maire est un humoriste…ou un inconscient !....Mais il ne dit rien.

- Le poêle…..demanda-t-il.

- Mais il ne fait pas froid !

C’est vrai : une belle arrière-saison. Mais Jean se disait que de toutes façons il faudrait l’installer, ce fameux poêle ! Alors, un peu plus tôt…..

En octobre, les matinées furent fraîches. On aurait bien supporté un peu de chaleur. Mais les enfants étaient habitués à une vie rustique. Chez eux, on ne chauffait pas beaucoup. Un père lui avait avoué un jour avec fierté :

- L’hiver dans la cuisine, il ne fait pas plus de sept degrés ! La porte est toujours ouverte !

- Pourquoi donc ? avait demandé Jean.

- Mais pour surveiller ce qui se passe ! On aime bien savoir qui vient nous voir !....

Dans la classe il faisait 11-12 degrés en début de matinée. La température montait vite et les après-midi étaient doux. Un beau temps d’automne. Mais vers la fin du mois, la température baissa. Les vacances de la Toussaint furent accueillies avec soulagement par tous. Avant de partir, Jean se rendit chez le maire.

- Vous n’oubliez pas le poêle, Monsieur le Maire !

- J’y penserai ! répondit-il.

Cette réponse satisfaisait à moitié Jean. Le ton n’était pas très convaincu. Plutôt que j’y penserai, il aurait préféré je l’installerai ! A son retour, la veille de la rentrée, il se rendit dans sa classe : le poêle brillait par son absence…..

- Ça alors !.....Elle est bonne ! Il exagère quand même !

Il se rendit chez le maire qui lui dit en le voyant :

- Ne dites rien : le poêle…..

- Justement, le poêle….

- C’est que….fit le maire en soulevant sa casquette, je n’ai pas eu le temps….J’ai beaucoup de travail, vous savez….

- Je conçois que vous ayez beaucoup de travail, Monsieur le Maire. Mais je vous rappelle que demain les enfants retrouvent l’école. Il fera froid dans la classe. Travailler dans de telles conditions me paraît difficile.

- Je tacherai de passer dans la journée….

- Mais non, Monsieur le Maire ! Pas dans la journée ! J’aimerais bien que le poêle soit installé avant la rentrée de 9 heures ! Cela aurait dû être fait depuis longtemps ! Je vous le disais bien…..Il ne faut pas remettre au lendemain…..

- Oui…Je connais….Avant 9 heures….Vous me prenez d’assaut !

- Mais non ! Je vous le demande depuis assez longtemps.

- Ecoutez, je viendrai demain quand je pourrai ! Ce n’est quand même pas vous qui allez me dicter ce que je dois faire !

- Bien. Dans ces conditions, écoutez bien ceci : si le poêle n’est pas installé demain matin avant 9 heures, je préviens immédiatement l’inspecteur primaire de la situation dans laquelle vous nous mettez et je ferme l’école ! Et vous verrez bien ce qui arrivera !....

Là, il s’avançait un peu, le jeune instituteur….Fermer l’école….En avait-il le droit ? Sans doute pas. Et puis, que pouvait l’inspecteur, plus favorable au modus vivendi qu’au casus belli !.....Mais il était fort en colère. La chose traînait depuis assez longtemps. Combien de fois n’avait-il pas réclamé !....

Le lendemain matin, dès 7 heures et demi, le maire était là avec un aide. Une demi heure plus tard, le poêle était installé. A 8 heures et demi, il ronflait comme un soufflet de forge et à 9 heures, il faisait bien chaud.

- Vous voyez ? fit remarquer Jean, ce n’était pas si difficile que ça !

Il considéra le poêle. Le trou de sortie se trouvait à trois mètres du sol. Le tuyau partait du poêle à l’horizontale, grimpait brusquement jusqu’au plafond, faisait un coude serré et entrait dans le trou pour ressortir à l’extérieur en se coiffant d’un petit chapeau de tôle par où s’échappait la fumée en volutes blanchâtres.

- Mais dites-moi, Monsieur le Maire, les tuyaux ne sont-ils pas un peu….rouillés ?...

- Mais non ! Qu’est-ce que vous allez inventer encore….C’est bien simple : ils existaient déjà lorsque je suis devenu maire ! Il y a trente ans de cela ! Ils sont presque neufs ces tuyaux ! »

A plus...

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Published by Gerard Nedellec
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