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22 mars 2011 2 22 /03 /mars /2011 08:31

 

 

 

Le petit Machin….je veux dire le petit Jacques avait été placé à l’âge de 7 ans en pension chez l’abbé Auzouf, un prêtre qui accueillait des enfants et habitait à une cinquantaine de kilomètres de chez lui en plein bocage normand. Ses parents étaient certainement trop accaparés par leurs affaires pour s’en occuper. Ils avaient préféré se décharger de cette tâche pourtant naturelle sur des étrangers.

A 7 ans, c’est dur de quitter la chaleur d’un foyer. Mais notre Jacques avait du caractère et ravala ses larmes. Il se retrouva donc avec d’autres enfants dont certains étaient un peu plus âgés que lui. Tous souffraient d’être séparés de leur famille. Mais à quoi bon verser des larmes ? Tous étaient dans le même cas. Il fallait plutôt se serrer les coudes et former une grande famille.

Pour s’occuper de ces enfants, le prêtre était aidé par sa sœur, une vieille fille acariâtre et sèche comme un arbre mort et qui ressemblait comme une sœur à la fée Carabosse. Ce couple spécial n’était pas particulièrement tendre avec les enfants. Ils ne pouvaient évidemment pas les comprendre puisque l’univers des enfants leur était totalement inconnu. Ils se comportaient en gardiens soucieux de la discipline, persuadés que tous étaient des galopins capables des pires bêtises, et qu’il fallait mater.

De plus, allez savoir pourquoi, la femme avait pris tout de suite Jacques en grippe. Au lieu de l’appeler par son prénom, comme les autres, elle ne l’appelait jamais autrement que le petit Machin. Au début, le pauvret répliquait timidement :

- « Je m’appelle Jacques…..

- Je sais ! Répondait-elle brutalement. Mais moi, ça me plait de t’appeler le petit Machin ! D’ailleurs, tu ressembles à un petit machin…chose. Mais, le petit Chose, ça a déjà été pris, ajouta-t-elle finement en glissant un coup d’œil à son frère. Tu n’es pas plus gros qu’une puce !…..

Le curé avait gloussé de plaisir devant l’érudition de sa sœur. Jacques n’avait rien répondu et en avait pris son parti. Va pour le petit Machin ! Quelle importance après tout !….

Les enfants ne fréquentaient pas l’école communale du bourg. Les deux pseudo pédagogues se chargeaient de leur instruction à coups de règle et de punitions. Les jeudis et dimanches, ils restaient chez leurs logeurs où ils occupaient leur temps à des tâches matérielles. Ils devaient non seulement faire le ménage complet de leur chambre une fois par semaine, mais aussi participer à la préparation du repas en épluchant les légumes. La vaisselle leur était réservée également. L’hiver, ils allaient à tour de rôle chercher du bois pour la cuisinière, et en toutes saisons, ils se trouvaient de corvée d’eau au puits.

C’était une vie de travail presque ininterrompu, dans laquelle les divertissements n’avaient pas de place.

Ah si pourtant ! Le dimanche, ils assistaient à la messe et le jeudi, ils se rendaient une nouvelle fois dans l’église pour écouter la leçon de catéchisme dispensé par la maîtresse de maison, transformée pour la circonstance en dame catéchiste. Vous me direz qu’en fait de distraction, on trouve mieux…..Mais pendant la messe et l’heure de catéchisme, ils ne travaillaient pas. Et même s’ils devaient écouter, c’était nettement moins fatiguant que de récurer les casseroles !….

Un jeudi donc, les enfants étaient sagement assis sur des bancs de bois dans l’obscure clarté qui tombait des vitraux tandis que la dame se perdait en explications toutes aussi fumeuses les unes que les autres. N’ayant pas été formée à ce travail, elle pratiquait ici comme chez elle la seule pédagogie qu’elle connaissait :éructations, menaces et parfois coups. C’était l’époque où l’on faisait tout entrer dans le crâne des enfants par le rabâchage collectif, ponctué le plus souvent de coups de règle sur la tête. On récitait ensemble le texte de la leçon, dans laquelle vraisemblablement on n’avait pas compris grand chose. Mais c’était ainsi. A force de répéter, on retenait, et à défaut de comprendre, on savait !….

Le petit Jacques profitait de ces moments pour bavarder avec son voisin de droite. Que lui dit-il de si drôle pour qu’il rie ? A 7 ans, on a encore, heureusement, l’insouciance de la jeunesse, même si la vie est dure. Bref, Jacques avait ri. Oui, il commit ce crime épouvantable : il avait ri !

La dame s’en aperçut et s’imagina qu’il se moquait d’elle. Un crime de lèse-dame-catéchiste en quelque sorte. Elle s’arrêta net dans son discours et l’interpella brutalement.

- « Dis donc, le petit Machin, pourquoi ris-tu ?…..Tu te moques de moi !

- Oh non ! Madame, je ne me moque pas de vous ! répondit Jacques.

- Si, tu te moques de moi….d’ailleurs, je sais bien pourquoi….

Jacques ouvrit de grands yeux. Il ne se moquait pas d’elle, mais connaissant la mégère, il était curieux de savoir ce qu’elle avait inventé. Il ne se doutait pas que cette péripétie était le point de départ d’une histoire pénible. Elle ajouta avec un sourire mauvais :

- C’est parce que j’ai un dentier !

Le fait est qu’elle portait un dentier qui tenait tant bien que mal. Il se promenait souvent dans sa bouche, ce qui produisait parfois des effets surprenants. Lorsqu’il la gênait trop, elle l’ôtait. Le résultat était encore plus étonnant car elle mangeait littéralement ses paroles, les transformant en une bouillie incompréhensible.

Aujourd’hui, elle avait son dentier et se persuadait que l’enfant s’en moquait.

- Non, Madame, je ne me moque pas de votre dentier.

- Si ! Je le sais ! Tu es un menteur ! Tu seras puni !

Jacques frémit. Il connaissait le genre de punition administrée par le couple. Pas de coups, non. Le puni était mis en quarantaine : personne ne devait lui adresser la parole. A lui toutes les corvées. Il prenait son (maigre) repas seul, debout dans un coin. Lorsqu’il n’avait aucune occupation, il devait se tenir contre le mur. Il était en quelque sorte "excommunié"!…

- Avoue que tu as menti et que tu te moquais de moi ! lança la mégère en rentrant.

Mais Jacques était fort de sa vérité. Non, il ne s’était pas moqué ! Il avait ri, certes, mais pas d’elle. Non, il n’allait pas avouer ce qui n’était pas vrai. C’est alors qu’il mentirait !….

On était en janvier. Chaque semaine, elle pressait l’enfant d’avouer sa "faute". Il refusait toujours car il estimait n’avoir rien fait de mal.

- Tu es une forte tête, fit la femme. Mais je te mâterai ! J’en ai mâté d’autres plus forts que toi !…..

- Non ! Je ne me suis pas moqué de vous !

La punition était prolongée de semaine en semaine. Arrivèrent les vacances des Gras, comme on les appelait alors. Les parents venaient chercher leurs enfants pour quelques jours de tranquillité.

 

(A suivre...)

 

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Published by Gerard Nedellec
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