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14 mars 2011 1 14 /03 /mars /2011 08:18

 


Une autre histoire extraite de "De Derrière les fagots"...

 

Le père Yvon habitait à Caen dans une petite maison située rue Caponière. C’était un joyeux vieillard de près de 90 ans, encore alerte, qui vivait seul depuis la mort de sa femme voici quelques années. Il ne se plaignait jamais de son sort, trouvant que d’autres étaient plus à plaindre que lui.

- « J’ai une petite maison où je suis bien tranquille, une retraite modique qui me permet de vivre car mes besoins sont modestes, je n’ai mal nulle part….Et tu voudrais que je me plaigne ?....faisait-il d’une voix chuintante qui étonnait toujours les rares hôtes qui venaient le voir.

La raison en était simple : il n’avait plus qu’une dent !.....Une canine minuscule, oubliée sans doute par la débâcle de ses mâchoires. Ses gencives s’étaient raffermies et lui permettaient, non pas de remplacer les dents, mais de mâcher un peu ses aliments. Lorsqu’il mangeait de la viande, ses mâchoires allaient de l’avant d’une façon désordonnée et comique. Il privilégiait les aliments mous….mais ne refusait jamais un bon bifteck. Il mettait le temps pour le mastiquer, c’est tout !....Et le temps, ce n’est pas ce qui lui manquait !.....

Cette dent unique m’amusait. Je lui disais en guise de plaisanterie :

- Il n’y a qu’un cheveu sur la tête à Mathieu….mais il n’y a qu’une dent dans la mâchoire à Yvon !....

Et il riait avec moi. J’ajoutais parfois :

- Tu ne peux pas dire que tu te laves les dents !....

- Pourquoi donc ? répondait-il.

- Mais parce que le pluriel est incongru dans ton cas ! Il faut dire : je lave ma dent !....

Et de fait, il la lavait consciencieusement, tournant la brosse tout autour afin d’en bien nettoyer tous les contours.

- Eh !...N’oublie pas la face nord !...

Bref ! Il en passait du temps à laver sa dent ! Il l’entretenait avec soin afin de la conserver. Il disait d’ailleurs :

- De quoi aurais-je l’air, sans dent ?.....

Un dimanche midi, c’était en septembre, j’étais allé déjeuner chez lui. Ce n’était pas pour la cuisine, mais pour passer un moment ensemble. J’avais amené ce qu’il fallait. Comme il était seul, il appréciait les visites. L’après-midi, il me proposa d’aller visiter le jardin des plantes. Il avait mis le costume que lui avait donné un ami et qu’il portait dans les grandes occasions. De la rue Caponière au jardin des plantes, il n’y a pas très loin. C’est du moins ce que le père Yvon m’avait affirmé. Mais rendus aux Fossés Saint Julien, je lui demandai :

- C’est encore loin ?.....

- On arrive !

On y arriva un bon quart d’heure plus tard. Il faut dire que nous ne marchions pas vite : je ne voulais pas essouffler mon nonagénaire…..

Situé en pleine ville….ou presque le jardin des plantes doit son originalité à un professeur de la faculté de médecine de Caen, Gallard de la Ducquerie, qui avait acheté en 1689 un jardin et l’avait rempli de fleurs rares. Actuellement propice à la flânerie, il offre aux promeneurs l’ombre salutaire de ses arbres centenaires et les couleurs chatoyantes de ses deux mille espèces de plantes.

Après avoir déambulé sous les vertes frondaisons, il me proposa d’aller visiter la serre tropicale. Elle contient des plantes rares et fragiles, auxquelles le rude climat normand ne convient pas. En nous promenant dans les allées, nous arrivâmes devant un bassin sur lequel flottaient des espèces de grandes roues vertes relevées sur les bords.

- Ça c’est intéressant ! fit le père Yvon, qui avait visité l’endroit plusieurs fois et aurait pu s’en instituer le guide, n’était ce chuintement qui aurait rendu ses propos peu audibles. Ce sont des nénuphars d’Amazonie !

- Bigre ! Ils sont immenses !

- Je pense bien ! Ce sont des nénuphars géants ! Regarde ! C’est écrit là !

Effectivement, un panneau explicatif était placardé sur le mur devant les visiteurs. Mais entre eux et ce panneau, le bassin aux nénuphars s’étendait sur une largeur de près de deux mètres.

- Voyons cela….fit le père Yvon en se penchant vers le panneau. Ah ! C’est trop loin ! Je ne vois pas très bien !

Il avança la jambe pour se rapprocher, mais son pied se posa sur un nénuphar et passa à travers. Déséquilibré, il faillit tomber entièrement dans le bassin mais se rattrapa comme il put et resta ainsi penché en avant, le pied gauche sur la terre ferme et l’autre au fond de l’eau jusqu’à mi cuisse. La chose avait été si soudaine que je n’avais rien pu faire pour le retenir. Il resta un moment surpris, puis fut secoué de convulsions. Inquiet, je me penchai et m’aperçus qu’il riait comme un fou. J’essayai vainement de le sortir de sa mauvaise position mais il me disait :

- Laisse-moi rire ! Tu me sortiras après !

- Tu ne veux pas sortir ?....

- Pas avant que j’aie ri tout mon saoul !

Il resta ainsi, secoué d’un rire communicatif, pendant quelques minutes. Autour de nous, des badauds s’attroupaient, se demandant si ce quidam avait voulu prendre un bain de pieds….ou si il avait voulu tester la solidité des nénuphars. Finalement, une fois qu’il eut bien ri, il me dit :

- Tu peux y aller !

Il en avait de bonnes ! Y aller !...Comment voulait-il que je m’y prenne, alors qu’il me présentait son dos !......Je n’avais aucune prise. Je l’attrapai par sa veste, qui me resta dans les mains. Il se mit à rire de plus belles.

- Attention au pantalon ! fit-il. J’ai mon caleçon, mais quand même !....Il y a des dames !.....

Finalement, devant mon impuissance à le sortir de sa mauvaise posture, un visiteur aimable et aux forts biceps le prit sous les épaules, le souleva comme une plume et le posa sur la terre ferme.

- Voilà, matelot ! fit-il d’une voix amusée.

Les badauds applaudirent comme si l’on venait de lui sauver la vie et j’ai craint un moment que l’on ne porte le sauveteur en triomphe !.....

Maintenant tout le monde riait de bon cœur. Le père Yvon n’était pas le dernier.

- Je crois….fit-il finement, que j’ai mouillé mon bas de pantalon !

- C’est une histoire à se tordre ! fit une voix.

Lorsque l’hilarité fut terminée, je lui demandai :

- Alors, as-tu pu lire ce qui était inscrit sur le panneau ?

- Hélas non ! Je n’ai pas eu le temps….Je vais y retourner !

- D’accord ! Mais l’autre jambe alors ! Laisse-moi plutôt lire. Tu as assez fait de bêtises aujourd’hui !

Je me penchai….c’est vrai le texte était loin du bord….Mais je devais avoir de meilleurs yeux que mon ami. Je lus donc à haute voix :

- « Ce bassin est recouvert par l’impressionnant nénuphar géant d’Amazonie (Victoria amazonica). Ses énormes feuilles, ayant des allures de plateaux à tarte, peuvent atteindre et dépasser 1,50 m de diamètre. Sa face inférieure très épineuse avec des volumineuses nervures lacuneuses permettent aux feuilles de flotter sur l’eau. » Voilà ! Mais il n’est pas dit qu’on peut marcher dessus !

- Eh bien dis donc ! Je m’en souviendrai, des nénuphars géants d’Amazonie ! Mais il faut que je vide ma chaussure pleine d’eau !

- Crois-tu que nous pourrons rentrer à pied ?

- Oui ! L’air me sèchera !

Heureusement, le mois de septembre était ensoleillé. Lorsque nous sommes rentrés chez lui, il dit :

- Tu vois, c’est presque sec ! Je vais mettre mon pantalon sous mon matelas pour qu’il soit bien repassé ! Pas besoin de pattemouille !....Et la veste sur un cintre pour qu’elle ne garde pas les plis. Ainsi mon costume est toujours neuf…ou presque !

Sacré père Yvon !.....

 

A plus...

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Published by Gerard Nedellec
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