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18 décembre 2010 6 18 /12 /décembre /2010 08:34

 

Unee autre histoire extraite de "L'Ecole de Monsieur Paul". Une histoire vraie... of course !

 

 

Camille était grand chasseur devant l’Eternel. Sous aucun prétexte il n’aurait manqué l’ouverture de la chasse. Instituteur à Putanges dans l’Orne,il tenait d’une main ferme la classe des grands, du cours moyen au cours de fin d’études qui préparait le certificat. Sa femme s’occupait des petits, du cours préparatoire au cours élémentaire.

Un couple d’instituteurs comme on en rencontrait beaucoup dans les campagnes normandes en ces années d’après guerre. La dernière bien sûr ! C’étaient des gens d’une grande rigueur professionnelle. Dans leur classe on ne riait jamais. On restait concentré, attentif, on apprenait. Personne n’avait pas regardé la télé jusqu’à….enfin tard la veille au soir ! Les gens les respectaient. Ils disait Monsieur l’instituteur ou Madame l’institutrice lorsqu’ils s’adressaient à eux. En privé bien souvent ils parlaient plus familièrement du maît’ d’école ou de la maîtresse d’école……mais toujours avec déférence. Leur vie se déroulait, calme et paisible dans cette région de Normandie. Le seul plaisir de Camille était la chasse. C’était même bien plus que cela : une passion, qu’il pratiquait et dont il parlait avec fièvre….

L’ouverture se déroulait à la même époque que la rentrée des classes. Mais cette dernière avait lieu un lundi alors que la chasse démarrait toujours un dimanche.

Ce jour-là, attendu depuis longtemps avec impatience, Camille, revêtait la tenue habituelle des chasseurs. La veste en droguet avec sa poche dans le dos permettait d’enfiler au choix un lièvre, une perdrix, un faisan, ou même tout cela à la fois, ce qui le faisait ressembler à Jean de Florette, le bossu de Marcel Pagnol, dont il étudiait les textes avec ses élèves. Cela lui était arrivé une fois. Une chasse magnifique. On en parlait encore dans les chaumières !

Ainsi accoutré, bardé de cartouchières, le fusil à la main, l’œil aux aguets, il arpentait les landes et les champs, suivi de son chien, la langue pendante. Il rentrait rarement bredouille, ramenant le plus souvent un lièvre, ou un garenne. Sa femme avait l’art de les accommoder en civet, toute la famille se régalait.

Cette année-là, allez savoir pourquoi, la journée d’ouverture avait été infructueuse. Pourtant, il y avait du gibier ! Mais on aurait dit que les lapins et lièvres se méfiaient et se cachaient à la vue de ces terribles Tartarins armés jusqu’aux dents…..Il avait marché, marché, passant par tous les endroits qu’il connaissait. Rien ! Il croisait de temps en temps un confrère : il n’avait pas plus de succès que lui ! C’était à croire qu’un chef des lapins les avait prévenus du danger qu’ils couraient à s’élancer dans les champs en ce jour d’ouverture. Le ciel était également vide. Seuls les merles et les étourneaux s’en donnaient à cœur joie. Il n’allait tout de même pas tirer sur les merles !.....

Dans sa tête, la fable du héron de La Fontaine lui revenait. Ce héron qui "̎fut tout heureux et tout aise de rencontrer un limaçon"…..Allait-il, comme le héron, tuer, non un limaçon, mais un merle, voire un étourneau ?....Et pourquoi pas un moineau ! se dit-il. Non, il préférait ne rien prendre que de ramener une si maigre chasse. Jeudi prochain, j’aurai plus de chance ! Tous ces chasseurs qui déambulent effraient peut-être le gibier.

Le mercredi suivant, il pouvait être 8 heures. La classe commençait à 9 heures. Camille prenait son petit déjeuner, lorsque quelqu’un frappa à la porte. C’était son cousin Eugène, habitant à une quarantaine de kilomètres. Il le fit entrer. Eugène portait la tenue caractéristique que Camille reconnut tout de suite. En effet, c’était aussi un fin chasseur. Les deux cousins avaient souvent eu l’occasion de chasser ensemble, et c’était entre eux une rivalité amicale mais bien réelle. L’un voulait toujours être meilleur que l’autre. C’était souvent vrai pour Camille. Mais lorsque Eugène avait été plus chanceux, Camille lui faisait la tête. Habitué à ne rencontrer aucune résistance, à trouver toujours des gens soumis devant lui, il supportait mal cette forme de concurrence. Au fond, c’était un mauvais perdant !

Voir son cousin ainsi habillé contraria Camille. Il allait certainement à la chasse, et lui ne pourrait l’accompagner. Que n’avait-il attendu le lendemain !....Il essaya pourtant de faire bonne figure. Mais que c’était difficile !.....

- Tiens ! Tu ne travailles pas ? Tu ne visites pas ta clientèle ?

- Non. J’ai pris ma journée. J’étais dans le coin, je me suis octroyé une journée de congé. J’en ai le droit, non ?...

- Tu fais ce que tu veux ! Vous les représentants de commerce n’avez aucune contrainte !

- Ne crois pas cela ! Pas de visite de clients, pas de commandes, pas de rentrée d’argent. Je suis au pourcentage…..Mon salaire ne me tombe pas tous les mois comme toi !....

- Tu sais, le salaire des instituteurs n’est pas ce qu’on croit ! Un fixe certes, mais modeste….Tandis que ton pourcentage est plus élevé….

- Mon pourcentage est élevé si mes commandes le sont ! Cela dépend du bon vouloir des clients !

- Justement, tes clients……ils vont t’attendre….

- Pas aujourd’hui. J’ai expédié des avis de passage. Les quincailliers de la région de Flers sont prévenus que je les visiterai demain.

- « Et….tu vas à la chasse !

- Comme tu vois !

Evidemment, il allait à la chasse ! Toute sa tenue l’indiquait ! Quand même ! Cela aurait été plus agréable à deux !....Surtout pour Camille ! Il ne put s’empêcher de dire :

- Pourquoi n’as-tu pas attendu demain ? Nous eussions été ensemble !

- Je n’ai pris que ma journée. Demain j’ai rendez-vous avec un client important. Tu sais, je ne fais pas ce que je veux !

- Ni moi !.....

- Tu ne peux pas donner congé à tes élèves ?.....Ils ne refuseraient pas !

Camille se renfrogna. Savoir les autres à la chasse et pas lui……Cela le rendait de mauvaise humeur. Venir le narguer chez lui pour lui dire qu’il allait chasser, tandis qu’il restait bloqué dans sa classe….Il exagérait ! Eugène le savait, mais il aimait bien taquiner son cousin, sans penser à mal. L’ennui, c’est que Camille ne l’entendait pas ainsi….

- Allez…fit Eugène, ne prends pas mal la chose. Je suis obligé de m’organiser. Je n’ai pas autant de vacances que toi !

Ça y est ! Les vacances maintenant ! Combien de fois ne lui avait-on pas lancé les six mois de vacances par an des instituteurs ?......C’est vrai, ils avaient beaucoup de vacances….Mais là, une seule chose comptait : Eugène allait chasser, et lui resterait là ! Il essaya de le décourager.

- Tu sais, il n’y a pas beaucoup de gibier ! Dimanche dernier pour l’ouverture, personne n’a rien pris !

- Justement ! Les lapins se sont réservés pour moi !....Je leur ai envoyé un avis de passage…..

Eugène avait toujours le mot pour rire, mais Camille ne riait pas. Il allait manquer cette chasse….Peut-être Eugène ramènerait-il un lapin….ou un lièvre….ou…..Il n’osa continuer. Et s’il tuait un faisan ?....Il pesta en silence.

- Bon. Je ne te retiens pas. D’ailleurs, il va falloir que j’y aille. J’ai du travail qui m’attend, moi !...

Camille sortit sur la cour où ses élèves étaient déjà arrivés. Il sortit de son gousset une grosse montre ronde en or qu’on appelait un oignon, allez savoir pourquoi. Il était 9 heures moins 10. Il n’avait pas de retard. Il avait horreur d’être en retard. L’exactitude est la politesse des rois…dit-on. Des instituteurs aussi !

Eugène alla libérer son chien qui attendait sagement dans la voiture et les voilà partis. Pendant ce temps, Camille avait fait rentrer ses élèves. Il commença sa journée par une leçon de morale, comme d’habitude. Mais son esprit était ailleurs. Il vagabondait derrière le chien d’Eugène…..Cependant, il assumait bravement et avec beaucoup de mérite….

- En ce début d’année, je vais vous parler des bienfaits de l’école qui permet aux jeunes ruraux comme vous d’aller à la chasse…..je veux dire en classe….

Les élèves se regardèrent, surpris. Evidemment, cette chasse manquée l’absorbait trop. Il abrégea sa leçon et opta pour une dictée. Un texte de Louis Pergaud, extrait de « Le roman de Miraut, chien de chasse » lui sembla convenir. Il présentait suffisamment de difficultés, et avantage précieux, il restait dans le domaine de la chasse. Cela lui permettrait de chasser….en pensée ! De la sorte, si un nouveau lapsus lui faisait employer encore le mot chasse, il n’aurait rien de surprenant. Il était question d’un lièvre, « ce roi des capucins du Fays, ce maître oreillard qui savait tous les tours, ce prince des bouquins qui roulait depuis des saisons et des saisons des générations de chiens. Cette fois, il avait à ses trousses Miraut, le plus fameux chien de tout le canton….etc… » (Louis Pergaud)

Camille était satisfait de son choix, ses élèves moins…..Il y avait sur ce texte des questions de vocabulaire fort intéressantes….Le capucin, l’oreillard, le bouquin….tous mots désignant le lièvre aux grandes oreilles. En lisant ce texte, il s’y croyait. Il longeait le petit bois au bout de la grande prairie. Un capucin allait peut-être sortir. Le doigt sur la gâchette, les sens tendus……..il se pencha au-dessus d’un élève qui écrivait en tirant la langue, plongeant régulièrement sa plume dans un encrier en porcelaine qui avait dû être blanche. Le chemin le séparant du cahier était jalonné de taches violettes, sans doute pour que la plume ne dévie pas de son itinéraire…..

- Fais donc attention ! lui dit-il. Quel gâchis !....

- M’sieu….l’encrier est bouché !

En regardant de près, Camille s’aperçut qu’un morceau de craie obstruait l’encrier. On y trouvait fréquemment des morceaux de buvard, des plumes, des morceaux de noix ou de noisettes à la saison….Il fallait vider le tout et nettoyer. L’encre violette est tenace !....Elle résiste au lavage !....

Vers le milieu de la matinée, il sortit en récréation. Un peu d’air frais lui ferait du bien. Il lui fallait reprendre ses esprits. Lorsque les élèves rentrèrent, il avait retrouvé tout son calme. Un problème d’arithmétique était prévu. Des trains qui se poursuivaient sans jamais se rattraper….Cela lui ferait oublier la chasse !

Tous étaient plongés dans leur réflexion en se grattant la tête avec le manche de leur porte-plume. Quelle idée de faire partir le second train après le premier !....A-t-il besoin de le rattraper ?...Qu’il reste sagement derrière !...

Camille, tourné face au tableau, expliquait avec un dessin comment le train parti le dernier allait rattraper celui qui était parti le premier grâce à sa plus grande vitesse. Il entendit soudain derrière son dos des rires étouffés. Il se retourna brusquement, et ce qu’il vit le laissa sans voix. Derrière les vitres haut placées des fenêtres, un lièvre énorme tenu par les oreilles passait et repassait, s’agitant convulsivement. Un lièvre superbe, au poil roux qui luisait dans le soleil automnal de cette fin de matinée.

Toute la classe était en émoi. Les trains qui se poursuivaient furent abandonnés à leur triste sort…..Une main se leva.

- M’sieu….C’est ça…un capucin ?.....

D’abord décontenancé, Camille saisit immédiatement le profit qu’il pourrait tirer de cet intermède. Il décida de laisser les trains se poursuivre sans lui….et répondit, tandis que le capucin s’agitait frénétiquement dans le soleil :

- Oui ! C’est exactement cela un capucin….un oreillard….un bouquin….

Il se dirigea vers la porte, l’ouvrit et découvrit le cousin Eugène qui tenait à bout de bras et par les oreilles un lièvre comme on en voit rarement.

- Est-elle belle, ma chasse ?....fit Eugène.

- Tu aurais pu attendre un peu avant de te manifester. Tu as saboté ma leçon !...

- Mais j’ai voulu te montrer que le gibier était revenu !

Camille considéra le lièvre. C’était une bête magnifique au pelage fauve sur le dos, blanc sur le ventre, avec des reflets roussâtres aux épaules et aux reins, et de longues moustaches noires et blanches. Ses pattes de derrière, immenses, devaient lui permettre des bonds de près de quatre mètres. L’œil exercé du chasseur estima son poids à plus de quatre kilos ! Une belle pièce comme il aurait bien voulu en ramener !

- Allez, laisse-moi maintenant ! Tu as assez fait l’intéressant !

Et, dignement, Camille rentra dans sa classe, laissant son cousin surpris de cet accueil peu aimable. Il eut bien du mal à capter l’attention des élèves, excités par ce maître capucin….Pour les intéresser, il dut improviser une leçon de sciences sur le lièvre, ses caractéristiques, son habitat, son alimentation, ses mœurs….

Le midi, Eugène fut invité à déjeuner. Mais durant tout le repas, Camille se répandit en récriminations contre l’intrusion de son cousin qui avait perturbé sa classe par ses gamineries dignes d’un enfant de dix ans…..

- Tu te rends compte, j’ai été obligé de remplacer ma leçon d’arithmétique par une dissertation sur les lagomorphes dont le lièvre est le plus illustre représentant !

Eugène ne s’attendait pas à une telle réception. Il avait trouvé amusant de montrer le produit de sa chasse, pensant que Camille trouverait cela drôle. Mais ce dernier faisait partie de ces instituteurs qui n’apprécient pas les petits plaisantins venant distraire leur auditoire et peut-être entamer leur autorité. Et cela, Eugène ne pouvait le savoir.

Lorsqu’il partit, Eugène se promit de ne plus venir chasser un jour de classe à Putanges….

 

(A plus...)

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Published by Gerard Nedellec
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