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15 décembre 2010 3 15 /12 /décembre /2010 08:48

 

 Voici une histoire extraite de mon livre "L'Ecole de Monsieur Paul".

(Une histoire vraie... je le signale... Elle m'a été racontée par le prêtre à qui cette aventure est arrivée...)


 

Cette journée de printemps était vraiment superbe. Les oiseaux s’égosillaient dans les halliers. Ils voulaient certainement rattraper le temps perdu par l’hiver et sa froidure. Les pommiers étaient en fleurs, l’air était doux et parfumé.

Tout respirait le calme et la félicité dans ce petit village du Perche normand. Dans l’école, on entendait parfois le bourdonnement des voix qui lisaient toutes ensemble.

C’était une vieille salle de classe, qui n’avait pas changé depuis l’époque de Jules Ferry, avec des fenêtres hautes pour ne pas que les enfants soient distraits par ce qui se passait à l’extérieur, des plafonds élevés afin que chacun dispose d’un cubage d’air suffisant. Sachant qu’il faut tant de m³ pour un élève, on demande combien de mètres cubes seront nécessaires pour une classe de 30 élèves…..Bref, cela donnait des plafonds élevés !…..

Les tables de bois avaient vu passer des générations d’enfants, comme en témoignaient les inscriptions gravées ou les taches d’encre violette qui les décoraient. Rien ne signalait cette classe, anonyme parmi toutes les classes de France à l’époque.

Pourtant, un visiteur aurait remarqué dès son entrée dans cette école publique un grand crucifix accroché au-dessus du tableau. Mais ici, personne ne le voyait plus. Il faisait partie des meubles, si l’on peut dire…..Depuis combien de temps était-il accroché au mur ? Personne ne saurait le dire. Les plus anciens l’avaient toujours vu là. Peut-être l’école était-elle une école religieuse avant la nationalisation de l’enseignement. Mais cela remontait à des décennies ! On avait oublié d’enlever le crucifix, c’est tout. Il ne gênait personne, personne n’y faisait plus attention.

Mais un jour, par une triste journée de rentrée du mois d’octobre, un jeune instituteur était arrivé. Très vite, il avait remarqué ce que personne ne voyait plus : le crucifix. Pétri d’idéal laïque (mais pour lui être laïque signifiait être contre), pénétré de l’importance de sa mission pédagogique, il décréta que ce crucifix n’avait pas sa place dans ce sanctuaire laïque.

On peut lui donner raison. Certes, personne ne remarquait plus le crucifix. Mais il était là, dans une classe d’une école publique. Disons qu’il aurait été mieux à sa place dans une église ! C’est ce que notre pédagogue aurait dû faire : demander au curé de l’accueillir dans son saint lieu !….Discrètement !

Hélas !…….

Le sens de la mesure n’était pas non plus la qualité première de notre bouillant instituteur. Persuadé de son bon droit, il décida de frapper un grand coup !

Un matin, alors que les enfants venaient de s’asseoir à leur place et croisaient sagement les bras, il se plaça théâtralement devant eux et déclara :

-« Aujourd’hui, on va décrocher le pendu !……..

Il alla dans le couloir chercher une échelle qu’il avait préparée, la disposa contre le mur, gravit solennellement les échelons et décrocha le crucifix……avec un peu de mal car il était là depuis longtemps, la fixation était rouillée. Puis, satisfait de son coup d’éclat, il descendit en disant :

- Voilà !…….

Il promena sur son auditoire étonné un regard triomphant…..et la classe se mit au travail.

Le midi et le soir, en rentrant chez eux, les enfants racontèrent la scène. Ce fut l’indignation générale. Comment ce monsieur, qui n’était pas de la commune, se permettait d’enlever un objet que tous avaient vu à cette place et qui ne les avait pas empêchés de passer avec succès le Certificat d’Études ?……

Le maire vint trouver l’instituteur pour essayer de le raisonner : sans succès.

- Monsieur le Maire, il ne doit pas y avoir d’objets de culte dans les écoles de la République ! Pas plus un crucifix que……

Il cherchait vainement un objet de culte d’une autre religion, pour bien montrer qu’il ne faisait pas preuve de sectarisme contre la religion catholique…..mais rien ne venait. Il ne fréquentait certainement jamais les lieux de cultes, quels qu’ils soient. A bout d’argument, il lança :

-…..Que de statues de saints !……

- Monsieur l’instituteur, répondit le maire qui était un brave paysan plein de bon sens, vous mélangez tout. Il ne s’agit pas de statues de saints, mais d’un modeste crucifix. Je sais que l’école publique est ouverte à tous, et qu’elle doit rester en dehors des religions. Mais avouez que vous n’avez pas mis les formes ! Vous seriez venu me dire en privé que vous souhaitiez voir enlever le crucifix, je suis certain que Monsieur le curé vous aurait compris, comme moi. Mais vous avez choisi l’affrontement. De plus, n’avez-vous pas dit devant vos élèves que vous alliez décrocher le pendu ?……N’est-ce pas injurieux pour les âmes bien pensantes ? Ne vous a-t-on pas appris à l’École Normale que vous ne deviez choquer ni vos élèves ni leurs parents ?

L’instituteur, qui écoutait avec un certain détachement, réalisa soudain qu’on pourrait lui reprocher son intolérance sectaire. Bah !….Des mots !….Il resta impassible. Le maire continua :

- Si vous aviez raison sur le fond, vous avez tort sur la forme. Aussi, je vous préviens que cette affaire n’en restera pas là !

L’instituteur sentit la menace. Il était peut-être jeune et plein d’ardeur, mais il comprit que devant des notables campagnards solidement installés, le petit instituteur qu’il était ne pèserait pas lourd.

Il décida d’ouvrir son "parapluie administratif", c’est à dire demander l’avis et pourquoi pas l’appui de son inspecteur primaire. Bien sûr, il présenta la chose à son avantage, expliquant qu’il avait voulu simplement enlever d’une classe publique un crucifix qui n’était pas à sa place. Il passa sous silence l’aspect provocateur de son geste et sa parole malheureuse.

Quelques jours plus tard, un jeudi matin, alors qu’il se trouvait dans sa classe pour préparer le travail du lendemain, il recevait une réponse de son inspecteur. En résumé, il assurait son "cher ami" de son soutien le plus total. Il en profitait pour dénigrer l’Eglise et son aspect rétrograde, symbolisé par les curés et leur tenue d’un autre âge. Sa fonction aurait dû l’inciter à plus de pondération que son jeune adjoint….

A cette lecture, il se sentit mieux. Le maire et son Conseil Municipal pouvaient crier tant qu’ils voulaient, il avait l’appui de son supérieur hiérarchique. Que risquait-il ?……..

C’est juste à ce moment que le curé de la commune se présenta pour trouver un terrain d’entente à cette affaire qu’il jugeait ridicule, mais qu’il ne voulait pas laisser passer sans réagir. Il lui demanda donc de replacer le crucifix à sa place, afin de calmer les esprits. Plus tard, lorsque la vie aurait repris son cours normal, il pourrait enlever l’objet du litige, mais discrètement, sans provocation inutile.

C’était une proposition honnête ! Un modus vivendi qui remplaçait le casus belli !…….Le curé était un brave homme, indulgent pour la jeunesse, mais néanmoins conscient des règles à respecter ! Fort de l’appui de son inspecteur, l’instituteur refusa tout net, disant bien haut qu’il se moquait des suites éventuelles de cette histoire, que de toutes façons, il avait raison.…..Comme le curé insistait, le jeune homme sortit la lettre de sa poche et la brandit devant l’abbé en disant :

- Vous ne pouvez rien contre moi !…..J’ai reçu une lettre de mon inspecteur qui m’approuve. Alors, allez-vous m’obliger par la force à remettre le crucifix ?…..Peut-être employer la force publique ?……

Son air goguenard agaça l’abbé, pourtant de nature bonne et pacifique. Il demanda d’une voix neutre :

- Cette lettre, pouvez-vous me la montrer afin que je me rende compte par moi-même ?…..

- Mais certainement, répondit fièrement le jeune homme. Tenez, la voici !

Le curé s’en saisit, la parcourut rapidement et dit en la mettant dans sa poche :

- Je vous remercie vivement de me fournir les preuves de la complicité de votre chef.

- Mais…..suffoqua le naïf…..Vous allez me la rendre ?……

- Vous la rendre ? ….Certainement pas ! Devant votre entêtement, j’utilise une arme qui ne m’est pas habituelle……Mais vous l’avez voulu ! Cette lettre est fort compromettante pour votre inspecteur qui n’a pas l’excuse de la jeunesse, lui ! Il a écrit là des paroles qui pourraient lui coûter cher !

Le jeune homme sentit une sueur glacée lui couler dans le dos. Il voulait encore braver, mais le cœur n’y était plus. L’abbé le sentit, et eut pitié de lui.

- Monsieur l’instituteur, fit-il, vous êtes jeune et bien naïf. Vous vous êtes laissé emporter par votre fougue. Que le crucifix ne fasse pas partie de vos objets familiers, je le conçois facilement. Qu’à la rigueur un crucifix ne soit pas à sa place dans une école publique, admettons. Mais voyons, le décrocher ostensiblement devant les enfants en prononçant ces paroles sacrilèges que je n’ose répéter……Non ! Il fallait venir me voir afin de régler ce problème anodin ! Nous aurions certainement trouvé un terrain d’entente. Maintenant, les choses sont allées trop loin.

L’instituteur, la mâchoire serrée, écoutait ces paroles qui lui traversaient le cœur comme autant d’aiguilles.

- Aussi, continua l’abbé, je veux bien oublier cette lettre dangereuse pour votre chef. Mais il faudra que vous remettiez le crucifix à sa place…..

L’instituteur eut un haut le cœur.

- Oui, vous ! ….Et j’ajoute, devant vos élèves !

- Mais !….Ce serait me désavouer !….

- Et ça !….répondit le curé en tendant la lettre. Ne croyez-vous pas que vous seriez de toutes façons désavoué ?……Et je ne parle pas de la punition administrative…..Car votre cher ami l’inspecteur ne vous pardonnera pas son imprudence et votre inconscience…..Moi, je comprends votre jeunesse et pardonne votre naïveté. ….Alors ?

Les choses se passèrent comme prévu. Le crucifix retrouva sa place au-dessus du tableau. Au retour des vacances de Noël, un nouvel instituteur se présenta pour prendre en charge la classe.

- Dommage !….firent les parents, c’était un bon instituteur !…… ”

C’est ainsi que le crucifix, après avoir retrouvé sa place, y resta. Est-il toujours accroché au-dessus du tableau ?…

 

(A plus...)

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Published by Gerard Nedellec
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