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1 juin 2011 3 01 /06 /juin /2011 08:36

 

 

Sortant d'un « décrochez-moi-ça » situé rue du Lézard Ménager et dans lequel il n'avait trouvé que des guenilles miteuses, des galurins avachis, de vieilles hardes défraîchies, des oripeaux lustrés et élimés, Alain Parfait pestait contre le sort qui s'acharnait contre lui, semblant le mettre au ban de la société, ou pour le moins à l'index. Il cherchait des frusques usagées pour le bal masqué du Collège Universitaire et Commercial Universel, dans lequel il avait obtenu son diplôme d'allumeur de réverbères voilà quelques années déjà. Il voulait bien se déguiser en chemineau, pas en clochard. Pour lui, si le chemineau était un baladin, le clochard s'apparentait plus à un mauvais pitre. Il ne voulait pas de cela : pas de bouffon dans la famille !

Lorsqu'il fréquentait cette école, on entendait à la radio une chanson qu'il avait trouvée à son goût et dont le refrain commençait par : "Je suis le vagabond, le marchand de bonheur..." Les moins jeunes s'en souviennent certainement. Elle était chantée par un duo célèbre de l'époque : Paul et Mic, concurrents heureux de "Patrice et Mario", autre duo qui commençait à se faire connaître. Chez les femmes, les Sœurs Etienne remportaient également un grand succès tandis que les Sœurs Goadec faisaient toujours des crêpes dans le Poher...

Le répertoire d'Alain Parfait s'était enrichi de cette rengaine à la mode avec laquelle il obtenait un grand succès lorsqu'il pénétrait dans la salle de cours en la chantonnant. On raconte qu'un jour le professeur, un humoriste certainement comme il n'y en a plus guère actuellement, lui donna la réplique en entonnant après lui : "Marchand de punition, je suis le professeur..."

Bref, il avait pensé faire son entrée dans la salle de bal, vêtu du costume assorti, en fredonnant ce succès d'autrefois qui devrait rappeler de bons souvenirs aux camarades de sa promotion. Mais voilà : il n'avait trouvé que des loques avec lesquelles il ressemblerait à coup sûr à un épouvantail dépenaillé plus qu'à un baladin romantique.

Il jouait de malchance. Il avait voulu se costumer en Père Noël : on était à la mi-décembre, tout était retenu depuis longtemps. Les costumes d'œuf de Pâques étaient encore disponibles, on le comprend. Comme disait le boutiquier : " Avec ces vêtements usagés, vous seriez habillé en...neuf ! " S'habiller en "œuf" ! Avec les jambes qui dépassent ! Il ressemblerait à un gros poussin qui n'arrive pas à se débarrasser de la coquille. Et avec cette tenue, il allait peut-être chanter : "Ah ! Si j'étais un petit oiseau, je ferais cui-cui........."

Non : il serait ridicule ! Et pourquoi pas en cloche, pendant qu'il y était ! Il entendait déjà les quolibets de ses camarades : Alain Parfait, le roi des cloches ! De désespoir, il décida de se travestir quand même, non en roi des cloches, mais en roi de la cloche, en clochard si vous préférez, puisque les haillons loqueteux lui tendaient les bras. Il lui suffirait de trouver une autre chanson, et le tour serait joué. Il pensa à "Sous les ponts de Paris", chanté par "Les Sœurs Étienne" justement, que des mauvaises langues appelaient "le duo des nonnes".

Mais oui, c'était cela ! Cette chanson à laquelle il n'avait pas songé au départ lui permettrait de se tailler un nouveau succès auprès de ses anciens camarades. Il revint sur ses pas, pénétra dans le "décrochez-moi-ça" avec l'air décidé de quelqu'un qui ne sait pas où il va mais qui y va franchement. Il choisit une défroque et s’en vêtit, ce qui le fit ressembler à un mendiant plus vrai que nature. Il se regarda dans la glace, ravi. Il se trouvait une de ces dégaines ! On lui aurait donné la charité sans confesssion... je veux dire... sans hésitation ! Afin de juger de le crédibilité du personnage, il décida d'aller faire un petit tour ainsi accoutré.

On put donc voir sortir de la boutique un clochard repoussant et déguenillé. Pour que l'illusion soit parfaite (on ne s'appelle pas Parfait pour rien !), il avait mis une perruque de cheveux filasse et une ficelle de jute serrait à la taille son pardessus élimé. L'air patibulaire qu'il avait cru bon de prendre lui donnait un aspect effrayant. Il aurait fait peur à Dracula lui-même !

Il n'alla pas très loin. Un car de police, alerté par des passants inquiets de voir circuler un individu aussi louche, l'embarqua. Il passa la nuit au poste, car ses papiers étaient restés dans son costume qu'il avait laissé chez le fripier, pensant revenir rapidement. Faire la preuve de son identité dans ces conditions relevait de l'exploit. Il avait beau soulever ses cheveux factices et répéter inlassablement : "Je suis Alain Parfait !", les policiers lui répondaient finement en soulevant leur casquette :" Enchantés ! Nous, nous sommes au présent !"

Trois jours et trois nuits il croupit dans ce lieu où manquaient les commodités les plus élémentaires. Il commençait à ressembler vraiment à un clochard, il croyait faire un cauchemar et attendait vainement le réveil. On semblait l'avoir oublié.

Au matin du quatrième jour, le fripier entra dans le commissariat. Inquiet de ne pas voir revenir son client, il ramenait ses vêtements à la police. Alain Parfait l'aperçut et lui cria sa détresse. Le commerçant reconnut à peine, dans ce vagabond hirsute et barbu, l'homme élégant venu chez lui voici trois jours. On dut regarder la photographie de sa carte d'identité à deux fois, car la ressemblance n'était plus parfaite. Par bonheur, le brigadier possédait dans le tiroir de son bureau un rasoir à main qu'Alain Parfait s'empressa d'utiliser, et lorsqu'il ôta sa perruque, le doute n'était plus permis. Le boutiquier récupéra ses fripes, Alain retrouva son costume trois pièces avec délices, et jura, mais en pétard, qu'on ne l'y prendrait plus !

Inutile de préciser qu'il ne participa pas au bal de son ancien collège...

 

(A plus...)

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Published by Gerard Nedellec
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