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20 avril 2011 3 20 /04 /avril /2011 08:02

 

Des braises finissaient de se consumer dans l'âtre. Cette faible lueur lui permit de s'avancer plus avant sans se heurter aux meubles. Il ignorait combien de dormeurs reposaient là, mais l'un d'eux ronflait comme un soufflet de forge. Il avisa un escalier descendant vers ce qu'il pensait être une cave et l'emprunta. Il arriva effectivement dans un caveau rempli de tonneaux, foudres et muids. Il constata qu'ils étaient pleins. Découvrant un baril vide, il s'y coula pour se cacher de ses poursuivants éventuels et replaça le couvercle. Un peu de liquide stagnait encore au fond de la futaille.

- Du rhum, fit-il en reniflant, je suis caché dans un baril de rhum !

Après avoir goûté un peu du breuvage exquis, il se sentit soudain très las. Les émotions de cette nuit mouvementée l'avaient anéanti. Il sombra dans un profond sommeil.

 

Dès la découverte de sa disparition, les gardes cherchèrent partout. On s'expliquait mal son absence, la porte étant fermée à double tour et la fuite semblant impossible par la fenêtre. La cordelette s'était détachée de l'anneau, aucune trace ne subsistait.

On pensa qu'il s'était envolé. Certains affirmèrent sérieusement avoir remarqué des protubérances dans son dos. Ce ne pouvait être que des ailes qui poussaient ! Peut-être était-ce un ange ! Ou un démon ! Comment en effet avait-il pu s'enfuir, sinon par la voie des airs ? Une crainte superstitieuse frappa les esprits au seul énoncé de son nom. La disparition du chevalier ailé comme on commençait à l'appeler s'auréolait de merveilleux. On racontait même que Pégase, le cheval volant, était venu le chercher.

Et pendant ce temps, le chevalier de Nantouillet était caché dans un baril de rhum. Des recherches avaient pourtant été menées dans les villages alentours, mais sans conviction. On cherchait en étant persuadé de ne rien trouver. Les hommes d'armes avaient visité tous les endroits susceptibles de servir de cachette, pour faire plaisir à leur sire qui ne décolérait pas depuis l'annonce de l'évasion. Mais cela ne servirait à rien. Il aurait mieux valu, pensaient-ils, chercher dans les nuages !

Le soir tomba, les patrouilles rentrèrent, bredouilles comme de bien entendu. Le sire de Framboisy pensa avoir fait un mauvais rêve. Le prisonnier devait toujours être enfermé dans sa tour !

Et pendant ce temps, le chevalier de Nantouillet était toujours caché dans un baril de rhum.

Les vapeurs d'alcool lui étaient montées à la tête pendant son sommeil. Il se réveilla très gai. Il n'avait aucune notion de l'heure, son cadran solaire ne fonctionnant pas au rhum. A cause du choc dû à sa chute, il était resté bloqué à l'heure de son évasion.

- Qu'à cela ne tienne ! fit-il joyeusement. Je mangerais bien quelque chose !

La cave contenait aussi des victuailles : un demi camembert coulant (l'autre moitié avait dû partir devant), un morceau de saucisson sec et un quignon de pain rassis.

- Bigre ! dit-il, les paroissiens de cette maison ne font pas bombance tous les jours !

Mais comme il avait grand faim, il avala le tout avec délectation. Pour la boisson, il n'avait que l'embarras du choix. Il but au tonneau, c'est plus simple et plus rapide. Soudain, il entendit des bruits au-dessus de lui. Il plongea dans son baril de rhum.

Un individu descendait dans le caveau, une chandelle à la main. Le chevalier ne le voyait pas et se faisait tout petit dans son tonneau. Le paysan se dirigea vers un grand fût et présenta un pichet sous le robinet qu'il ouvrit.

Caché dans son baril de rhum, le chevalier de Nantouillet entendit le bruit caractéristique du liquide tombant dans le pichet. Cela éveilla en lui des souvenirs qui lui firent verser une larme. Il se ressaisit. Il n'allait pas finir ses jours dans un baril de rhum ! Même vide ! Qu'avait-il à craindre de ces gens ? N'avait-il pas toujours défendu le pauvre contre le riche ? Le manant contre le gentilhomme ? Le vilain contre bourgeois ? Bref, la souris contre le chat ?…….Il souleva le couvercle et apparut, tel un diable sortant d'une boîte. C'est d'ailleurs ce que crut le paysan qui remonta les escaliers quatre à quatre en criant que le démon était caché dans la cave.

Les habitants de la maison reprenaient à peine leurs esprits que le chevalier apparut à la porte de la cave, sale, barbu, trempé, déguenillé. Une année de prison l'avait rendu méconnaissable.

- Je suis le chevalier de Nantouillet, fit-il en s'avançant au milieu de la pièce, tendant la main d'un geste auguste. Je me suis évadé du château. Aidez-moi !

Les paysans éberlués regardaient cet individu repoussant qui prétendait être chevalier.

- Ah ! dit un homme, si le chevalier masqué était là !

- Mais c'est moi, cria le chevalier de Nantouillet. Je suis le chevalier masqué, celui qui vous a toujours défendus contre les exactions des sbires du sire de Framboisy.

Mais ils ne le crurent pas. L'ayant toujours vu masqué, comment auraient-ils pu le reconnaître ? Ce gaillard se prétendant chevalier leur était totalement inconnu. Ils prirent donc ce croquant loqueteux pour un voleur et se saisirent de lui sans qu'il opposât de résistance, surpris de leur réaction.

- Mais puisque je vous dis que je suis le chevalier de Nantouillet ! répétait-il inlassablement.

- Mais oui, mon prince, lui répondaient-ils, et nous, les chevaliers de la Table Ronde ! Nous allons vous conduire aux chevaliers du guet ! Ainsi vous serez en pays de connaissance !

Ils le conduisirent au château où l'on eut du mal à reconnaître dans ce mendiant dépenaillé le prisonnier évadé. Il fallut se rendre à l'évidence : c'était bien lui.

On le remit dans sa geôle et l'on avertit le terrible sire de Framboisy. Pour ne pas encourir sa colère une nouvelle fois, on lui affirma sérieusement que le prisonnier n'avait jamais quitté la tour comme on l'avait cru, mais qu’il s’était caché derrière sa gamelle…..et comme il n’était guère épais….on ne l’avait pas vu ! Le sire n'y pensait déjà plus et accueillit la nouvelle avec détachement.

- La prochaine fois, évitez de me déranger pour rien sinon c’est vous qui irez habiter la tour !……Et regardez bien dans les coins !…..

Les gardiens se le tinrent pour dit. La garde fut doublée, la surveillance accrue. Le chevalier de Nantouillet se retrouva dans son cachot au sommet de la tour, se demandant s'il n'avait pas rêvé.

- Me voici revenu à mon point de départ. Veni, vidi ..... Non, c'est vite dit; cette fois-ci, je n'ai pas vaincu !

Toujours l'art de la formule, même dans les circonstances les plus dramatiques !

- Ce n'était qu'une répétition générale. Il ne me reste plus qu'à retenter l'expérience une prochaine nuit, mais sans confiture, cause de ma déconfiture ! J'ai ma cordelette, je gagne un an sur la tentative précédente ! Je suis en progrès ! Mais il faudra trouver un masque pour ressembler…..que dis-je, pour être le chevalier masqué, celui que tous vénèrent ! J’en confectionnerai un avec les poils de ma barbe collés avec des crottes de mouches.……Et maintenant, reprenons des forces ! »

C'est dans cette espérance qu'il s'endormit.

A plus...

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Published by Gerard Nedellec
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