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18 avril 2011 1 18 /04 /avril /2011 08:39

 

 

"Le prisonnier s'est évadé !" La nouvelle avait couru comme une traînée de poudre, bien que cette dernière fût encore inconnue. C'est le porte-clefs lui amenant sa pitance un matin qui avait découvert la cellule vide. Où était passé ce diable d'homme ? Enfermé depuis bientôt un an dans ce galetas misérable au sommet d'une tour du château, on n'avait jamais imaginé qu'il pût s'échapper de ce lieu perché à plus de trente mètres de hauteur. Certes, une ouverture percée dans le mur et qui ne s'appelait pas encore fenêtre, permettait d'entrevoir un coin de ciel bleu. Mais la distance qui la séparait du sol et l'aplomb de la muraille suffisait à dissuader les plus téméraires de tenter l'évasion. Les meilleurs gardiens n'eussent pas été plus efficaces ! Le prisonnier était bien gardé. C'était mal connaître le chevalier de Nantouillet

Car c'était lui !

C'était lui, le chevalier masqué, le paladin vénéré de tous, dont l'épée au service des plus pauvres était redoutée des puissants. C'était lui, ce prisonnier intrépide qui avait réussi à fausser compagnie au sire de Framboisy, au nez et à la barbe des hommes d'armes chargés de le surveiller. Ils n'avaient rien entendu, occupés qu'ils étaient à ripailler dans la salle des gardes du château. Pourquoi s'inquiéter ? La cellule était de celle dont on ne s'échappe pas.

Et pourtant ! Le chevalier de Nantouillet avait recueilli les fils des haricots servis au cours de cette année de détention. Il avait également prélevé les toiles tissées par les araignées fort nombreuses dans ce réduit peu éclairé. Patiemment, il les avait tressés ensemble pour en faire une cordelette, y mêlant des poils de sa barbe qu'il avait drue et rêche pour consolider le tout. Quand il jugea la longueur satisfaisante, il l'enroula et la dissimula sous sa paillasse afin qu'on ne la trouvât point lors d'une fouille inopinée. Peu content de sa cachette, il entoura ce cordon autour de son cou, comme une écharpe, et prétexta un coryza pour justifier cet attribut qui ne faisait pas partie de la panoplie du parfait prisonnier. Il attendit patiemment son heure.

Un soir, il estima les conditions réunies pour interpréter le morceau sur lequel il travaillait depuis un an : une fugue en sol majeur ! L'agitation qu'il devinait plus qu'il n'entendait lui indiquait que les seigneurs de Framboisy devaient fêter quelque événement fameux. A sa gamelle, on avait ajouté un pot de confiture, signe qui ne trompait pas. Les chansons de la salle des gardes reprises en chœur par des voix avinées et incertaines résonnaient jusqu'à lui. Il attendit encore un peu, les voix s'éteignirent une à une. Le silence se fit sur la citadelle. Les hommes du guet devaient cuver leur vin !

- « C'est l'heure, dit-il en consultant son cadran solaire de poignet. Pas de lune, le ciel est noir, le moment propice : je tire ma révérence.

Il fixa la cordelette à un anneau qui pendait au mur, et lança l'autre bout par l'embrasure.

- Comme cette cordelette, le sort en est jeté ! fit-il pompeusement.

Il avait toujours eu l'art de la formule.

Il enjamba le muret et saisissant le fil libérateur se laissa descendre le long de la muraille. Ses mains collantes de confiture adhéraient à cette corde fine, ce qui ralentissait sa progression. Il n'aurait pas dû en manger tant ! Mais cela l'empêchait de glisser jusqu'en bas et de se rompre le cou sur le glacis rocailleux car il éprouvait des difficultés à maintenir le cordon avec ses pieds serrés. Il n'avait pas eu le loisir de s'entraîner.

Au bout de quelques minutes qui lui parurent des siècles, le chevalier s'aperçut qu'il était arrivé au bout de la corde. Ses jambes se balançaient dans le vide, cherchant vainement un appui. Il croyait trouver le sol sous ses pieds. Il avait pourtant estimé à l'œil la hauteur de la tour avant de confectionner sa cordelette. Mais ne disposant pas d'appareil de mesure, et n'osant pas en demander à ses geôliers pour ne pas attirer l'attention, une erreur était possible.

Il scrutait l'obscurité pour essayer d'apercevoir le pied de la muraille. En vain. Il pestait, parodiant ce roi d'Angleterre qui voulait donner une couronne pour un cheval, ce qui n'est pas excessif au cours du souverain…… Mais lui aurait bien échangé le sol pour un sou !……

 

Hélas ! Il restait accroché à son fil comme un gros hanneton agité de contorsions grotesques, pensant que ses gesticulations allaient rapprocher la terre de ses pieds. La fatigue se faisait sentir dans ses poignets. Il devina qu'il allait lâcher prise.

- Je ne puis plus tenir longtemps ainsi. Le sang me monte à la tête. Je dois être écarlate. C'est le moment de dire : alea jacta est !

La confiture ayant séché, ses mains engourdies restaient collées au fil sauveur. Soudain, le nœud qui le tenait à l'anneau céda et le chevalier, cramponné à la corde comme un carillonneur sonnant l'angélus, s'affala lourdement. La cordelette détachée de son point de fixation s'abattit sur sa tête.

- Heureusement que les araignées ne tissent pas du fil de fer ni que les haricots ne contiennent pas du fil à plomb ! fit-il en se frottant le crâne.

Par bonheur, le sol n'était qu'à quelques pieds des siens. Il atterrit sans trop de mal sur le talus pierreux et glissa dans les douves. Il n’avait pas prévu ce bain forcé et la fraîcheur de l'eau le surprit. Il nagea rapidement vers la berge et écouta. La nuit était sereine, seules les grenouilles coassaient gentiment, s’appelant l’une l’autre pour se donner les dernières nouvelles du canard local : "L’étang moderne".

Il se hissa sur la rive, s'ébroua comme un caniche, enroula la cordelette autour de son cou et marcha en silence vers le village. Il y arriva très vite et chercha un endroit pour se cacher. Un chien aboya, suivi d'un autre, puis d'un troisième. Il se plaqua contre le mur d'une maison et resta immobile un moment. Les aboiements cessèrent. Sa marche silencieuse reprit. Les aboiements aussi. Il se colla à nouveau au mur sans s'apercevoir qu'il s'était appuyé contre une porte. Sous la poussée, elle s'ouvrit et il se retrouva malgré lui dans une pièce sombre.

 

(A suivre...)

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Published by Gerard Nedellec
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