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14 février 2011 1 14 /02 /février /2011 07:38

 

 

- Oui, continua l'ancien. Vous placeriez la photo dans votre bureau. Chaque année, une nouvelle viendrait s'ajouter aux autres. Vous auriez ainsi une galerie de portraits que l'on pourrait montrer en exemple aux générations futures !

- La galerie des ancêtres ! lança ironiquement un jeune maître.

- Non Monsieur ! rétorqua le directeur en se redressant. La galerie de gens qui auront passé leur existence à répandre comme une ondée bienfaisante le savoir sur les jeunes cervelles. Plus tard, elles viendront les remercier ! C'est une excellente idée ! ajouta-t-il en se retournant vers l'auteur de cette trouvaille. Nous demanderons bien sûr qu'on nous l'offre !

Vers 8h30, le photographe se présenta et s'enquit de l'endroit où il pourrait installer ses tréteaux.

- Il serait préférable, dit-il d'une voix suave, de prendre ces clichés dans un cadre agréable et valorisant pour votre école.

- Les autres s'installaient devant ce mur, dit le directeur en désignant une muraille aussi haute et sombre que celle d'un château fort. Après tout, l'important n'est-il pas de bien voir les élèves ?

- Certes ! Mais un fond où l'on apercevrait un petit morceau de votre bel établissement donnerait à la photo une valeur artistique supplémentaire...... Je la verrais bien ici !

Il désigna le perron où se trouvaient les professeurs.

- On apercevra la fenêtre que voici, celle de votre bureau je crois ..... la porte que voilà..... et même la cloche !

- Ecoutez, la fenêtre de mon bureau, je veux bien ! La porte d'entrée, soit ! Mais arrangez-vous pour qu'on ne voie pas la cloche ! On pourrait ...... jaser !

- C'est comme vous voudrez ! ...... Eh bien nous sommes d'accord ! Je n'aurai même pas besoin d'installer mes gradins : les marches les remplaceront avantageusement, et nous n'aurons pas le risque de voir l'échafaudage s'écrouler. Il ne me reste qu'à préparer mon appareil.

 

C'est à partir de cet instant que la photographie scolaire prend des allures de grandes manœuvres. Il faut en effet que les classes se succèdent sans perdre de temps mais aussi sans se gêner. C'est un véritable ballet que le directeur a mis au point dans le silence feutré de son bureau. Cette séance ne doit pas perturber le bon déroulement des activités scolaires. Ce temps passé est pris sur celui de la récréation ou de la gymnastique.

Il aurait pu avec succès faire breveter son système basé sur le principe des vases communicants, ou de la valse à trois temps : tandis qu'un groupe est en place, un autre s'approche en ordre serré, en dehors du champ de l'appareil. Lorsque la photo est prise, les photographiés glissent délicatement vers le côté tandis que leurs remplaçants viennent occuper les places momentanément libres. Un troisième groupe vient se placer en attente. La manœuvre dure quelques minutes, à peine plus de temps qu'il en faut pour changer la roue d'une voiture de course modèle 1947.

Le changement de décor allait poser d'autres problèmes que notre stratège n'avait pas prévus. Placer le groupe à photographier devant la porte donnant accès à la cour, c'est la bloquer pendant un certain temps. C'est aussi s'exposer à voir figurer sur la photo des gens qui n'y ont rien à faire ! Mais n'anticipons pas !

Les classes devaient passer dans un ordre immuable : on commençait par les plus jeunes pour terminer, en apothéose, par la classe du Brevet qui se présentait à la fin du spectacle, en vedette américaine ! C'est tout juste s'ils ne saluaient pas sous les vivats.

Cette année, deux modifications de taille allaient affecter cet agencement si bien ordonné. D'abord le lieu avait changé. Ensuite, on allait photographier le corps professoral dans son ensemble. Le directeur décréta qu'ils passeraient les derniers, ravissant ainsi la vedette aux 3è !

Vers 9 heures, le dispositif était en place, l'opération pouvait commencer. Les plus petites classes se présentèrent donc, suivant la manœuvre décrite précédemment. Tout se déroula à peu près bien, mis à part quelques incidents mineurs.

Monsieur Le Teinturier, parent d'élève, fut photographié avec la classe du Certificat d'Études, alors que, voulant s'entretenir avec le directeur, son beau visage grave s'encadrait dans la porte située en toile de fond.

L'effectif de la classe de 6è B augmenta d'une unité par l'adjonction du concierge venu chercher le directeur qu'on appelait au téléphone.

La figure hilare du cuisinier venant demander si l’heure du repas serait décalée apparut au milieu du groupe de 4è A.

Décidément, l'idée de se placer devant la porte d'entrée présentait plus d'inconvénients que d'avantages. On était bien plus tranquille devant le mur d'où aucun passe muraille ne sortait !

Néanmoins, les groupes se succédaient avec la régularité d'une horloge. Vers 10 heures 30, on appela les 3è. Ils firent leur entrée, trois par trois, comme jadis les gladiateurs entrant dans le cirque. Un plaisantin crut bon de lancer :

- La marche des crabes dans le désert !......

La troupe fut secouée d'une hilarité contenue car le directeur les observait. Ils se rangèrent sur les marches et prirent la pose. Devant eux, l'opérateur s'agitait.

- Allons, messieurs..... un petit sourire !

Les "messieurs" esquissèrent une grimace.

- Non ! ..... Un sourire ! .... Répétez après moi : o-me-lette !

Oui ! On ne disait pas encore "cheese !" On savait parler le français ! On n'allait pas chercher dans des langues étrangères ce qui se trouve dans la nôtre ! On n'était pas à l'heure du "stand by", du "prime time", des "has been"….et tutti quanti ! Et si l'on avait remplacé le fromage par l'omelette, c'était pour une raison de prononciation facile à comprendre ! Seulement, il fallait savoir compter. Le petit oiseau devait sortir au moment où l'on disait :"…..lette" ! Sinon, c'était raté ! Nos grands gaillards, énervés par l'enjeu de l'examen tout proche ainsi que par cette séance de grand guignol, commençaient à se trémousser.

- Cessez donc de remuer ! lança finement le photographe : vous allez donner le mal de mer à Monsieur le directeur !

Ce dernier, qui s'était installé à sa place favorite à droite du groupe, se retourna et fusilla du regard les rieurs qui reprirent leur sérieux.

- Pourra-t-on enfin la tirer, cette photo ? dit-il avec un certain agacement dans la voix.

- Pour cela, il faut d'abord la prendre, Monsieur le directeur !

- C'est ce que je voulais dire !

Enfin, au bout de la douzième omelette, le photographe se déclara satisfait. Restaient les maîtres ! Ils vinrent se placer sur les marches du perron. On amena quelques chaises, et les anciens s'assirent sagement devant, encadrant le directeur, aussi digne que Louis XIV sur son trône. Les plus jeunes se serrèrent derrière.

Devant ce spectacle inhabituel, les élèves, qu’on avait sortis en récréation, avaient cessé leurs jeux et s'étaient rassemblés. Ils attendaient certainement l'instant de "l'omelette" ! Mais le photographe se contenta de leur dire : "attention !" avant de fixer pour la postérité cette noble assemblée.

- Voilà une bonne chose de faite ! fit le directeur en se relevant. Messieurs, je ne vous retiens pas ! lança-t-il à ses collègues qui n'avaient pas attendu cette aimable invitation pour rejoindre leurs ouailles. Vous passerez à mon bureau lorsque vous aurez rangé votre matériel ! ajouta-t-il à l'adresse du photographe.

Lorsque ce dernier se présenta quelques minutes plus tard, il l'invita à s'asseoir et dit :

- Finalement, nous reviendrons à notre emplacement antérieur ! Celui-ci présentait trop de..... surprises ! Encore faut-il espérer que nous n'en découvrions pas d'autres lors du développement des photos ! Cette porte ouverte dans notre dos .... Nous eussions dû la fermer……à clé…..

Quelques jours plus tard, les photos tant attendues arrivaient enfin. Le directeur ouvrit fébrilement le paquet. Elles étaient rangées par classe. Il en prit une au hasard. Il se trouva bien, peut-être un peu ..... mais enfin, ce n'était qu'une photo !

- L'original est toujours mieux que la copie ! se dit-il

Il chercha la fameuse photo des professeurs.

- Ah ! La voici ! Mais.... nous avons tous des airs sinistres là-dessus ! Je n'avais pas remarqué que nous étions tous habillés de noir ! On dirait une photo d'enterrement ! Il ne manque que le corps !

L'économe entra comme il prononçait ces mots, et, regardant le portrait, ajouta :

- Mais il est là ! C'est le corps ..... professoral !

- Ce n’est pas en faisant de l’esprit que la photo changera !……Je ne vais pas pouvoir afficher cela ! On me demandera qui nous enterrions !

- Eh bien ! Vous répondrez qu'elle a été prise le jour de la rentrée, et que nous enterrions les vacances !…….. »

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Published by Gerard Nedellec
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