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12 février 2011 6 12 /02 /février /2011 11:26

 


 

Le collège Charles Léandre d’Alençon était en ébullition en cette belle journée de juin 1947 : le photographe de la société Jean Passe et Desmeilleurs, de Paris, à capital entièrement versé, venait d'annoncer sa venue pour le lendemain. Voilà des mois que le directeur avait reçu les propositions de cette entreprise spécialisée dans la photographie scolaire. Il traitait habituellement avec une société du Mans. Un changement ne ferait pas de mal ! Il avait donc répondu favorablement à cette offre alléchante. On lui avait répondu que l'opérateur passerait dans le courant du troisième trimestre. Nous étions en juin, plus occupés à préparer le Brevet qu'à se faire tirer le portrait, même par une société de Paris.

La notoriété du collège se mesurait au nombre d'élèves reçus. C'est dire si les semaines précédant cet événement étaient bien remplies. Les révisions succédaient aux examens blancs. Les élèves de 3è n'avaient pas une seconde à eux……On les préparait avec ardeur au succès de l'école.

Les futurs brevetés avalaient les ultimes leçons de chimie, de mathématique, de français. Ils relisaient fébrilement les cours mille fois appris. Ils en rêvaient la nuit. Comme la plupart étaient internes, on les faisait travailler exceptionnellement un peu plus tard le soir. Vers 5 heures, lorsque les cours se terminaient, ils regardaient avec envie les externes rentrer chez eux.

- “ Ils ont terminé leur journée, disaient-ils. La nôtre continue !

Ils ne réalisaient pas encore leur chance. En effet, rentrés à la maison, les externes n'ouvriraient plus un livre jusqu'au lendemain ! Tandis qu'eux, les veinards, les chanceux, avaient encore droit à l'étude où ils pourraient revoir une leçon qu'ils connaissaient par coeur, à moins qu'ils préfèrent lire un grand auteur classique choisi pour l’excellence de son français !.....Le soir, dans leur lugubre salle d'étude, sous la surveillance de pions endormis, ils goûteront aux joies saines du travail sur lequel il faut remettre cent fois son ouvrage ! Et pendant ce temps, les malheureux externes se distrairont ou dormiront sans soucis, perdant de précieuses heures !

Ah ! Ces heures que nos travailleurs du soir auront arrachées au sommeil, comme ils les retrouveront plus tard !

Le directeur était arrivé dans la classe de 3è alors que le professeur de français venait d'administrer une dictée à côté de laquelle celle dite "de Mérimée" faisait figure d'exercice pour école maternelle. Encore ne connaissaient-il pas Bernard Pivot et ses pièges diaboliques ,ses paradigmes abstrus, ses morphèmes abscons... L'eût-il connu qu'il se serait certainement régalé de ses pièges savamment concoctés. Les élèves moins…… (Voila que je m'exprime comme lui... )

Bref, cette dictée, s'ajoutant aux nombreuses qui l'avaient précédée, était tombée sur les cerveaux fatigués comme grêle sur les blés. Les pauvres élèves, qui en avaient pourtant vu d'autres, sombrèrent corps et biens. Le meilleur en orthographe accusait vingt-cinq fautes, les autres, bien plus ! Curieusement, le texte présentant le moins d'erreurs était l'œuvre de celui qui habituellement en faisait le plus ! Il n'avait pas dû réfléchir, ce qui expliquait sa réussite passagère…….

Le professeur, effondré, avait appelé son collègue de mathématiques. Devant l'ampleur de la catastrophe, il levait les bras au ciel d'un geste d'impuissance, tandis que son confrère, pensant que pareille chose ne pourrait jamais lui arriver, lança d'une voix mi-sérieuse, mi-amusée :

- Nous allons à un échec retentissant !

C’était la formule favorite que le professeur de français lançait à un élève qui ne fournissait pas le travail espéré pour lui annoncer les pires calamités.

Le dernier mot retentissait comme le glas des espérances de l'intéressé. On se moquait un peu cette manie inoffensive et le malheureux protestait vivement.

Cette fois-ci, il n’avait pas le cœur à s’indigner et regarda son collègue avec tristesse.

- Ah ! Vous pouvez vous moquer ! Comprenez-vous que les choses sont sérieuses ? L'échec retomberait sur tout le collège ! Les confrères des écoles du secteur, toujours un peu jaloux de notre succès, ne manqueraient pas d'ironiser !

C'est à ce moment que le directeur était entré en disant :

- Il y a photo !

- Hélas, non ! Monsieur le directeur : il n'y a même pas photo ! Le résultat est trop net !

- Mais.....que me chantez-vous là ? Vous me semblez bizarres tous les deux !

Le professeur de français raconta alors, d'une voix tremblante, le Trafalgar orthographique dans lequel avaient sombré les élèves.

- Et pourtant, je vous assure qu'elle n'était pas plus difficile que celles que je leur administre habituellement !

Le directeur était un homme de bon sens. Sa fonction faisait de lui un conseiller écouté. Il se retint de ne pas lancer, lui aussi, la fameuse phrase assassine car il nota un grand désarroi chez son adjoint.

- Mais, mon cher, c'est parce qu'ils sont fatigués ! Cela n'est pas bien grave ! Vous n'en obtiendrez plus rien aujourd'hui. Sortez-les donc en récréation pour qu'ils se détendent un peu ! Demain, il n'y paraîtra plus ! Et demain, il y a la photo, ne l'oubliez pas !

C'est ainsi que les élèves de 3è sortirent en récréation à 4 heures. Tout étonnés de se retrouver dehors au lieu de se pencher sur une leçon d'histoire ou de géographie, ils restaient dans un coin de la cour, les bras ballants, ne sachant que faire, désœuvrés, inutiles…... Soudain, l'un d'eux partit en courant dans un cri strident. Bientôt, le groupe entier s'agitait dans tous les sens, sous le regard éteint des deux professeurs qui disaient :

- Laissons-les évacuer !

- Mais.... dites-moi, mon cher confrère..... ne leur donnez-vous pas des dictées ..... trop ..... difficiles ?

- Difficiles ? Mais mon cher ami, ce sont des dictées de Brevet. Et puis, ne faut-il pas les habituer à la difficulté ?

- Peut-être ! Qui peut le plus, peut le moins ...... Mais si le plus est inaccessible ! Si la barre est placée trop haut ? ..... Vous multipliez à plaisir les difficultés alors que vous devriez les diviser pour les placer à l'intersection orthogonale du vecteur "capacité" et du vecteur "concentration" !

- Ah ! On voit bien que vous êtes prof de maths ! Et vous oubliez que devant cet insuccès, je pourrais prendre la tangente !

Les deux collègues ne purent s’empêcher de rire.

- Vous voyez, nous avons tous nos marottes ! Je sais que je ne puis m'empêcher de m'exprimer d'une façon rigoureusement mathématique ! C'est mon dada ! Allez, n'oubliez pas que demain, il y a photo ! Mais entre nous, mon cher confrère, vous savez, moi, la photo ...... l'essentiel est qu'elle soit carrée ..... ou rectangulaire !

- Tandis que moi, l'important est de l'écrire P.H.O.T.O !

La cloche indiquant la fin des classes résonna. Cela faisait une heure que les élèves tournoyaient dans la cour. Quelques-uns avaient tenté d'organiser une partie de football, mais ils étaient trop excités et donnaient de grands coups de pied dans le ballon qui retombait régulièrement sur les tomates du voisin dont le jardin était pourtant séparé de la cour par un mur assez élevé. Au bout de la troisième fois, personne n'avait osé aller le chercher car le voisin commençait à les regarder de travers.

- Laissez ! avait dit le professeur. Je ne pense pas qu'il le confonde avec ses tomates !

C'est avec soulagement que les élèves accueillirent la fin de la récréation.

- C'est peut-être fatigant de travailler, fit l'un d'eux, mais ça l'est encore plus de ne rien faire !

Le lendemain, le soleil brillait dans un ciel sans nuages. Dès huit heures, le directeur se tenait sur le perron, accueillant ses adjoints par un :

- Alors ? Paré pour la photo ?……..

Il avait passé son plus bel habit. L'usage voulait en effet que le directeur figurât sur chaque photo de classe. Il prenait place à droite du groupe, le professeur se mettant à gauche. C'était une tradition à laquelle notre homme tenait !

C'est ainsi que chaque année, les élèves qui achetaient la photo de leur classe, avaient en prime le portrait souriant….enfin grimaçant…. du directeur, lui qui ne se déridait habituellement jamais.

Ce matin-là donc, il s'apprêtait à poser pour, disait-il avec emphase, la postérité. Un à un, les professeurs arrivaient et devisaient entre eux avant d'entrer dans l'arène.

- Tout de même, fit un "vieux" qui prenait sa retraite dans quelques semaines, on devrait photographier l'ensemble des professeurs.

Le directeur qui avait entendu, s'approcha.

 

(A suivre... C'est une histoire extraire de "L'Ecole de Monsieur Paul")

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Published by Gerard Nedellec
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