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11 décembre 2010 6 11 /12 /décembre /2010 08:39

 

Un autre conte de Noël (extrait de "De derrière les fagots")

 

 

Eulalie trottinait à pas menus vers le cimetière de cette petite ville normande. On aurait pu penser qu’elle courait. Mais non ! Elle allait de son pas de souris, le pas d’une petite vieille de 80 ans bien sonnés…..

Elle poussa la grille qui s’ouvrit dans un grincement sinistre. Pour un cimetière, quoi de plus normal ? Mais ce couinement l’agaçait. Pourquoi les grilles des cimetières sont-elles obligées de grincer chaque fois qu’on les ouvre ? Elle se promit d’amener un peu d’huile la prochaine fois qu’elle viendrait.

Elle avança un peu dans l’allée, regarda autour d’elle et se dirigea vers la tombe de son mari qui l’avait quittée il y a de nombreuses années. Elle venait ainsi souvent au cimetière. Comme elle était seule, c’était sa sortie favorite. Son atmosphère calme lui apportait la paix intérieure. Et puis, disait-elle, ne sommes-nous pas amenés à venir y séjourner un jour ?....Elle ajoutait bien vite : le plus tard possible !

Après avoir déposé quelques fleurs et nettoyé la tombe de son mari, elle faisait un petit tour. Elle avait remarqué que certaines tombes étaient abondamment fleuries, alors que d’autres n’avaient pas le moindre petit bouquet. Cette injustice la désolait. Nous sommes tous égaux devant la mort, pensait-elle, c’est pourquoi tous les morts ont droit à un bouquet de fleurs !

Mais les mois passaient, les mêmes tombes étaient toujours fleuries, tandis que d’autres semblaient toujours abandonnées. Personne n’y déposait jamais un bouquet, si petit soit-il. Aussi un jour elle décida de rétablir l’équilibre. Mais ses moyens modestes ne lui permettaient pas d’acheter des fleurs afin de garnir les tombes délaissées. Sa petite retraite n’y aurait pas suffi. Elle arrivait péniblement à acheter le minimum qui lui permettait de survivre. D’ailleurs, pour fleurir un peu la tombe de son mari, elle allait cueillir quelques bouquets sur les talus. Comment faire ?

Elle tourna cette question dans sa tête, sans lui trouver de réponse. Un jour qu’elle versait du lait dans l’écuelle de son chat qui lui tenait compagnie, elle dit :

- « Tu vois, mon pauvre Pompon, nous sommes seuls tous les deux, et nous sommes obligés de partager le lait !

Ces derniers mots résonnèrent dans sa tête. Partager le lait…..Pourquoi ne pas en faire autant au cimetière ?....Partager, non pas du lait, mais des fleurs ! Puisque certaines tombes étaient trop fleuries, il suffisait d’y prélever des fleurs et de les répartir sur celles qui n’avaient rien. Ce n’était pas du vol, puisqu’elle n’en tirait aucun bénéfice, juste une meilleure répartition, un partage équitable que les locataires de l’endroit auraient certainement accepté, s’ils avaient eu le loisir de s’exprimer.

Elle décida donc d’être le bras par lequel la justice régnerait sur le cimetière. Mais il ne fallait pas se faire remarquer, car si elle était sûre du silence des morts, elle n’était pas certaine d’obtenir l’approbation des vivants, c’est à dire des familles sur la tombe desquelles elle ferait ses prélèvements….égalitaires.

Elle pensa que le moment de midi était le plus propice à son action. Les gens sont plus occupés à préparer le repas qu’à se promener dans un cimetière. Un lundi midi, elle poussa donc la grille. L’endroit était désert. C’était le cimetière d’une petite ville de province, disposé sur deux niveaux communiquant par un escalier de pierre. Une grande croix s’élevait dans la partie haute, entourée par des grosses chaînes de fer rouillées. Quatre cyprès se dressaient aux coins. Les tombes qui occupaient cette partie étaient toujours bien fleuries, tandis que la plupart de celles de la partie basse n’avaient aucun ornement.

Elle se dirigea vers une tombe, se pencha vers un magnifique bouquet qui l’ornait, regarda furtivement autour d’elle, fit semblant de disposer un peu mieux les fleurs, en profita pour saisir quelques-unes, et continua son chemin. Elle fit de même sur d’autres tombes. Puis, les bras chargés, comme quelqu’un qui va fleurir la tombe d’un proche, elle se dirigea vers l’escalier et descendit au niveau inférieur, celui qui était négligé. Elle avait trouvé des pots abandonnés dans un coin. Elle les remplit d’eau, disposa ses fleurs et plaça ses bouquets sur des tombes. Elle recommença son opération plusieurs fois, jusqu’à ce que toutes les pierres tombales ou presque se trouvent fleuries. Puis, satisfaite, elle rentra chez elle.

Le lendemain, lorsqu’elle se rendit au cimetière, elle eut la satisfaction de constater que cette fois la quasi totalité des monuments funéraires se trouvaient fleuris, certains plus que d’autres, mais tous avaient au moins un petit bouquet. Les semaines suivantes, elle renouvela sa manoeuvre avec le même succès.

Mais on s’aperçut bien vite que des tombes abandonnées reprenaient soudain vie. La famille, absente depuis des années, se manifestait-elle brusquement ? Pourquoi ? Ce phénomène agita un moment la petite ville. On chercha à savoir. On avait bien vu une petite vieille qui trottait dans les allées du cimetière. Mais comment imaginer qu’elle était responsable de ce fleurissement…spontané ?

Certaines familles eurent l’impression que le volume des fleurs déposées sur leurs tombes diminuait. Certes il en restait, mais il leur semblait que le bouquet était moins épais. Ils devaient se tromper ! Pourtant…..

Après quelques jours d’effervescence, pendant lesquels notre petite fleuriste se tint tranquille, le calme retomba sur la ville. Le cimetière retrouva sa paix et la petite vieille put reprendre ses activités. Tous les jours ou presque, qu’il pleuve ou qu’il vente, qu’il fasse chaud ou qu’il gèle, elle venait au cimetière et faisait sa répartition avec la satisfaction du devoir accompli.

Décembre arriva. Un froid vif s’était soudain abattu sur la ville. Depuis quelques jours, elle se sentait fatiguée. Mais elle se forçait à venir car elle pensait que tous ces défunts n’étaient plus abandonnés depuis qu’elle les fleurissait, et qu’ils attendaient sa venue comme celle d’une amie. La proximité de Noël l’encourageait.

- Le petit Jésus est venu sur la Terre pour tout le monde, se disait-elle. Pas plus pour les uns que pour les autres. Il est donc normal que toutes les tombes soient également fleuries ce jour-là ! »

Si le froid glacial rendait sa démarche pénible, il la facilitait aussi car personne ne se risquait dans les allées balayées par un vent polaire. Elle pouvait donc opérer ses prélèvements et procéder à sa répartition sans risquer d’être découverte. Mais elle s’épuisait à ce travail, courant d’une tombe à l’autre, toujours en mouvement, jamais au repos. Ses doigts engourdis avaient du mal à tenir les vases et à les remplir d’eau.

Le 24 décembre, quelques flocons se mirent à voler dans un ciel plombé. Puis la neige se mit à tomber dru. Lorsque la petite vieille sortit de chez elle vers cinq heures, il faisait effroyablement froid et comme il neigeait depuis le matin, il faisait déjà sombre. Cependant, elle voulut aller au cimetière afin de vérifier si tout était en ordre comme elle le souhaitait. Son pas se faisait moins alerte, sa respiration était courte et rapide. Elle était essoufflée lorsqu’elle arriva au cimetière. Un coup d’œil circulaire lui permit de se rendre compte que tout paraissait en ordre. Cependant, il lui sembla remarquer une tombe oubliée, là-bas, dans la partie inférieure.

Elle préleva au passage quelques fleurs. Quand elle arriva devant la tombe qui effectivement présentait une dalle nue, elle sentit un violent coup de poignard au cœur, ses yeux se voilèrent et perdit connaissance et s’affaissa comme une poupée de chiffon sur la neige.

Le lendemain, les premiers visiteurs du cimetière trouvèrent la petite fleuriste à moitié recouverte de neige, tenant contre elle un maigre bouquet. Mais tout autour d’elle, le sol était jonché de roses. Elle semblait sourire. En réalité, elle avait rejoint la maison du Père, là où il n’y avait plus ni froid, ni faim, ni misère, ni chagrin. En cette nuit de Noël, Dieu l’avait rappelée à lui. Et pour la récompenser de sa bonne action envers ceux qui n’avaient rien, Il l’avait fleurie à son tour, elle qui s’était tant dépensée pour fleurir les autres. Après tout, n’était-ce pas normal ?....

 

(à plus...)

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Published by Gerard Nedellec
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