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29 septembre 2010 3 29 /09 /septembre /2010 08:16

Voici une histoire extraite de "L'Ecole de Monsieur Paul"...  afin de vous donner un aperçu de la chose...

 

 

 

 

En cette belle matinée du mois de mai 1924, il flottait dans l’air comme des parfums d’été, pour tout dire, des parfums de vacances. L’hiver avait été rude. Le mois d’avril avait justifié l’adage bien connu : "En avril, ne te découvre pas d’un fil". Cette brusque arrivée du printemps, cette douceur de l’air, ces fleurs qui avaient attendu patiemment et qui s’étaient enfin décidées à montrer le bout de leurs pétales, incitaient plus à la rêverie qu’au travail.

Même le collège Léopold Delisle de Valognes paraissait renaître du lourd sommeil hivernal. On voyait passer les élèves l’air épanoui, comme les fleurs……Ils avaient certainement plus envie de batifoler dans les champs, une fleur à la bouche, que d’apprendre des leçons rébarbatives qui ne laissaient nulle place à la poésie.

Tenez, venez donc sous les fenêtres de la classe de 4è. Ecoutez ce brave professeur de sciences qui s’échine à apprendre à des élèves dont l’esprit est ailleurs les bienfaits des sciences. Entrons si vous le voulez bien.


Aujourd’hui, la leçon porte sur les différents terrains : argileux, sablonneux, calcaires……Hélas ! L’attention est incertaine. Certes, les meilleurs de la classe, ceux qui ont régulièrement les honneurs du classement, qui sont inscrits au tableau d’honneur, quand ce n’est pas au tableau d’excellence, ceux-là écoutent.

Dans le fond de la classe, deux élèves surtout sont plus occupés à bavarder entre eux qu’à écouter le professeur qui s’étend en long, en large et en travers sur les terrains sablonneux. On ne devine pas que ce sujet est si passionnant !

Il écrit au tableau l’essentiel de sa leçon, ce qu’il faudra retenir. Et les terrains sablonneux par ci, et les terrains sablonneux par là……Lorsqu’il a le dos tourné, les bavardages reprennent, puis s’arrêtent quand le maître se retourne vers son auditoire.

Mais, tout imprégné de son sujet qu’il soit, le professeur a confusément senti que dans le fond, deux élèves sont plus occupés à parler qu’à écouter ce qu’il dit.

Cela l’ennuie. Aussi, tout en écrivant sur le tableau, expliquant ce qu’il écrit, il prête une oreille attentive aux chuchotements qui lui parviennent du fond. Mais ces deux activités sont incompatibles. Cela le déconcentre, son discours en pâtit.

-« Les terrains sablonneux, comme je l’ai dit, sont formés par……

Mais son esprit était ailleurs et il pensait :

(Mais que se disent-ils donc ?…..Ce doit être plus intéressant que mes propos !….)

- ….par…des petits morceaux…..

(Mais ils m’énervent à la fin !….)

- ….des petits morceaux de coquill…..

 

Il était tellement occupé à essayer de saisir ce qu’ils disaient, qu’il en arrivait à dire n’importe quoi, sans s’en rendre compte.

- de coquilles d’œufs que les poules….les vagues avaient pondu….avaient roulé et déroulé….

(Ah ! Ce qu’ils sont agaçants !...J’en perds le fil…)

- …Les coquillages et les petits cailloux roulés par la mer sont devenus des grains de sable qui forment….

(Je m’en vais les coincer tout à l’heure !...)

- ….qui forment les terrains sablonneux. Donc, disais-je, les terrains sabl…..

Cette fois-ci, s’en était trop. Il avait cru entendre quelques rires étouffés. Ainsi, ces deux garnements se moquaient ouvertement de lui, à n’en pas douter. Ils se souciaient peu des terrains sablonneux.

- Et je disais donc que les terrains sablonneux…

(Voyons, comment s’appellent-ils déjà ?…..L’un est….C’est cela : Morin ! L’autre ?…..Giraud…..Voilà !….Je vais les surprendre, ils ne pensent pas que je les observe depuis un moment. Il se croient à l’abri derrière ce monument qu’est Lepec !…..Une vraie armoire à glace celui-là ! A 14 ans, il en paraît 18 ! Ah ! Mes gaillards !….Allez-y ! Vous ne perdez rien pour attendre ! Je vais fondre sur vous tel l’épervier sur sa proie !)

 

Tourné au tableau, on aurait pu penser qu’il ne s’était effectivement rendu compte de rien. Il attendait le moment propice.

- Et ainsi les terrains sablonneux…….

Il se retourna alors soudain vers la classe et, le doigt tendu vers les deux bavards, il lança d’une voix tonitruante :

- Sablonneux et Morin, sortez !……

 

Le premier moment de stupeur passé, la classe explosa en un énorme éclat de rire. Les deux compères du fond s’étaient tus, se rendant compte que cette appellation non contrôlée s’adressait à eux. Le professeur s’était tu lui aussi, réalisant son lapsus. Il lui sembla difficile maintenant de leur dire :

- Giraud et Morin, sortez !

Et puis, sortir pour aller où ?…..Il avait lancé cette phrase dans l’élan de sa colère frémissante. Elle était tombée. Les envoyer voir le directeur ? Ce dernier trouverait certainement que cela commençait à faire beaucoup : il envoyait régulièrement des élèves dissipés dans le bureau du directeur. Il penserait qu’il n’avait aucune autorité !

Non. Il lui fallait régler ce problème lui-même ! Pendant sa réflexion, il était resté devant les élèves, l’air sévère. Ils attendaient vraisemblablement une punition qui se traduirait par des heures de colle, comme d’habitude. Le silence commençait à devenir pesant. Il eut une idée. Pourquoi ne pas essayer une autre méthode ?…..

S’adressant aux deux perturbateurs, il leur dit, presque joyeusement :

- Vous n’aimez pas aller à la plage ?

- Oh ! Si M’sieu !

- Eh bien !………Mais……..les plages sont des terrains sablonneux ! Je me doute qu’à votre âge on n’y construit plus de châteaux !….

Les deux garnements se regardèrent, surpris de la réaction du professeur. D’habitude, le ton était moins amène. Ils crurent avoir échappé à l’algarade cette fois-ci.

- Voyons !…..Continua le maître….Peut-on savoir ce qui vous intéressait tant ?……Plus que les terrains sablonneux ?…..De quoi parliez-vous ?

L’air aimable du pédagogue les encouragea à la franchise…….Une erreur qu’ils ne renouvelèrent pas deux fois !……..

- Eh bien M’sieu !…..On comptait combien de fois vous disiez le mot sablonneux !…….

- Ah oui !…….Et alors ?……

- On ne sait pas !……Vous nous avez empêché de continuer !

- Je vous ai empêché de continuer !…..Bien sûr ! Je m’en excuse !…….Vous m’en voyez désolé !…….Et….peut-on savoir où étaient vos comptes lorsque je vous ai interrompus intempestivement ?…..

- Nous avions compté que vous aviez dit "sablonneux" vingt-deux fois !……

- C’est intéressant !…..Eh bien….

Le professeur quitta alors la voix douce qu’il avait prise pour éructer :

- Vous me ferez vingt-deux heures de colle !……Allez, il est l’heure. Sortez tous ! »

La sortie s’effectua en silence pour une fois. Décidément, ce professeur, il faudra s’en méfier !

Moralité : Sablonneux et Morin auraient mieux fait de sortir lorsqu’on les y a invités !………

 

(A plus...)

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Published by Gerard Nedellec
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