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1 avril 2011 5 01 /04 /avril /2011 09:08

 

Attention au chien !

 

Ernest Lapoire était encaisseur dans une agence immobilière de Lisieux. Il était chargé de présenter aux clients la note du loyer, de recouvrer les fonds et de leur laisser une quittance.

Chaque fin de mois le voyait donc partir, sa serviette en similicuir à la main, avec l'air important que lui conférait une telle mission de confiance. Il enfilait pour la circonstance son costume en gros drap noir que lui avait légué son père, et posait sur son crâne dégarni un chapeau melon acheté chez un fripier de l'impasse Verjus mais qui avait encore fière allure. Des lorgnons, trouvés dans un tiroir, chaussaient son nez qu’il avait heureusement fort long. Il croyait ainsi avoir l’air intellectuel indispensable à son entreprise.

Ce couvre-chef et ces lorgnons lui donnaient de l'assurance (bien qu’il travaillât dans l’immobilier…..). Ainsi donc, vêtu comme un employé des pompes funèbres, coiffé comme un clerc de notaire, le regard filtrant derrière des verres concaves qui ne lui convenaient pas (mais qu’importe ! Ce n’était pas pour voir qu’il pinçait ainsi son nez, mais pour être vu !…..), il se sentait un autre homme. Lui qui habituellement se terrait dans un trou de souris de peur qu'on ne le remarquât, devenait pour quelques jours "Monsieur l'encaisseur", l'homme indispensable sans qui l'argent ne rentrerait pas.

Cette profession a disparu comme bien d'autres. L'envoi d'un chèque expédié par la poste a remplacé le paiement en espèces à un encaisseur venu spécialement à votre domicile. Il a aussi semblé imprudent à l'époque actuelle de promener dans les rues de nos villes une telle tirelire ambulante, remplie de billets de banque.

Il passait ainsi chez tous les clients, n'acceptant jamais rien pour ne pas être accusé de corruption.

- « Non merci, répondait-il aux sollicitations, jamais pendant le service !

- Allez, Monsieur Ernest, lui disait-on parfois, un petit verre de vin ne fait pas de mal. Et puis, personne ne le saura !

Alors, se redressant, le menton en avant, magnifique dans sa tenue d'encaisseur, Monsieur Ernest répondait avec hauteur :

- Mais ma conscience..... Elle le saura, ma conscience !

Et après avoir empoché les billets, il sortait dignement, saluant d'un geste large le client abasourdi comme s'il prenait congé des membres de l'Académie Française.

Certes, ses collègues se moquaient un peu de lui et de ses manières de grand seigneur. Mais il était d'une efficacité parfaite et rares étaient les clients qui ne le payaient pas. Ses patrons en étaient donc satisfaits et l'avaient nommé encaisseur chef. Comme il était le seul à exercer cette fonction dans la société, cela ne changeait rien à sa situation.

Ce matin-là, il devait se rendre chez un nouveau client qui avait loué une belle propriété rue des Platanes, à la sortie de la ville. Il aimait bien s'introduire pour la première fois chez un locataire afin de l'impressionner par sa prestance. Avec lui, c'était un peu l'agence tout entière qui pénétrait dans les lieux dont elle avait la gérance. Il se considérait donc investi d'une grande responsabilité. Dans ces situations, il entrait la tête haute, le chapeau à la main, et annonçait d'une voix ferme :

- Je suis l'encaisseur chef de l'Agence Potard. Je viens vous présenter la note du loyer. Après réception des fonds afférents à cette affaire, je vous délivrerai une quittance.

Il avait eu bien des difficultés à apprendre ces trois lignes, notamment le mot "afférent" qu'il avait lu dans une revue financière et qu'il trouvait suffisamment savant pour éblouir ses clients. Il l'avait longtemps mal prononcé, par ignorance de sa signification. Il parlait en effet des fonds "effarants", ce qui surprenait vivement les interlocuteurs et ne manquait pas………de les effarer !

La rue des Platanes est assez longue. On devine pourquoi elle avait été ainsi appelée. De nombreuses feuilles jonchaient le trottoir car nous étions en automne. Manquant de glisser à chaque pas, notre spécialiste des recouvrements arriva devant le numéro 46. C'était là. Il s'arrêta devant la lourde porte sur laquelle une plaquette était fixée. Il ajusta ses lorgnons au bout de son nez pour qu’ils ne l’empêchent pas de voir, et lut : "Attention au chien". C'était la première fois qu'il se trouvait confronté à un pareil danger. Il chercha une sonnette pour ne pas avoir à affronter le monstre : rien.

Il fallait bien se décider à percevoir le loyer de ce nouveau locataire. Le coeur battant, l'encaisseur chef respira un bon coup, tourna la poignée et poussa la porte qui s'ouvrit avec un grincement inquiétant. Devant lui, une allée s'avançait entre deux haies de troènes. La maison devait être cachée par la végétation car on ne l'apercevait pas. Il attendit quelques instants avant de s'engager prudemment sur le sentier. Au bout de quatre mètres, il s'arrêta, l'oreille aux aguets. Ses yeux roulaient de droite à gauche afin de voir surgir un éventuel agresseur. Rien !

Il reprit son chemin d'un pas hésitant. Au bout d'un moment, il lui sembla entendre un sourd grondement. Il plaça instinctivement sa serviette devant sa figure et s'immobilisa. De grosses gouttes de sueur perlèrent sur son front.

Soudain, derrière lui, un craquement le fit sursauter. La gorge sèche, il tourna lentement la tête, certain d'apercevoir le fauve. Une grosse bogue de marrons d'Inde venait de se détacher de l'arbre pour s'écraser sur les feuilles mortes. Il respira profondément et poursuivit sa marche aventureuse. Cette allée semblait interminable ! Tous les bruits le faisaient tressaillir. Il s'attendait à chaque instant à être assailli par un chien féroce et mis en pièces. Son coeur battait si fort qu'il lui semblait qu'on devait l'entendre à l'autre bout de la ville !

Les minutes s'égrenaient comme des heures. Une sueur glacée coulait sur ses tempes. Ses jambes molles le soutenaient à peine. Tout à coup, au détour du sentier, un tout petit chien chihuahua apparut en trottinant et se mit à pousser des petits jappements à peine audibles. Son maître n'était pas loin et toisa l'intrus.

Figé de stupeur devant ce minuscule animal tant redouté, Ernest Lapoire fut pris d'un rire nerveux. Toute sa peur s'était dissipée d'un coup comme des nuages menaçants chassés par un coup de vent brutal. Après s'être présenté sommairement, ses belles phrases étant superflues, il ne put s'empêcher de demander :

- Vous pouvez vous vanter de m'avoir fait peur ! Mais quelle idée avez-vous eue de noter sur votre porte : attention au chien ? Cet animal que je vois ici ne paraît pas dangereux puisqu'il est tout petit !

- Mais, mon cher, répondit l'homme, justement, c'est pour ne pas que vous lui marchiez desA plus...sus ! »

  (A plus...)

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Published by Gerard Nedellec
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