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23 novembre 2010 2 23 /11 /novembre /2010 08:22

Voici un extrait de mon dernier livre. Mais d'abord, une photo du St Louis que nous avons connu. Au premier plan, le bâtiment neuf (à l'époque...) dans lequel nous avions nos quartiers : les classes au niveau de la route, les dortoirs au-dessus. Derrière, logeant la route, la longère construite après, au fond la chapelle... toujours debout... et dont on murmure qu'elle va peut-être sauver sa tête... Mais, comme l'a si bien dit mon camarade Pierre (Dac)... "Rien n'est moins sûr que l'incertain !"


B-saint-louis--vers-1953.-On-voit-bien-la-longere-.jpg

Les jours allaient maintenant succéder aux jours, les nuits aux nuits... A part quelques événements qui viendraient rompre la monotonie et dont nous parlerons, ils se déroulaient pratiquement tous de la même façon.

En dehors des heures de cours, nous étions sous la responsabilité d'un frère surveillant. Nous en avons connu plusieurs au cours de ces trois années. J'en parlerai un peu plus loin. Mais voici d'abord la journée type d'un interne à St Louis dans les années 1950...

Il suffit de multiplier cette journée et les nombreuses péripéties qui l'émaillaient... mais pas toujours les mêmes au fil des années... par le nombre total de journées passées en ce lieu... Je sais que certains de mes labadens... disons plus simplement de mes condisciples... ont gardé un souvenir atroce du régime sévère de l'internat et ont parlé d'un univers concentrationnaire... Je n'irai pas jusque là. Je ne dirai pas que nous étions dans une prison sans barreaux. Je n'ai pas gardé de si mauvais souvenirs.

Certes, nous étions enfermés pour près de deux mois sans espoir de sortie en ville (je veux dire « seuls »). Certes la discipline était assez sévère, les différents pions que nous avons eus étant plus ou moins tolérants ou bienveillants (c'était quand même rare...).

Nous étions là pour travailler et préparer le BAC. De ce côté, ce fut un succès. Certains ont pu dire que nous étions dressés pour passer un examen précis, mais pas préparés à la vie. C'est sans doute vrai pour la philo, matière pour laquelle nous apprenions par coeur des pages de notre manuel sans en comprendre parfois toute la subtilité. C'est certainement vrai pour l'anglais, car nous nous coltinions des pages entières de verbes irréguliers qu'il fallait réciter à la suite. « To go, went, gone... to begin, began, begun... » et notre esprit iconoclaste en faisait des dérivés non prévus au programme... « to see, saw, cisse... ». Au BAC, l'épreuve d'anglais consistait en une version (traduction de l'anglais en français) et nous étions à ce jeu de première force. Mais il n'aurait pas fallu nous demander de parler l'anglais ! La conversation n'était pas au programme ! J'ai connu des camarades qui se payaient des 18 minimum sur 20 en anglais... et qui, lorsqu'ils sont allés en Grande Bretagne pour des vacances, ont été incapables de se faire comprendre et de comprendre les autochtones...

Mais je m'écarte de mon propos de départ, et je ne doute pas que le frère Anatolien (ou un autre...) m'ait noté en marge d'un crayon rouge rageur : « Hors sujet... »

 

17--le-dortoir--dans-le-fond-les-lavabos.jpg

Voilà notre dortoit rel qu'il se présentait à l'époque. Au fond, on aperçoit les lavabos.

 

Commençons la journée par le matin... C'est plus logique que de la commencer par le soir... ou en milieu de journée...

Six heures moins cinq ! Le dortoir est calme, tout le monde dort encore ; à peine quelques ronflements se font entendre. Les lits grincent lorsque son occupant se retourne. Celui qui viendrait de l'extérieur et pénétrerait soudain dans la chaleur moite de cet endroit clos serait pris à la gorge par une odeur puissante de renfermé, de transpiration, et de la respiration de tous ces jeunes poumons endormis mais bien actifs... et parfois des émanations de chaussettes ou de pieds... Mais loin de ces considérations... malodorantes, nous dormons paisiblement, rêvant à des vacances au soleil...

Soudain, un bruit terrifiant transperce le silence. Un avion à réaction traverse-t-il notre dortoir endormi ? A mieux écouter, c'est plutôt un bruit de vieux réveil d'autrefois à la sonnerie puissante, propre à réveiller les morts... C'est le réveil du pion qui dort dans une alcôve fermée par un drap et qui sonne à 6 heures pile ! Des dormeurs arrachés brutalement aux bras de Morphée grognent sourdement, les yeux mi-clos. On n'a pas idée de réveiller les gens aussi brutalement ! Mais très vite ce réveil intempestif signifiera : encore trois quarts d'heures au lit ! Et en hiver, lorsque le froid régnera en maître, nous serons bien heureux de savourer ces 45 minutes dans la chaleur du lit.

L'hiver, le dortoir est encore dans le noir, éclairé seulement par des veilleuses maigrichonnes. Au printemps, il fait grand jour, car les fenêtres ne sont pourvues ni de volets ni de rideaux. Cette clarté permettra à certains de réviser leurs leçons, lorsque la date du BAC approchera.

Six heures trente : le pion, qui a fini de se préparer, sort de sa tanière et circule dans les allées du dortoir.

Comme je l'ai dit, nous avons eu plusieurs pions en trois ans et l'allure de chacun différait de celle des autres. Frère Anatolien, grande silhouette noire, soutanelle au vent, arpentait le terrain à grandes enjambées, comme s'il devait préparer le prochain marathon, le chapelet entre les doigts... Lorsqu'il passait près de notre lit, nous sentions le souffle de son passage et nous fermions les yeux, non pour ne pas être enrhumés... mais pour ne pas montrer que nous étions réveillés.

Frère Stanislas, plus râblé, sanglé dans sa soutane bien boutonnée de haut en bas, avançait à petits pas nerveux, la tête secouée d'un tic... à moins que ce ne fut d'un toc...

Frère Guy marchait prudemment, guettant le piège que nous lui avions certainement tendu... Il faut dire que nous lui en avons fait voir de toutes les couleurs.... D'autre part, il était affligé d'un fort strabisme divergent, l'oeil droit regardait à droite, le gauche à gauche, mais aucun des deux droit devant lui. C'était sans doute gênant pour lui, mais tout autant, sinon plus, pour ses interlocuteurs car on ne savait jamais qui, ni où, il regardait... Mais chaque chose en son temps...

Six heures trente était l'heure où les plus anciens, ceux du 2è BAC, Philo ou Mathélème, se levaient pour faire leur toilette.... car ces jeunes messieurs avaient déjà une barbe naissante et il leur fallait se raser. Nous les jeunes, les regardions avec envie : quand pourrions-nous à notre tour faire partie de ces privilégiés qui maniaient le rasoir avec une grande dextérité ? Oui, nous avions hâte de nous raser (cela nous a passé...). Se lever avant les autres pour se raser signifiait que l'on faisait partie des grands... de l'aristocratie du poil au menton... des hommes ! J'avoue m'être regardé dans la glace bien des fois pour guetter le premier poil, annonciateur de bien d'autres... On racontait à ce propos des tas de bêtises. Il fallait, par exemple, se frotter sous le nez avec de la fiente de pigeon si l'on voulait avoir une belle moustache ! Aucun de nous n'a jamais essayé : nous n'avions pas de fiente de pigeon à notre disposition ! En eussions-nous eue, je doute fort qu'un téméraire ait eu le courage de s'oindre de cette crème malodorante.

Les « barbus » ne se rasaient pas tous les jours. Mais chaque matin il y en avait toujours un ou deux, ce nombre étant plus important le jeudi jour de congé.

Pendant ce temps, tout le monde se réveillait, se dressait et s'assoyait sur le bord du lit. Six heures quarante-cinq : lever pour tous. Notre premier geste de la journée devait être le signe de croix afin sans doute de remercier le ciel de nous réveiller... vivants... ainsi que pour l'excellente journée que nous allions évidemment passer. Notre vraie prière était plutôt : « Mon Dieu, faites que les jours passent très vite et que les vacances arrivent encore plus vite... » Pour ma part - et je n'étais pas le seul - j'avais un petit calendrier de poche sur lequel je barrais consciencieusement chaque journée terminée. Quelle joie lorsque le petit carton se trouvait entièrement noirci ! Car le temps des vacances était déjà rayé : ces jours ne comptaient pas dans notre calcul, c'est à dire qu'ils comptaient beaucoup... mais pour faire autre chose ! C'étaient des jours de liberté, de farniente, qui passaient d'ailleurs trop vite ! Inutile de les noircir, ils se noircissaient bien tout seuls !

Bref... Je m'écarte encore ! Mais je livre mes impressions comme elles viennent. « Hors sujet »... pensez-vous. Non, au contraire puisque c'était l'essentiel de nos préoccupations, ce qui ne nous empêchait pas de travailler correctement !

La prière dite, nous enfilions rapidement nos vêtements. Pas de temps à perdre en questions de ce genre : mais qu'est-ce que je vais bien pouvoir mettre aujourd'hui ? C'étaient les mêmes que la veille, le lendemain et les jours à venir ! Du solide, du rustique, et qu'il fasse beau, froid, chaud, qu'il pleuve ou qu'il vente, nous étions habillés de la même façon... La plupart portaient des sabots, que nous laissions au pied des marches pour monter en chaussons.

Ensuite nous allions nous laver à notre tour. Les lavabos étaient installés dans une grande pièce carrelée autour de laquelle couraient des grands bacs en zinc, en forme de demi-tonneau, de la longueur de la pièce, surmontés de robinets qui laissaient couler, quand on les ouvrait, de l'eau froide. Une glace à hauteur des yeux reflétait notre visage encore endormi... Eh oui ! Pas d'eau chaude ! Douillets, s'abstenir ! Un bon lavage à l'eau froide, voilà qui dissipait les brumes de la nuit et vous remettait les idées en place ! Je dois avouer qu'en fait de « bon lavage »... nous nous contentions d'une légère ablution, juste de quoi vous humecter un peu la figure... Une toilette de chats... Mais si le surveillant se trouvait dans les parages, il fallait faire plus que semblant.

Comme il n'y avait pas autant de robinets que d'élèves, les derniers arrivés devaient attendre. La pièce connaissait donc de fréquents encombrements, mais comme la toilette était vite expédiée, l'attente n'était pas trop longue.

 

(La suite... non pas au prochain numéro... mais dans les pages du livre...)

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Published by Gerard Nedellec
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