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7 novembre 2013 4 07 /11 /novembre /2013 09:18

 

Pendant cette conversation fort intéressante, les deux hommes traversaient champs et labours, mais seulement en lisière pour ne pas s'embourber dans la terre meuble. Il leur fallut aussi franchir des haies couvertes d'arbrisseaux épineux.

-Prenez garde de vous égratigner, M. l'abbé, criait le gars. En v' là un qu'a failli m'écorcher la goule !

-Merci mon ami... Et... reprit l'abbé qui pensait toujours au pauvre maître Martin qui était frappé de cette terrible maladie : l'araboute... de la sorte, rien n'a pu soulager M. Martin.

-N'y a point qu'eine affaire qui a eu l'air de li faire un petit de bien... c'est quand je nous sommes mis à le faire boire sus la marde de chien...

-Sur la... .? Que me racontez-vous là ?

a vous étonne, ça, M. l'abbé, ricana le gars. Vous ne savez donc pas qu'il n'y a ren de pus souverain ?

Devant l'air ahuri du prêtre, il continua :

-Vous ne connaissez pas encore tout, allez, malgré que vous êtes ben savant. Mais tout le monde boivent sus la marde de chien... J'en avons ramassé pour noute maître plus d'eine mesure... mais ren que de la marde ben propre par exemple.

Décidément, voilà un monde qui échappait totalement à l'abbé. En cette belle journée d'automne, le soleil tapait encore fort et traverser les fourrés épais où les ronces vous agrippaient sournoisement fatiguait grandement le prêtre, peu habitué à de tels exercices.

-Est-ce encore loin ? Fit-il d'une voix éteinte.

-Pus ren que six ou sept haies à sauter ; après, je serons rendus !

L'abbé fit appel à ses dernières forces et à tout son courage pour suivre le gars qui filait comme un chevreuil poursuivi par un dogue. Pour le coup, c'est bientôt lui qui allait souffler comme un jars ! Le voyant à la peine, le gars lui dit :

-Il en fait eune ousée de chaud ! C'est p' tête ben putout ça qui vous a tapé sus la cocarde ! Tenez, ajouta-t-il, vela le moulin. Nous y sommes !

Ils entrèrent dans les sortes de rues qui parcouraient tous les bâtiments de la ferme annexée au moulin, et effectivement, comme l'avait prévenu le gars, en prêtant l'oreille, l'abbé entendit les râles du malade. Sur le seuil de la maison, la meunière attendait, en larmes.

-Venez vite, M. l'abbé, dit-elle à mi-voix. Je crois qu'il est ben mal : il a l'araboute...

Le vicaire s'avança entre les nombreux domestiques et les voisines agenouillées en prières, jusqu'au lit du moribond. Il râlait et délirait.

-N'est-ce pas, M. l'abbé, qu'il a l'araboute, dit la meunière à voix basse.

-Je crois que oui, répondit l'abbé.

Il n'était plus possible de confesser l'agonisant. L'abbé se contenta de l'administrer ; puis, saluant gravement l'assistance, il reprit le chemin de la cure. En arrivant au bourg, il fut arrêté par une commère

-Pardon, M. l'abbé, je vois que vous venez de chez maître Martin. C'est mon tonton rapporté. Comment c'est-il qu'il est ?

-Bien bas, Madame, bien bas... Il a l'araboute ! Fit-il avec une grande conviction.

Puis, il rentra au presbytère. Le soir, au souper, l'abbé Bouffandeau était en train de remuer la salade, qui est, comme chacun sait, l'une des fonctions du second vicaire, quand le curé, un grand couteau à la main, s'apprêtant à découper le gigot, s'arrêta dans son geste et lui demanda soudain :

-Et... qu'a donc de pauvre père Martin, du Moulin du Grand Bois ?

-Il est au plus mal, M. le Curé, il a l'araboute.

-Ah mais ! Bravo, Monsieur le licencié ! Je vois que vous commencez à faire des progrès et à parler notre patois comme un vrai paysan !

-Peut-être, M. le Curé, répondit l'abbé surpris ; seulement, si je le parle, je ne le comprends pas. Ainsi, je n'ai pas pu arriver à savoir ce que c'est que cette maladie de l'araboute, dont tout le monde me parle depuis ce matin....

Le curé et le premier vicaire se mire à rire si fort que l'abbé Bouffandeau en aurait été vexé s'il avait été mieux que second vicaire...

-Mais, mon ami, dit le curé quand il eut cessé de rire, il n'y a pas de maladie de l'araboute ! Elle n'existe pas ! Tout simplement, on vous a dit que le malade avait l'ar à boute... ce qui en bon français, signifie qu'il avait l'air à bout !

Et devant l'air étonné de l'abbé, le curé expliqua :

-Voyez-vous, sur les bords de Loire, on aime appuyer énergiquement sur les consonnes fortes de la fin des mots, par exemple le t, mais il y en a d'autres. C'est ainsi qu'un lit, un bout, un coup, deviennent ein lite, ein boute, ein coupe... On ajoute même parfois un t final à des mots dans lesquels ils n'y en a pas. « Venez par icite... Mettez-vous à l'abrite... » Il faudra vous y faire, l'abbé si vous voulez devenir un parfait Angevin !

Lorsque deux ans plus tard, l'abbé Bouffandeau quittait Les Gardes pour un poste plus approprié à ses grandes compétences, il y avait bien longtemps qu'il était parfaitement à l'aise avec le patois et que les gros fermiers du coin ne juraient plus que par lui...

 

Voilà et j'espère que cela vous a plu. Il y a plein d'histoires comme celle-là dans mon livre  : "Anjou, les histoires extraordinaires de mon grand-père".

Allez, à plus !

 

 

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Published by Gerard Nedellec
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