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3 novembre 2013 7 03 /11 /novembre /2013 13:54

 

Tout en marchant, il examinait de coin ce jeune gars de 17 ans, qui n'était plus un enfant mais pas encore un homme, à la carrure athlétique, aux joues bien pleines, tout ce qu'il n'était pas. Et il ne pouvait pas de s'empêcher d'envier sa bonne santé...

-Est-ce loin, le moulin du Grand Bois ? Demanda-t-il à la sortie du bourg.

-Moyennement... J'en avons pour eine petite heure...

-Ah quand même !... dit l'abbé qui allongea le pas et vint se placer à côté de son guide.

-Oui, reprit le gars, et j'en aurions ben plus qu' ça si j' voulions suivre les chemins ; mais j'allons couper par les traverses. Quand même, continua-t-il, ces chemins sont tout défoncés, y a d' la boue si ben qu' les charrettes, elles s'embourbent, comme c'est arrivé l'aut' jour. Il a fallu décharger la chârte pour la tirer d' là. Enfin, c'est nout' rente à nous, pauv' paysans... faut toujous travailler dur et avoir la ch' mise mouillée... Ah ! Monsieur l'abbé, vous avez un ben meilleur métier qu' nous autres !

L'abbé Bouffandeau eut un demi sourire contraint et haussa les épaules d'un geste vague.

-Alors, fit-il, vous êtes le valet de maître Martin ?

-Oui, dedpis la mi mars. Je suis gagé pour jusqu'à la Noël, après si j' fais l'affaire. Vingt-cinq pistoles et demie, ajouta-t-il fièrement.

Depuis un bon moment, ils avaient quitté la grand' route et cheminaient sur des sentiers herbeux. Par ci par là, des croix de bois se dressaient, laissés par des convois funèbres et toujours fleuries. A certains carrefours, de vrais calvaires en granit avaient été érigés par quelques riches fermiers. Les deux hommes avaient franchi un large ruisseau sur une planche étroite sans rien pour se tenir et l'abbé avait failli avoir un étourdissement à la vue de l'eau bouillonnante qui fuyait sous lui. Arrivé sur la terre ferme, si l'on peut dire, il demanda :

-Et... il est bien malade, votre patron ?

-Il a l'araboute ! C'est ben triste, allez, surtout qu'il a de si bon fait, qu'il a ramassé beaucoup d'argent par son travail, sans compter que sa bourgeoise avait un bon inventaire de son côté. Avec ça, ils n'ont point eu de quéneaux : ils auraient ben eu le moyen de vivre de leurs rentes et ils pensaient se retirer l'année procheune. Mais c'est ainsi... quand on croit voler, la pleume vous tombe...

-Il était sans doute maladif ?

-Pas du tout. De toute sa vie, il n'a jamais été malade. Dans l' temps, il était fort comme ein chevau, avec des joues comme des fesses, des mains comme des épaules de mouton. Avec ça, il avait la figure si rouge, qu'il en était violet... Asteure, il est quasiment aussi pâle comme vous, M. l'abbé...

L'abbé fit celui qui n'avait pas entendu.

-Comment cette affection a-t-elle commencé ? Interrogea-t-il.

-Dame, ça, je n'en sais rien ! Il paraît que c'est arrivé par une manière de v' lin d'eau qu'il a attrapé c' t' hiver.

-... Un v' lin d'eau ?...

-Oui... eine sorte de couleuv' d'eau. Ein jour qu'il rev' nait de chercher du grain, il a reçu une bonne dabée d'eau su l'dos, si ben qu' la raie du dos li servait d' gouttière. Le lendemain, on n' l'entendait point causer ; pis, pendant longtemps, il a été enroué et quand il parlait, on aurait dit nout' grande chârte quand c'est qu'a n'a point été graissée...

Pis, il s' est mis à railloter et à cracher que c'était pitié de l'entendre. Et dedpis, ça li jarzelle...

-Ça lui jarzelle ?...

-Oui, il souffle comme ein jars qui s' rait pris dans la porte du poulailler. En arrivant pas loin de la ferme, vous l'entendrez, c'est sûr. Il a ben l'araboute !

-Mais... que dit le médecin ?

-Les médecins, répondit le gars d'un air ironique, ils n'y connaissent ren ! J'avons été en chercher un c' te nuit : il l' a regardé berdi berda !

-Je ne vois pas...

-Oui, sa consultation, comme il dit, il l'a faite ben trop vite pour voir c' qu'il avait !

-Donc, M. Martin n'est pas soigné pour cette maladie.

-Je pense ben que si ! Il a été trois fois trouver le père Chamboriau qu'est une sorte de guérisseur. Il l'a secoué, il l'a serré contre lui comme s'il voulait l'écraser...

-Et... ce massage... l'a soulagé au moins ?

-Ah ben oui ! Il en a été que plus mal après ! Pendant trois jours, j'avons ben cru qu'il allait passer d' l'aut' côté. C'est là que j'ai commencé à voir que nout' maître filait ein mauvais coton et que ça finirait par lui jouer un vilain tour. Ça allait toujours de mal en pis.

-Et alors ?

-Je ne devrais pas vous dire ça... mais j'ai été quérir un conjureux pour le médeciner...

-Et... le conjureux... qu'a-t-il fait ?

-Ne m'en parlez pas ! Il a mis dans nout' four eine poule noire et ein grous crapaud pour faire cuire la maladie, qu'il a dit.

-Et... fit l'abbé qui découvrait là un monde inconnu... la maladie a été cuite ?

-Ouitche ! Les deux pauv' bêtes ont ben été cuites... si ben que c' qui en restait, c'était comme du charbon... Mais la maladie, point !

-Vous n'avez rien fait de plus ?

-Oh si ! J'en avons fait des tours et des ratours ! J'avons couru à l'aut' bout du canton pour trouver une sorte de rabouteux qui n'a ren fait du tout. Puis un vieux qui passait pour ben savant. Il m'a enseigné de faire une pommade avec de la graisse de blaireau. Mais ça n'a ren fait non pus. Ah ! J'en avons fait des potées de tisanes et des cataplâmes !

-Et ?

-C'est ben simple : c'est comme si j'avons pissé dans un violon pour li donner du son... sauf vout' raspect !

 

(à suivre...)

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Published by Gerard Nedellec
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