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1 novembre 2013 5 01 /11 /novembre /2013 08:33

Voici une histoire extraite de mon avant-dernier livre : "Anjou : les histoires extraordinaires de mon grand-père" paru au printemps dernier. Le titre : L'araboute... On y parle un peu le patois angevin... bien entendu... car le menu peuple ne s'exprimait qu'ainsi à cette lointaine époque ;  mais j'ose espérer que vous comprendrez tout !


 

 

L'abbé Bouffandeau, qui venait juste de terminer ses études de théologie et sortait du séminaire, avait été nommé second vicaire dans une petite commune angevine.

Monseigneur l'Évêque aurait préféré en faire un professeur de seconde ou même de rhétorique dans l'un de ses petits séminaires. Mais la santé précaire du jeune prêtre, ébranlée par de longues années de scolarité, lui interdisait pour le moment cette activité certes enrichissante mais ô combien fatigante... Il lui fallait retrouver des forces dans l'atmosphère vivifiante de la campagne angevine et quel air est plus revigorant que celui des Gardes puisqu'on sait bien que le climat est meilleur pour la santé quand on s'élève en altitude... En plus d'un air sain, l'abbé bénéficiera d'un ministère relativement facile en tant que second vicaire... Le curé de cette paroisse était à l'époque (il y a quand même quelques années de cela...) un fin lettré doublé d'un gourmet émérite... dont la bibliothèque comme la table étaient réputées dans tout le diocèse... Le jeune abbé y trouvera un milieu favorable à son développement intellectuel et une table copieuse, bien faite pour réparer un organisme anémié.

Bachelier ès-sciences, licencié ès-lettres et en théologie, doté d'un solide savoir uniquement livresque, il ne savait pratiquement rien de la nature et de la vie... Mais surtout il ignorait totalement les us et coutumes de cette population rurale au milieu de laquelle il allait vivre. Quant au patois, n'en parlons pas... C'est tout juste s'il soupçonnait son existence...

Deux jours après son arrivée, comme nous étions dimanche, l'abbé monta en chaire pour la première fois afin de se présenter à ses ouailles. Voulant impressionner son auditoire et se montrer sous son jour le plus favorable, il leur adressa une homélie aussi solide dans le fond qu'élégante dans la forme. Mais seuls le curé et son premier vicaire purent prendre conscience de la grande valeur de leur confrère... La prédication du jeune prêtre tomba sur l'assistance comme grêle sur les blés... Des bâillements à peine dissimulés et même quelques ronflements ponctuèrent ce sermon un peu longuet...

C'était donc cela, leur nouveau vicaire, un jeune abbéion maigrichon, aux épaules étroites, même sous les plis flottants du rochet, aux gestes mesurés, dont la voix grêle arrivait à peine jusqu'aux paroissiens situés dans les bas-côtés de la nef... Ah ! Son prédécesseur, lui, c'était un solide gaillard, qui en aurait porté deux comme lui sous chaque bras, comme s'il s'agissait de deux poupées de chiffon... Et puis, il en avait une éloquence ! Quand il prêchait, on aurait cru entendre brailler un jeune bœuf de deux ans... Les vitraux de l'église en tremblaient et toute la chaire frémissait quand ses poings énormes s'abattaient sur le rebord, si bien qu'on croyait qu'elle allait s'écrouler...

L'abbé Bouffandeau n'était point de ce calibre... C'est pourquoi, à la sortie de la messe, les commentaires allaient bon train. C'est surtout sa maigreur qui avait impressionné les paroissiens, plus que le prêche...

-Il est si maigre, fit le gars Boulard, qu'avait toujours le mot pour rire, qu'on pourrait le glisser entre l' papier et l' mur !

Les plus pessimistes pensaient qu'il ne finirait pas l'année... et encore...

Ceux qui avaient essayé de suivre ses paroles, décrétèrent que l'abbé Bouffandeau prêchait on ne peut plus mal... et que d'ailleurs, ce n'était pas étonnant, puisqu'il avait la figure longue comme un essuie-mains... ce qui n'est pas peu dire !

Pendant ce temps, l'abbé était rentré à la cure, sans se douter qu'il avait été jugé à l'aune locale et que sa condamnation était sans appel...

Deux jours plus tard, il était resté seul à la cure, le curé et le premier vicaire ayant été appelés à l'extérieur. Il faisait les cent pas sous la charmille du jardin en lisant son bréviaire, quand la vieille servante Eulalie vint le chercher :

-Monsieur l'abbé, c'est le gars Caillard qui vient vous quérir pour ein malade...

Rentré au presbytère, l'abbé trouva dans le vestibule un jeune homme qui l'attendait en sautant d'un pied sur l'autre et en tournant gauchement son chapeau entre ses mains.

-Monsieur l'abbé, je sé venu vous charcher pour Maître Martin, le meunier du Moulin du Grand-bois : il est ben malade.

-Très bien, mon ami. Le temps de prendre mon chapeau, je vous suis.

-C'est que... reprit le gars, vous feriez vantiers ben de prendre voute sac à l'Estrême Onction. Le père Martin est quasiment à la fin : il a l'araboute...

Sans répliquer à cela, l'abbé s'en fut à la sacristie, prit le sac de lustrine noire contenant les burettes aux Saintes Huiles et suivit le gars.

 

(A suivre... bien entendu !)

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Published by Gerard Nedellec
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