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6 juin 2011 1 06 /06 /juin /2011 08:37

 

Il n'est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre !

 

 

La fin de la journée est propice à la détente. Mais il est des endroits plus favorables au relâchement. Rien ne vaut pour cela un confortable fauteuil dans lequel on se vautre comme dans les délices de Capoue. Le bien-être qui nous envahit a pour effet de relâcher nos cellules nerveuses qui, n'étant plus maîtrisées, laissent libre cours à la fantaisie la plus débridée. Ainsi donc, un soir, au Cercle où j’avais mes habitudes :

- « Vous savez, me dit soudain en levant les yeux de son journal le personnage assis en face de moi, Thiers était un abrégé de l'Université ! (il rit)

- Il est vrai que pour un abrégé, il était un peu sommaire, répondis-je du tac au tac en posant le mien. Toutefois, avec le nom qu'il avait, pouvait-il prétendre à autre chose ?

- Pourtant, Thiers se mettait en quatre pour réussir. Il compensait sa petite taille par une activité débordante. Il reste pour beaucoup un modèle.

- Un modèle réduit…... Il n'empêche qu'il a laissé son nom dans l'histoire. Tout le monde ne peut en dire autant.

- C'est qu'il avait un certain toupet !

- C'est bien vrai ! Il n'hésitait pas à adorer ce qu'il avait brûlé, et réciproquement.

- Il avait toujours deux fers au feu.

- Des fers à toupet évidemment……

- Évidemment !

- Oui, il savait retourner sa veste à l'occasion.

- Surtout quand il en prenait une !

- Un parfait homme politique, quoi ! On n'a rien inventé.

Silence mutuel et approbateur, destiné à souffler un peu après cet assaut. Je comptais me taire et continuer la lecture du journal que je tenais, mais mon voisin en décida autrement. Il ajouta d’un air entendu :

- Il a quand même débarrassé la France des Prussiens ! Il ne faut pas l'oublier !

J’aurais dû répondre un vague "mmmm" mais le plaisir de la joute oratoire fut le plus fort. Je voulus montrer que je connaissais le sujet aussi bien que lui…..Je laissai tomber négligemment :

- Oui, et c'est là qu'il a été le plus grand.…..

- Ce petit homme est un grand bonhomme !

- On peut être petit par la taille et grand par le talent.

- Et réciproquement.

- Que voulez-vous dire au juste, fis-je surpris. Pensez-vous à quelqu'un en particulier ?

- En particulier, non. Mais en général, oui.

- Qu'entendez-vous par là ?

- Eh bien, mais…..Par exemple, Bonaparte était petit…..en général.

- En caporal aussi !

- Oh !….Un caporal ordinaire !

- Ne me dites pas qu’en caporal ordinaire, il faisait un tabac !

Re silence satisfait, la joute ayant été vive. Je n’étais pas mécontent de moi…..Je pensais que nous allions en rester là, mais il n’avait pas terminé. Il déclara donc d’un air pénétré de suffisance :

- Tout cela pour dire qu’on peut être grand par le talent et petit par la taille.

- Mais c'est ce que j'ai affirmé ! m’offusquai-je.

- Pardon : vous avez déclaré qu'on pouvait être petit par la taille et grand par le talent : c'est le contraire ! J'ai donc ajouté : et réciproquement.

- Mais c’est exactement la même chose ! Là, je ne vous entends pas bien.

- Je parle pourtant assez fort !

- Je veux dire que nous ne nous entendrons pas. Vous vous entendez surtout à noyer le poisson.

- Cela s'entend !

- D'ailleurs, c'est vous qui m'avez interpellé avec votre remarque sur la petitesse de Thiers.

- Petitesse qui n'est pas médiocrité, fit-il avec un accent de jubilation dans la voix.

Il allait recommencer à jouer avec les mots et avec mes nerfs. Je voulus couper court en lui offrant une consommation.

- Que prendrez-vous ? demandai-je d'un air détaché.

- Vous me prenez au dépourvu, répondit mon incorrigible interlocuteur. Mais je vous prends au mot.

- Prenez votre temps !

C’est ce que nous fîmes. Je dois dire qu’après cette conversation débridée je me sentais pantelant……Mon voisin me regardait avec un petit sourire où je crus déceler une lueur d’ironie. Eh quoi !…..Nous parlions de tout et de rien, comme on dit vulgairement. C’est d’ailleurs quand on n’a rien à dire qu’on est souvent le plus volubile. Il croyait avoir brillé, je le trouvais verbeux.

D’ailleurs, il m’agaçait à jacasser comme une pie, à jongler avec les jeux de mots. Et moi qui le suivais ! N’avais-je rien d’autre à faire que de vouloir tenir tête à un phraseur ? Avais-je été à la hauteur ?……Cette idée me traversa soudain la tête. Et si je n’avais joué que le second rôle……Je plongeai dans mon journal pour cacher le rouge qui me montait aux joues.

- Les nouvelles sont fraîches ?……fit mon incorrigible bavard.

Ah non ! Cela n’allait pas recommencer ! J’avais épuisé toute mon énergie à vouloir rivaliser avec ce spécialiste de haute voltige verbale. Ce devait être un coutumier du fait. Il sembla me souvenir qu’il se trouvait dans un coin éloigné du Cercle. Ses voisins avaient certainement dû lui faire comprendre qu’il devait aller exercer ses talents ailleurs. J’étais celui qu’il avait choisi pour croiser le fer…..enfin, les mots……Maintenant, cela suffisait. Il fallait clouer le bec à cet impertinent.

- Pourquoi, fis-je doucement, vous adressez-vous à moi ? Vous avez pensé certainement que je savais prendre la plaisanterie, jongler avec les mots. Mais vous, quel brio ! Quelle maestria ! Mais attention : vous êtes tout rouge ! Je préfère rompre ici car je craindrais que vous fassiez une crise d’apoplexie. Ménagez-vous !

Il me regarda avec hauteur et laissa tomber négligemment :

- Que vous fissiez !….Je craindrais que vous fissiez une crise d’apoplexie.

- Non pas moi ! Vous !

- J’entends bien. Mais je corrige votre faute d’accord ! Dans ce cas, l’imparfait du subjonctif s’impose !

- Il n’est pas le seul !……Je trouve que vous vous imposez aussi pas mal !

- Oh !…..Si vous le prenez ainsi…..Je voulais simplement bavarder un peu avec vous !

- Et….qu’avons-nous dit d’intéressant ?

- Rien ! Mais ce n’était pas le but !

- Eh bien ! Finissons-là si vous le voulez bien. Prenez votre consommation si vous le voulez. Pour ma part, je prends la poudre d'escampette. Serviteur, Monsieur ! »

 

Je plantai là l'individu qui avait gâché ma soirée. Je ne remettrai plus les pieds dans ce Cercle. Les fauteuils sont trop confortables. Ils ramollissent l'esprit. On ne sait plus ce qu'on dit ! On parle pour ne rien dire. Quelle idée avait-il eue de me parler de Thiers ? Je me moquais bien du tiers comme du quart !

(A plus...)

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Published by Gerard Nedellec
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