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24 octobre 2010 7 24 /10 /octobre /2010 08:39

Texte que j'ai écrit pour l'almanach du Breton voici quelques années.

 


 

Pour parler normalement, nous étions le 24 décembre 1800. Trois individus escortaient, en cette fin de journée froide et brumeuse, une misérable carriole tirée par un vieux cheval noir. L'un était le chevalier de Limoëlan, gentilhomme breton, surnommé « Pour le Roy »; le deuxième s'appelait Saint-Régent, un chouan redoutable; le dernier était Carbon, un ancien attaqueur de diligences. Tous trois étaient là pour assassiner le Premier Consul, Bonaparte. La charrette transportait sous une bâche un baril de poudre bien tassée.

En ce soir du 24 décembre, le Premier Consul devait se rendre à l'Opéra situé rue de Richelieu. Pour cela, il devait passer par la rue Saint-Nicaise, fort étroite.

Personne ne faisait attention à ces trois hommes. Chacun était occupé à la préparation du réveillon, une tradition interdite pendant les dernières années. Dans tous les magasins du quartier, on trouvait des gens heureux de vivre, enfin libres, dans un pays pacifié. Pendant ce temps, nos trois comploteurs combinaient de la façon dont ils allaient disposer la carriole pour que l'explosion soit la plus efficace possible...

Il ne s'agissait pas pour eux de rester là quand elle se produirait car ce serait la mort assurée. Il fallait trouver quelqu'un qui tienne le cheval pour ne pas qu'il s'en aille. Limoëlan s'éloigna un peu et revint après avoir trouvé ce qu'il cherchait : il avait aperçu rue du Bac deux fillettes qui vendaient des petits pains. Il ramena l'une d'elle, ravie de l'aubaine qui allait lui permettre de gagner quelques sous. C'était une gamine de 14 ans, pauvre, vêtue de loques. Saint-Régent lui confia son fouet et lui recommanda de ne pas quitter le cheval durant l'absence de ses deux comparses, chargés d'aller au devant afin de le prévenir de l'arrivée de Bonaparte.

En cette soirée de réveillon, les passants étaient plus nombreux. Soudain, on grand bruit de voitures se fait entendre. Dans la rue Saint-Nicaise, on ouvre portes et fenêtres, on s'arrête, on s'appelle : le voilà ! Quatre carosses précédés d'une une escorte de grenadiers à cheval arrive au grand trot et s'engage dans l'étroite rue. Juste derrière, dans une première voiture, on devine plus qu'on ne voit le héros accompagné de trois généraux.

Saint-Régent n'a pas été prévenu par ses complices, soit qu'ils aient eu peur, soit qu'ils n'aient pas reconnu la voiture du Premier Consul. Il allume rapidement la mèche sous la bâche et s'éloigne vivement. Mais c'est trop tard pour le Consul dont la voiture est passée. Une explosion énorme, fulgurante, déchire l'air. Des pierres, tuiles, vitres brisées, plâtras, s'abattent sur les passants pendant que des cris de terreur, des hurlements de douleur, des appels angoissés, répondent au coup de tonnerre de l'explosion. Tous les gens, heureux il y a un instant, gisent, déchiquetés, hachés, tordus, noircis, sanglants. De la fillette qui tenait le cheval il ne reste qu'un morceau de chair dans le ruisseau, le crâne ouvert. Un bras a été projeté à trente mètres, l'autre « sur la corniche d'une maison d'en face ». Les trois criminels par contre ont disparu.

Fouché, ministre de la police, décide de tout faire pour retrouver les auteurs de ce carnage qui a fait 22 victimes innocentes. Il essaie d'identifier la petite victime « sacrifiée par des scélérats ». Mais il ne reste rien de ses vêtements. La chance se présente le surlendemain sous la forme d'une femme Peusol venue signaler que sa fille, Marianne, âgée de 14 ans, n'était pas rentrée depuis le soir de l'attentat. Il s'agissait bien de la malheureuse victime. Fouché partit sur cette piste vague avec son habileté extraordinaire à la recherche de ces farouches chouans de Bretagne qui devaient être les auteurs de cet horrible attentat.

Le petit peuple les maudissait, non parce qu'ils avaient voulu attenter aux jours du Premier Consul. Cela c'était de la basse politique et c'était peu de chose auprès de ce qu'on avait connu depuis des années... Mais ce qu'on ne pardonnait pas, c'était la mort affreuse de Marianne Peusol, immolée pour une cause qui lui était totalement étrangère.

Saint-Régent et Carbon furent arrêtés après bien des péripéties... abracabrantesques... Ils furent donc jugés. Lorsque la veuve Peusol parut à la barre, anéantie par le chagrin, un murmure de pitié parcourut le prétoire. Elle répondit dignement aux questions du président du tribunal, affirmant que des personnes lui avaient dit qu'on avait donné douze sous à sa fille pour garder la carriole fatale. Les deux chouans furent condamnés à mort et lorsqu'ils furent conduits à l'échafaud, c'est en souvenir de la gamine martyre que la foule les couvrit de huées.

Limoëlan ne fut jamais pris et passa en Amérique. Réalisant son geste et accablé de remords, il entra dans les ordres. Il vécut jusqu'en 1826. Tous les ans le 24 décembre, il s'abîmait dans la prière, le front sur les dalles de l'église. Il implorait le pardon du ciel pour l'innocente enfant qu'il avait conduite par la main à une mort affreuse...

(A plus...)


 

 

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Published by Gerard Nedellec
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