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12 septembre 2010 7 12 /09 /septembre /2010 10:16

 

Voici un texte extrait de mon livre "De derrière les fagots", paru en 2006. Ce livre contient beaucoup d'histoires de ce genre et toutes n'ont qu'un seul but : vous distraire...

 


 

 

 

Monsieur Freulard Isidore, que tous appelaient le Père Freulard, était mort le 5 juin 1955. Il avait longtemps habité une petite ville du Calvados où il aidait sa femme qui tenait une boutique de bonneterie et corsets. Cette activité lui laissait beaucoup de loisirs qu’il occupait fréquenter le beau sexe… Devenu veuf, il dut vendre son commerce pour lequel il n’avait jamais éprouvé un grand intérêt. Depuis, il traînait sa solitude de femmes en bars et, un jour, vieillissant, il se résigna à entrer en maison de retraite et confier son existence à d’autres femmes plus professionnelles… en un mot plus médicales… Ayant d’autres clients dont elles devaient s’occuper pour des soins divers (qu’elles pratiquaient en toutes saisons), elles ne lui accordaient que le strict minimum : le temps de faire sa toilette et refermer son lit….

Il avait retrouvé dans cette maison du déclin une ancienne connaissance, qu’il avait connue à l’époque où il collectionnait les aventures. Il avait bien essayé de renouer les fils rompus depuis des décennies… En vain : elle se contentait d’un bonjour poli, c’est tout. Avait-elle peur de succomber aux charmes de ce nonagénaire, elle qui filait allègrement sur ses 80 ans ?…

Et un jour, il était mort. Alors, comme cela se faisait encore à l’époque, on l’avait installé dans sa chambre, allongé sur son lit, habillé comme s’il partait à la noce… enfin, pas tout à fait à la noce quand même… et ces dames, octogénaires pour la plupart (et c’est un minimum… ), s’étaient relayées pour le veiller. Non qu’on eût peur qu’il s’échappât… Le malheureux, il aurait été bien en peine d’aller quelque part… Mais veiller les morts, jour et nuit, cela se pratiquait aussi à cette époque. Il aurait été certainement content d’avoir des femmes autour de lui. Mais il n’était plus en état d’apprécier...

Et que faisaient donc ces dames pendant ce temps ?… Elles papotaient.

Il y avait donc là, devisant joyeusement… non, pas joyeusement, mais personne n’était triste, quand même… trois dames dont l’ancienne amie du Père Freulard. La conversation allait bon train tandis que le défunt reposait enfin en paix.

- « …..Il paraît que vous l’avez connu, Madame Margoton ?

- Oui… répondit-elle d’un air plein de sous-entendus.

- Vous l’avez bien connu ? insista la questionneuse en appuyant sur bien.

- C’est selon… Disons qu’il me faisait la cour… Mais il ne m’a jamais épousée.

- Il en a donc épousé plusieurs ?…

- Trois ou quatre je crois… Mais nos destinées se sont séparées un jour. Je ne me souviens que de ses deux premières épouses…

Les deux mémés gloussaient de plaisir. Il n’était point besoin d’être un grand devin pour comprendre que leur regard n’avait qu’un seul mot à la bouche : racontez !

- Voulez-vous que je vous raconte cela ?… laissa tomber négligemment Madame Margoton.

Les yeux répondaient pour la bouche. Elle s’installa confortablement dans son fauteuil et commença.

- J’avais alors… (elle réfléchit : il fallait que cela concordât avec l’âge qu’elle prétendait avoir… ) 30 ans. Il était bien plus vieux que moi, mais avait un certain charme. Nous étions à la fin du siècle dernier (le XIXè bien sûr)…

- Mais alors… coupa Madame Lagrolle, vous êtes née vers 1870…

- Attendez… C’est si loin… Voyons… crut bon de préciser Madame Margoton….Actuellement, j’ai 70 ans…

- C’est cela !… Vous avez 70 ans….depuis déjà 10 ans !… Ça correspond !

- Mais taisez-vous donc madame Lagrolle ! fit Madame Hurlurette. On ne peut pas suivre l’histoire !

Puis, se retournant vers Madame Margoton :

- Vous étiez donc un peu avant 1900, et vous aviez 30 ans. Continuez !…..

- ….J’avais peut-être 20 ans… et nous étions au début du siècle…

- Quelle importance !… Parlez-nous plutôt de Monsieur Freulard !

Elle avait presque crié cela. Réalisant soudain son inconvenance, elle jeta un œil vers l’intéressé (qui ne pipait mot, et pour cause !… ) et dit comme s’il pouvait l’entendre :

- Oh Pardon !……

- Il ne nous entend plus, le pauvre !… fit Madame Margoton. Mais, où en étais-je restée ?… Ah ! Oui. Nous étions vers 1900. A ce moment-là, il était marié avec Rosalie, une amie de jeunesse. C’était sa première femme. Ce qui ne l’empêchait pas de me faire une cour éhontée… Elle avait dû s’apercevoir de quelque chose car elle commença à me regarder avec froideur. Je dus lui assurer qu’il n’y avait rien entre nous, malgré les efforts qu’il déployait pour me séduire. J’étais mariée et ne tenais pas à jouer les bigames… Rassurée de ce côté, elle ne ratait aucune occasion pour lui lancer des allusions à peine voilées sur son infidélité. Eh oui !… Ce bon Monsieur Freulard était un coureur invétéré !…

Elle essuya une larme furtive. Regrettait-elle de ne pas avoir succombé alors ? Les deux autres étaient subjuguées par ce récit captivant. Elle renifla un peu et continua :

- Bref, un soir, ils avaient été invités chez des amis. Ils avaient peut-être un peu bu. Toujours est-il qu’elle était en verve. Elle profita de ce public nouveau pour lancer des pointes assez claires sur la conduite de son mari. Elle a certainement parlé un peu trop… cela ne lui a pas plu. Mais il n’a rien laissé paraître. Ils sont rentrés vers onze heures le soir. C’était l’hiver. Il se plaignit d’avoir trop chaud et déclara qu’il allait prendre le frais, emportant avec lui une bouteille d’eau minérale.

Elle s’arrêta. Elles étaient littéralement suspendues à ses lèvres. Elle laissa passer quelques secondes pour mesurer son effet, puis déclara :

- Il n’est jamais revenu !…

Elles restaient pétrifiées sur leur fauteuil.

- Ça alors !… fit l’une d’elles. Quelle histoire ! Jamais revenu ?…

- Jamais ! Ils se sont séparés après, bien évidemment. Il a fait la connaissance d’une autre femme, Eulalie. Ils se sont mariés en… peu importe. Je les voyais de temps en temps, car il n’avait pas renoncé à me séduire. Mais vous pensez bien que je le connaissais trop bien pour me laisser faire !… Sa deuxième femme était charmante. Nous avons vite sympathisé. Mais notre homme continuait à courir…

- Quel homme !… firent les deux mémés, les yeux brillants.

- Si bien que sa deuxième femme se mit à nourrir les mêmes soupçons que la première. Mais elle ne procéda pas par allusions. Elle le lui dit en face. Si bien qu’une nuit…

- Vous n’allez pas nous dire qu’il est encore parti ?…

- Eh bien ! Si, justement !

- Et il n’est plus revenu ?

- Exactement.

- Comme la dernière fois ?

- Pas tout à fait. La première fois, il avait emmené une bouteille de Vittel.

- Et alors ?

- Cette fois, il emporta une bouteille de Vichy !… Que voulez-vous, il aimait bien le changement !…

- Et après ?… firent les deux commères, haletantes.

- Après ?… Ils se sont séparés, et je suis allée habiter ailleurs. Je ne l’ai donc plus revu.

- Oh !…

Le désappointement se lisait sur leur visage.

- …..Mais j’ai eu de ses nouvelles.

- Ah !…

- Il s’est remarié une nouvelle fois. Cela a duré quelques mois, et là, c’est sa femme qui est partie !

- ….Ah ! Quand même !... Et… Qu’a-t-elle pris, elle ?

- Elle a pris le train de Paris, et personne ne l’a plus revue…

- Le pauvre Monsieur Freulard !... Il a dû se sentir bien seul !….

- Sans doute. C’est pour cela qu’il s’est remarié ! Il avait alors environ 60 ans, et elle dix ans de plus.

- Une vieille !… lança, dédaigneuse, Madame Hurlurette, qui en avait 75 mais prétendait avoir dix ans de moins.

- Elle avait dix ans de plus, continua Madame Margoton, mais elle faisait dix ans de moins. Ainsi, elle faisait son âge.

(Excusez ce charabia, mais lorsque les femmes parlent de leur âge, c’est toujours confus. Entre l’âge qu’elles ont, et celui qu’elles voudraient qu’on leur attribue, il y a de quoi se perdre !… Quand une femme vous demande quel âge vous lui donnez, soyez galant. Répondez : « Oh ! Vous, Madame, on ne vous donne pas d’âge… On vous le prête seulement !… »)

- Mais, fit Madame Lagrolle, il aurait pu en choisir une plus jeune !

- Pour qu’elle parte aussi un jour ?… Non : il a préféré se calmer un peu afin d’assurer ses vieux jours. C’est qu’il courait nettement moins… vite !

- Puisque personne n’est parti cette fois, ils ont donc pu goûter un peu de calme, et peut-être de bonheur.

- C’est vrai, précisa Madame Margoton. J’ai appris qu’ils furent heureux tous les deux. Malheureusement, elle était très malade et ne le savait pas. Elle est morte voici une dizaine d’années. Il a alors pu courir librement et sans froisser personne… Et puis un jour, ne pouvant plus se débrouiller seul, et pensant avec raison que le temps des courses était définitivement terminé, il est venu se réfugier ici, où j’ai eu la surprise de le retrouver.

Elle sortit son mouchoir pour s’essuyer les yeux.

- Ah !… Que sommes-nous sur la terre ?… fit Madame Hurlurette avec un gros soupir.

- Des voyageurs sans bagages… »

Le silence était tombé. La nuit aussi. Sur son lit, le Père Freulard ressemblait à un gisant à la transparence éburnéenne. L’obscurité avait gagné la pièce. Les trois mémés étaient plongées dans leurs souvenirs, et peut-être dans leurs regrets…

 

(à suivre...)

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Published by Gerard Nedellec
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