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12 mars 2011 6 12 /03 /mars /2011 07:58

 

Une autre histoire extraite du même ouvrage...

 

 

La mère Tumerel tenait de main de maître la ferme de la Radinière située près des marais de Carentan. Son mari était mort voici deux ans. Depuis elle continuait à faire fonctionner la ferme, se faisant aider par un valet pour les travaux extérieurs habituellement réservés à un homme. On disait même qu’elle l’occupait aussi à d’autres travaux plus…personnels. Mais il s’agissait certainement de commérages….personne n’étant là pour tenir la chandelle…..

Toujours est-il que le travail ne manquait pas. Comme dans beaucoup de fermes normandes, celle de la mère Tumerel était orientée vers l’élevage et la production laitière. C’est pourquoi le troupeau de trente vaches laitières de race normande dont cinq étaient prêtes à vêler, auquel s’ajoutaient dix génisses de un à trois ans, en constituait l’élément essentiel.

Tous les jours, le matin à 7 heures et le soir à 18 heures, se déroulait le même rituel : la traite. La mère Tumerel se faisait aider par la servante qui la secondait habituellement à la cuisine. Les salles de traite, banales de nos jours, n’existaient pas encore. Nous étions dans les années 50 (1950 bien sûr !). La trayeuse s’installait à côté de la vache sur un petit tabouret à trois pieds, le seau coincé entre les jambes, et de ses mains expertes entreprenait sur les pis une friction régulière et de haut en bas destinée à faire venir le lait. C’est tout un art. D’aucuns s’y sont essayés et n’ont pas réussi ! Mais ici le geste était devenu machinal. Le lait giclait régulièrement dans le seau qui se remplissait doucement. La tête appuyée contre le flanc de la vache, la trayeuse semblait dormir. La moiteur de l’étable s’y prêtait peut-être…..Mais il n’était pas question de dormir ! La queue de la bête chassait les mouches trop entreprenantes tandis qu’elle mâchouillait un brin de foin. La vache….pas la trayeuse….Quoique….

Lorsque le liquide blanc se faisait plus rare, signe qu’il s’épuisait, la trayeuse changeait de partenaire….je veux dire de vache et recommençait son massage en douceur….La traite demandait aux deux femmes environ deux heures. Le lait était versé dans de grands bidons disposés le long de la route où un camion venait en prendre livraison pour l’amener à la laiterie. Depuis plusieurs années les cultivateurs ne faisaient plus ni leur beurre ni leur fromage. Ils se contentaient….si je puis dire….de produire le lait par l’intermédiaire de leurs vaches laitières. La même opération se reproduisait le soir. Sachant qu’une vache donne environ une trentaine de litres de lait à chaque traite, on demande combien…….Bref cela représentait une bonne quantité de lait et un certain nombre de bidons….

Un jour, un responsable de la laiterie coopérative vint voir Madame Tumerel. Il lui dit tout de go :

-« Madame Tumerel, j’irai droit au but. Je suis venu vous prévenir que votre lait….enfin celui de vos vaches….tournait et que nous ne pouvions pas l’utiliser. Nous sommes donc obligés de le jeter.

Devant la stupeur de la fermière, il ajouta :

- Nous vous saurions gré de remédier à cette situation délicate sinon la société laitière se verrait dans la pénible obligation de se passer de votre lait….enfin celui de vos vaches….

- Mais enfin !.....articula la mère Tumerel….Je ne comprends pas ! Mon lait….enfin celui de mes vaches….comme vous me l’avez aimablement fait remarquer, est versé dans des bidons dès la traite. Ils sont enlevés peu après par votre service de ramassage. Je ne vois pas comment le lait pourrait tourner….Peut-être parce que les bidons sont ronds….Je ne trouve pas d’autre explication !....

Mais le responsable n’avait pas envie de rire. Il fronça les sourcils et répondit :

- Je vous fais part d’une situation devant laquelle il nous faut trouver des solutions. Vous comprenez bien que tant que votre lait est impropre à la consommation, il nous est impossible de l’utiliser. Nous voulons bien vous l’enlever pendant encore une semaine afin que vous trouviez la cause de ce désagrément….et que vous n’en soyez point encombrée. Mais si au bout de cette semaine aucune solution n’est trouvée, nous serons dans l’obligation de vous le laisser….

- Comment voulez-vous que je trouve une solution à un problème que je ne connais pas ? C’est une énigme !....C’est comme si vous demandiez à un médecin de prescrire des médicaments pour une maladie qu’il ne connaît pas…..

- Je ne puis vous répondre, je ne suis pas médecin….répondit l’homme finement. Tout ce que je puis vous dire, c’est….ce que je viens de dire. Au revoir, Madame Tumerel. Au plaisir !.....

Au plaisir !....Il en avait de bonnes !....La femme regarda l’homme s’éloigner, haussa les épaules d’un geste d’impuissance et retourna au travail. Comment faire pour savoir ce qui se passait ? C’était la première fois que cela arrivait. Le lendemain, après la traite, elle amena chez elle un seau de lait et le goûta : il était très bon, onctueux, crémeux, avec ce léger parfum champêtre et ce goût de terroir qui en faisait toute la saveur. Elle en fit bouillir un peu : il ne tourna pas. Elle comprenait de moins en moins.

C’est alors que le vétérinaire se présenta. Elle l’avait appelé pour une vache qui allait bientôt vêler et tous ces événements lui avaient fait oublier sa visite. Elle était si préoccupée par ce problème qu’elle ne put s’empêcher de lui raconter ses malheurs. Le vétérinaire l’écouta avec une grande attention. Lorsqu’elle eut terminé, il lui dit :

- Madame Tumerel, je me demande si je n’ai pas la solution à votre problème…..

- Vous ?....Vous qui n’êtes pas sur place, qui venez du chef-lieu de canton ?...Vous auriez la solution ?

- Peut-être !....Vos bidons sont-ils tous bien fermés ?.....

- Oui !....Enfin….Il se peut que le couvercle d’un ou deux le soit mal et ne tienne pas.

- C’est ce que je pensais ! Venez avec moi !

Ils sortirent de la maison.

- Avancez sans faire de bruit !....Vous voyez vos bidons, là-bas, au bord du chemin ?....Avancez encore un peu, il faut que vous les voyiez bien tous !....Eh bien ?....

La mère Tumerel se démanchait le cou pour regarder.

- Je vois….des bidons….qui attendent d’être enlevés !....Et des poules qui picorent autour….

- Justement !....Là, sur la droite….Ne voyez-vous pas une poule perchée sur le bord d’un bidon ?....Un bidon dont le couvercle est par terre ?...

A cent mètres d’eux, bien installée sur le rebord d’un bidon, une poule faisait tranquillement ses ablutions dans le lait. Elle trempait son petit derrière et s’ébrouait avant de se redresser.

- Vous voyez ?....Cette poule prend comme qui dirait un bain de siège dans votre lait….et par la même occasion fait ses….vous voyez ce que je veux dire ?....dans votre lait. Tenez, une autre plus à gauche…..et encore une autre…..Eh bien Madame Tumerel, on dirait qu’elles l’aiment bien votre lait !.......

Le vétérinaire fit une moue significative et continua :

- Il n’est pas étonnant qu’après cela votre lait tourne !....

- Vous croyez que cela suffit pour contaminer tout le lait ? Mais….Les poules ne font pas leurs besoins dans tous les bidons !

- Non, mais cela suffit pour gâcher l’ensemble ! La fiente de poule est très….nocive vous savez ! Lorsque cet excrément mou….et malodorant se mélange à du lait, eh bien…..ma foi……Eh oui !.....Il caille comme si vous y mettiez de la présure !....Votre lait se transforme en fromage blanc….à la différence près que c’est immangeable !

- Mais alors….que faire ? fit la fermière décontenancée.

- Fermez les bidons hermétiquement ! C’est tout ! Les poules iront prendre leur bain ailleurs !....Le lait de ce matin est inutilisable, comme vous avez pu le constater. Mais ce soir, fermez bien vos bidons et ça ira !

Elle fit promettre au vétérinaire de ne rien dire. Sa réputation était en jeu….C’était un homme fort honnête en qui on pouvait avoir confiance. Il promit.

Le soir, elle attendit le passage du laitier et lui déclara que cette fois, le lait devait être bon. Qu’on fasse des contrôles pour s’en assurer. Le lendemain, l’homme qui était déjà venu se présenta. Cette fois, il arborait un large sourire.

- Eh bien ! Madame Tumerel, vous voyez ?....Cette énigme n’était pas si difficile que cela à résoudre !

- Ma foi non !......répondit finement la fermière.

- Et….Peut-on savoir ce qui se passait ?....

Elle n’avait pas envie de dévoiler la vérité et parler de ses poules……Qu’aurait-on pensé d’elle ?.....Elle décida de répondre évasivement.

- Ah mais !...Si j’savais !....Les vaches ont peut-être mangé quelque chose qui ne convenait pas…..Ou alors….Je n’sais pas moi !....L’essentiel est que le lait soit bon ast’heure !

- Ah !.....Vous savez ce à quoi j’avais pensé ?....C’est que vos poules faisaient leurs besoins dans les bidons !

- Mes poules ?....Pensez-vous !....Elles ne sont point si dégourdies que cela !....

- Détrompez-vous, c’est déjà arrivé….Nous y avons pensé après. Veillez-y quand même, afin que cela ne se renouvelle pas ! Fermez bien les bidons !

- Soyez sans crainte ! »

Désormais, Madame Tumerel veillait personnellement à la fermeture des bidons. Et pour en éloigner les poules, elle leur installa un petit bac rempli de lait, qu’elle changeait régulièrement, dans lequel elles purent continuer à faire trempette…..A compter de ce jour, elle vendit leurs œufs plus cher sous l’appellation « véritables œufs de lait »…..

 

 

(A plus...)


 

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Published by Gerard Nedellec
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