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18 avril 2014 5 18 /04 /avril /2014 07:47

 

Une autre histoire extraite de mon dernier livre "Champagne : les histoires extraordinaires de mon grand-père" paru en mars 2014...

Allons-y !

 

La mort a toujours été entourée de pratiques particulières. Je parle bien entendu d'une époque révolue, celle où l'on entourait nos défunts, où on les veillait... et cela quelle que soit la région...

Le père Marcambault de la Grande Ferme est mort. C'était un brave homme, qui jouissait de l'estime générale. Sa ferme était l'une des plus importantes de cette région qu'on a appelé autrefois la Champagne pouilleuse... et maintenant la Champagne crayeuse, autrefois région pauvre et dépeuplée, actuellement une des grandes régions agricoles de France par l'utilisation des engrais.

Sa mort, à la force de l'âge, fut durement ressentie dans tout le pays. Pensez donc ! Il n'avait que 55 ans ! Je sais qu'à cette époque, c'était déjà un bel âge... Mais il avait tant travaillé, et cela depuis son plus jeune âge ! Ah ! Il ne ménageait pas sa peine. Il faut dire qu'une ferme comme la sienne demande du travail, et malgré les quatre ou cinq domestiques qui l'aidaient, c'est toujours le patron qui en fait le plus, pas vrai ?

Un beau jour d'été, il était sur sa faucheuse pour couper le blé, suivi par des domestiques qui ramassaient les épis qui tombaient derrière pour les mettre en gerbes. Vous me direz que ce n'était pas bien difficile !... Voire ! Il lui fallait tenir solidement les rênes pour que le cheval avance bien droit et coupe la masse des épis sans écarts à droite et à gauche... C'est toujours le fermier qui s'assoit sur la machine, c'est son rôle.

Ce jour-là, il faisait une chaleur écrasante. Sa femme lui avait bien recommandé de se couvrir la tête. Mais sa grosse casquette de laine lui tenait si chaud qu'il l'avait ôtée. Le soleil tapait fort et soudain, on l'a vu vaciller sur son siège. Il a eu le temps d'arrêter le cheval et de descendre.

-Je ne me sens pas bien, a-t-il dit avant de s'écrouler.

Ce furent ses dernières paroles : il avait été foudroyé par une attaque cérébrale.

On le ramena à la maison, on appela le médecin mais il ne put que constater le décès.

Le couple dormait habituellement dans la grande salle, près de la cheminée, dans deux lits séparés, qu'on appelle maintenant des lits-jumeaux.

On l'installa sur son lit, on l'habilla avec ses habits du dimanche. Pour ce travail particulier, des voisines venaient aider la maîtresse de maison. C'était un travail de femmes. L'une d'elles, en lui enfilant sa veste, remarqua sa grosse montre ronde accrochée par une chaîne en or. Un oignon, comme on l'appelait...

-Croyez-vous qu'on doive lui mettre son oignon ? Fit-elle à sa femme.

-Il en était si fier ! Répondit-elle... Il l'avait acheté à la dernière foire de Troyes... Laissez-le lui... C'est le sien ! Et puis, il sera peut-être content de savoir l'heure !...

-Vous croyez ?

-Dame ! On ne sait pas ce qu'il va trouver là-haut !

Le soir, on avait occulté toutes les ouvertures, allumé une bougie sur la table de nuit, à côté d'un crucifix, et placé au devant du lit, sur une table basse, une coupelle avec un morceau de buis qui trempait dans de l'eau bénite. Au cours de la soirée, la famille, des amis, vinrent faire une visite, comme cela se pratiquait alors. Quand quelqu'un arrivait, il présentait ses condoléances à la veuve. Puis, il se plaçait au pied du lit, trempait la branche de buis dans l'eau bénite et aspergeait le corps. Ensuite il s'assoyait et discutait un peu avec les membres de la famille qui se trouvaient là.

Toute la nuit des voisins se relayèrent pour le veiller. Mais on s'en doute, comme la soirée avançait, les visites se firent plus rares et seuls restèrent ceux qui avaient prévu de passer une partie de la nuit.

Parmi ces veilleurs qui mettaient un point d'honneur à assurer la veillée funèbre, se trouvait le frère du défunt, de deux ans son cadet. Il avait tenu à passer la nuit entière et sur le matin il était bien fatigué, on le comprend. Sa belle-sœur, lui dit :

-Vous devriez vous reposer un peu Joseph, sinon la journée va être longue pour vous.

-Vous avez raison ; je vais m'étendre un peu sur le lit à côté, juste quelques minutes. Cela me suffira.

On se rappelle qu'il y avait des lits-jumeaux. Joseph s'allongea donc sur le lit placé juste à côté de celui où gisait son frère. Quelques minutes... il s'endormit profondément et sur le coup de 8 heures, il dormait encore.

-Laissons-le se reposer, dit sa belle-sœur : il n'a pas dormi de toute la nuit...

Une demi-heure plus tard, un premier visiteur arriva pour présenter ses respects au défunt et à sa famille. Malgré l'heure matinale, le soleil était déjà haut dans le ciel et tapait fort. Venant du dehors illuminé de soleil et pénétrant dans cette pièce sombre, il ne voyait plus rien, ébloui par la trop vive clarté. Il aperçut vaguement un lit sur lequel il devinait une forme allongée. « C'est le défunt »... se dit-il in petto...

Il attendit quelque instants avant de mieux voir. C'est alors qu'il remarqua les deux lits sur lesquels reposaient deux individus.

-Tiens ! Se dit-il... ou bien je vois double... ou bien il y a deux morts ! On ne m'avait parlé que d'un seul... Bizarre...

Autour de la pièce, les quelques membres de la famille qui continuaient la veillée, semblaient plongés dans leurs pensées. L'homme ne voulut pas les déranger. Il haussa les épaules d'un air d'incompréhension, saisit la branche de buis qui trempait toujours dans la coupelle, et entreprit de bénir les deux « cadavres »... Il commença par le « vrai »... sans le savoir évidemment, puis rechargea le buis dans l'eau et aspergea copieusement le second « mort » qui, sous l'effet de cette ondée bienfaisante, se réveilla...

En voyant le « mort » se dresser sur sa couche, l'homme poussa cri de saisissement et s'écroula raide sur le sol.

Fort heureusement, il n'était qu'évanoui... Surpris d'avoir occasionné une telle frayeur et n'en comprenant pas la raison, Joseph se pencha pour le ranimer en l'aspergeant... avec l'eau bénite car il n'en avait pas d'autre... Mais l'homme, voyant le « mort » penché au-dessus de lui, crut défaillir à nouveau...

-Alors, ça va mieux ? dit Joseph en lui tapotant la joue.

-Je suis déjà au paradis ? Fit l'homme....

-Hélas non ! Répondit Joseph... Pas encore du moins...

Revenu de sa surprise, on expliqua au visiteur ce qui s'était passé.

Je ne dirai pas que cela finit par un énorme éclat de rire... quand même pas... mais on n'en fut pas loin...

 

 

Allez, à plus !

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Published by Gerard Nedellec
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