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20 mars 2011 7 20 /03 /mars /2011 16:31

 

 

 

Louis et Louise habitaient une maisonnette située dans le Cotentin, au bord d’une route où il ne passait pas trois voitures par jour. La porte ouvrait sur une pièce principale basse de plafond, éclairée par une seule fenêtre minuscule par où le soleil ne pénétrait pas beaucoup. Un boyau de cuisine la prolongeait au fond, dans une obscurité de caverne. Une chambre de dimension modeste complétait cet intérieur de poupée.

C’étaient deux vieux retraités, plus vieux que retraités…..Louis avait été officier sur un bateau de commerce qui sillonnait les océans. Il gardait encore la prestance de sa jeunesse et se tenait bien droit malgré son âge. On voyait bien qu’il avait de l’instruction et connaissait les bonnes manières. C’était un brave homme, mais un faible, entièrement dévoué à sa femme, je devrais dire soumis. Trop certainement car elle s’y entendait pour le mener par le bout du nez.

Louise était une petite vieille rabougrie dont on avait du mal à imaginer qu’elle avait pu être jeune. Son intelligence était bornée par la bonnette qui ne la quittait jamais. Toujours enveloppée de châles, elle passait la plupart de son temps assise dans un fauteuil en osier aussi vieux qu’elle. Elle devait être frileuse, du moins se persuadait-elle qu’elle l’était. Ses jambes étaient recouvertes d’une couverture redoublée. Il ne s’agissait pas qu’elle prît froid !….

Si Louis était encore bien conservé pour son âge, selon l’expression consacrée, Louise était bouffie à la fois par l’inaction et les nombreux médicaments qu’elle prenait. Sur son fauteuil, elle ressemblait à Bouddha, le sourire en moins….

Au début, il l’appelait Louisette, et elle Louison. Avec l’âge, trouvant certainement que c’était trop long, ils abrégèrent en Zézette et Zonzon !……Mais la vérité oblige à dire que si lui pouvait passer pour un Zonzon acceptable, elle, petit pot à tabac assise sur son trône d’osier, n’avait rien d’une Zézette…..

Nos deux vieux sortaient rarement, Louis se chargeant des principales courses. Louise pouvait marcher, mais elle prétextait toujours avoir mal ici ou là pour s’asseoir dans son fauteuil, véritable poste de commandement d’où elle dirigeait son homme de peine. Elle en usait et abusait.

Il n’avait rien d’autre à faire que de se tenir à la disposition de sa souveraine…..Elle ne se privait d’ailleurs pas de l’occuper. Il cultivait un jardinet dans lequel poussaient des légumes indispensables. C’était le seul moment où il était tranquille……Il s’occupait aussi de la cuisine. C’est un bien grand mot pour désigner l’épluchage des quelques légumes nécessaires à la fabrication de la soupe. Elle constituait l’essentiel de leur alimentation, avec du café au lait et des tartines. Il n’aurait pas refusé manger de la viande, car il avait encore une bonne constitution et un bon appétit. Mais elle prétextait un manque de dents qui l’empêchait de mâcher des aliments solides.

Comme il faisait les courses, rien ne s’opposait à ce qu’il ramène un bifteck de temps en temps pour lui. Mais la seule fois où il l’avait fait, elle s’était plainte toute la journée que cela sentait le graillon…..Il a préféré se mettre à la soupe comme elle.

Par contre, lorsqu’il leur arrivait d’aller manger chez des amis, elle retrouvait son coup de fourchette. Il n’était plus question de ses dents. Cela amusait les amis, au courant de ses pratiques habituelles.

- « Alors Louise, ça loge !….On dirait qu’il va pleuvoir !….disait la femme.

Mais Louise n’avait pas le temps de répondre : elle logeait, elle engloutissait !…..

- Ne mange pas trop vite, Zézette, disait Zonzon. Tu vas encore avoir mal à l’estomac !…

De fait, en rentrant chez eux dans leur petite 2 CV bleue, elle commençait ses jérémiades. Lorsqu’ils étaient rentrés chez eux, elle sortait le grand jeu :

- Zonzon….J’ai mal au ventre……Donne-moi un peu de bicarbonate…

- Zonzon, j’ai froid aux pieds…..Fais-moi une bouillotte.

- Zonzon, ma couverture est tombée. Remonte-la moi.

- Zonzon, mon châle n’est pas assez chaud. Donne-moi celui qui se trouve dans l’armoire.

Et Zonzon courait, courait…..

Il lui arrivait parfois de s’asseoir à la table. Là, l’obscure clarté dispensée par la fenêtre lui permettait de lire le journal de la veille que leur amenait un voisin. C’est le moment que choisissait Zézette pour réclamer de sa voix haut perchée :

- Zonzon, je sens un peu de vent sur mes pieds. Tu es sûr que la porte est bien fermée ?….

Le pauvre Zonzon n’avait pas une minute à lui. Il n’était pas question qu’il répondît :

- Plus tard ! Pour le moment, je suis occupé !…

Elle aurait glapi tant et si bien qu’il aurait dû s’exécuter. Alors……

Au coucher, il devait bien disposer son oreiller, ses couvertures, ses édredons. Mais ce n’était pas assez.

- Zonzon….Mon oreiller est mal mis. Tapote-le un peu pour le gonfler….

Il ne lui venait jamais à l’idée que c’était elle qui était gonflée….

- Zonzon….La couverture pend trop de ton côté…..

Une fois couché, il n’était pas au bout de ses peines.

- Zonzon….Le drap fait des plis…..Tire un peu dessus….

Il se levait ainsi plusieurs fois. Au milieu de la nuit, il n’était pas rare d’entendre sa voix aigrelette :

- Zonzon, j’ai soif….

- Zonzon, j’ai chaud….

- Zonzon, j’ai froid…..

Zonzon par ci, Zonzon par là……

Et leur vie s’écoulait ainsi. Deux vieux qui avaient tout pour être heureux. Tout, sauf l’essentiel……Il avait une bonne retraite, ils pouvaient vivre normalement au lieu de vivoter chichement. Ils ne dépensaient presque rien. A qui donc irait tout cet argent qu’ils accumulaient, puisqu’ils n’avaient pas d’enfants ?

Un jour, je me souviens, je suis allé leur rendre visite. C’était l’hiver. Un vent glacial poussait devant lui quelques feuilles oubliées. Il était content de voir quelqu’un. Elle somnolait, emmitouflée dans son fauteuil, ou faisait semblant. Il pouvait être 16 heures, la pièce était sombre. Mais on se distinguait encore. Pas question d’allumer l’électricité : cela la gênait. En réalité, c’était pour faire des économies car en plus, elle était avaricieuse.

Bien sûr, pas question d’allumer un quelconque chauffage. Le fourneau à bois distribuait une chaleur parcimonieuse. Si encore il y avait eu la chaleur humaine !….

Il décida de me faire du café. Je le vis s’activer dans le boyau de cuisine, tandis que j’essayais de faire la conversation à sa femme. Elle ne faisait que se plaindre. Elle avait mal ici….et là….et encore ici….Je me contentais de répondre Mmmmm, tout en regardant Louis. Je ne le voyais plus dans son coin. Pourquoi n’allumait-il pas ? Il ne devait rien y voir !…..

Soudain, j’aperçus l’éclair furtif d’un rayon de lampe électrique. Alors je le vis. Debout près du fourneau, la lampe dans la main gauche, il versait avec sa main droite un liquide noirâtre qui devait être du café dans une casserole bosselée.

Il n’osait même pas allumer la lumière !….Vraiment, c’étaient des économies de bouts de chandelles, ou plutôt de lampe électrique…Il fallait vraiment qu’il la craignît, à moins qu’il fût devenu complètement inconsistant…

Les années ont passé, je ne les ai plus revus. J’ai appris un jour qu’elle était décédée. Peut-être sa maladie n’était-elle pas si imaginaire que cela…..

Zonzon s’est retrouvé tout seul dans la maisonnette. Seul et enfin libre. Il n’avait plus son tyran domestique pour le commander. Mais c’était trop tard. Il avait perdu toute personnalité. Il avait tenu parce qu’elle était là, parce qu’il devait s’occuper d’elle. Elle était à la fois son persécuteur et sa raison de vivre. Il continua à mettre une bouillotte au pied du fauteuil et à arranger les couvertures.

- Tu vois, Zézette, disait-il, quand tu reviendras, tu n’auras pas froid……

Il s’activait partout dans la maison, paraissant chercher quelque chose, ou quelqu’un. Lui, habituellement amorphe, était devenu fébrile.

- Viens, Zézette, disait-il. Je t’ai fait une bonne soupe…..Où te caches-tu donc ?…… »

Son comportement inquiéta les voisins. On se rendit compte qu’il avait perdu la raison.

On dut l’interner à l’hôpital psychiatrique d’Avranches. Il avait sombré dans la folie. Elle l’avait rendu fou.

Ceux qui se rendaient en visite à l’hôpital, pouvaient apercevoir un petit vieux à l’air hagard, qui marchait droit devant lui, totalement étranger à ce qui l’entourait.

C’était Zonzon qui cherchait Zézette……

Et puis un jour on ne l’a plus vu. Zonzon avait retrouvé Zézette…..

(A plus...)

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Published by Gerard Nedellec
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