Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
21 décembre 2015 1 21 /12 /décembre /2015 16:43

Je me demande si je ne vous ai pas déjà proposé cette histoire en forme de conte de Noël. Mais en ces temps de fraternisations, j'ai pensé qu'il serait intéressant de vous la soumettre à nouveau.

Elle est extraite de mon livre "D'Armor et d'Argoat", éditions Cheminements.

°°°°°

Depuis le 8 août 1915, le 41è Régiment d’Infanterie de Rennes s’était installé dans le secteur du Four-de-Paris en Argonne.

Ce valeureux régiment comprenait presque exclusivement des Bretons, puisque son recrutement avait été fait dans les subdivisions de Rennes, Vannes et Saint-Brieuc. Il avait quitté la caserne Mac-Mahon de Rennes le 5 août 1914 au matin. Il s’était illustré à la bataille de la Marne, à Craonne, au Chemin des Dames, à Neuville-Vitasse où il avait perdu les deux tiers de son effectif et la presque totalité de ses officiers. Reconstitué en novembre 1914, il était commandé par le lieutenant-colonel Federhpil.

Un mois après son arrivée en Argonne, le 8 septembre 1915, les Allemands avaient attaqué sur la gauche du régiment et pénétré dans ses lignes. Mais les cuisiniers installés sur la route de La Harazée-Four-de-Paris avaient vu la manœuvre. N’écoutant que leur courage, en bras de chemise, le fusil à la main, emmenés par le caporal d’ordinaire Blanchard de la 10è compagnie, ils avaient repoussé une section allemande et fait des prisonniers. A midi, l’attaque était enrayée. Le 41è RI retrouvait ses positions, le caporal Blanchard était nommé sergent et décoré de la médaille militaire.

Depuis, le régiment s’était enterré dans des tranchées, comme les Allemands qui se trouvaient en face, à peu de distance, si bien qu’on avait parfois l’impression que les tranchées se touchaient et que l’on pouvait passer facilement des unes aux autres. Impression trompeuse… Les combattants se livraient une guerre de mine, ponctuée de coups de mains. Il fallait tenir à n’importe quel prix. Le régiment subissait d’importantes pertes, mais résistait vaillamment.

Les semaines et les mois passaient, semblables les uns aux autres. Le sol de l’Argonne est humide et froid, la terre argileuse et gluante. Comme le terrain est imperméable, la moindre averse le transforme en marécage où les trous d’eau sont nombreux. Les Poilus pataugeaient dans ce bourbier, grognant un peu parfois, mais répondant toujours « présent » lorsqu’il fallait des volontaires pour un coup de main.

Décembre arriva, amenant le froid et la neige. Dans les tranchées, les soldats semblaient transformés en statues de boue ou en bonshommes de neige lorsqu’ils revenaient d’une mission. On allait bientôt fêter le deuxième Noël de guerre, un Noël dans les tranchées, loin de la chaleur familiale et du sapin illuminé. Ici, c’étaient les bombardements d’artillerie qui illuminaient parfois le ciel. Les obus n’avaient rien de pacifique. Les Poilus rentraient la tête dans les épaules et attendaient que l’averse mortelle soit terminée. Il n’était pas prévu de permission pour Noël. Le front était trop fragile, pas question de le dégarnir inutilement.

La journée du 24 décembre avait été mouvementée. Après une préparation d’artillerie, les Allemands avaient lancé une attaque sur le flanc droit du régiment. Mais on s’aperçut que c’était sans réelle intention de percer, juste un harcèlement destiné à entretenir les troupes dans une vigilance active. Un obus tous les quarts d’heure. La routine…

Vers 11 heures du soir, le silence se fit sur le front. Dans le ciel où couraient des nuages cotonneux, une lune gibbeuse dispensait une lueur blafarde.

- « On va peut-être pouvoir déguster en paix le gueuleton que nous a préparé l’Intendance ! fit le soldat Bozec.

- Pour sûr ! Ça nous changera du « singe »…

Comme les hommes ne pouvaient partir en permission, le Haut Commandement avait décidé d’améliorer l’ordinaire des troupes placées en première ligne, en recommandant de garder un œil bien ouvert… et même deux. C’était certes loin d’être un gueuleton comme le prétendait le soldat Bozec… mais c’était mieux que les boîtes de singe, appellation non contrôlée… pour désigner des boîtes de corned-beef… du boeuf si l’on préfère. Fricassé à la poêle avec des petits oignons, c’est bon… j’en ai fait l’expérience en Algérie… mais ici il fallait le manger froid… comme la vengeance…

L’escouade du caporal Brénéol se rassembla sous une avancée du parapet et s’assit tant bien que mal. Il commençait à geler, la nuit était glaciale. Mais nos hommes avaient l’habitude.

- Sers-nous une rasade, caporal ! fit Bozec. Cela nous réchauffera !

- Je vous rappelle, fit le caporal, qu’il faut garder les esprits clairs !

- C’est pas nous qui sommes de garde, c’est ceux de la 4è compagnie ! répondit Le Goff.

- Peut-être… Mais si les Boches se décident à lancer une attaque cette nuit, il faut être capables de les repousser…

- Pas cette nuit, quand même ! lança Moullec. C’est la nuit de Noël !

- Et tu crois que ceux d’en face tiennent compte de cela ? Ils profiteront peut-être de cette nuit, pensant que nous sommes occupés à fêter Noël… justement…

- C’est pas normal, ça ! Une nuit comme celle-ci… on devrait au moins faire la paix…

- La paix ! répondit en écho le caporal. Elle n’est pas pour demain ! Allez, en attendant, prenez un peu de viande !

Soudain, dans le silence de la nuit, une voix se fit entendre :

- Es ist weihnachten !

Le soldat Moullec, qui s’apprêtait à saisir une cuisse de poulet, suspendit son geste.

- Vous avez entendu ? fit-il.

La voix sortit à nouveau de l’ombre. Cette fois, elle parlait en français, mais avec un fort accent allemand :

- C’est Noël… Braves soldats français, nous vous souhaitons une bonne fête de Noël !

La stupeur pouvait se lire sur tous les visages.

- Eh bien ! Ils sont gonflés, les boches !

- Tais-toi ! fit Brénéol. Tu préférerais qu’ils te souhaitent Noël en t’envoyant des pruneaux ?

- Non… mais… après nous avoir arrosé toute la journée, ils nous souhaitent une bonne fête !

- Ne cherche pas à comprendre, c’est la guerre !

- Eh bien, si tu veux mon avis, c’est idiot, la guerre ! On se bat contre qui ? Tu peux me dire ? Des gens comme nous… Qui pensent à leur famille… comme nous ! Des paumés… comme nous…

- Tu ne crois pas, caporal, qu’on serait mieux chez nous, et eux aussi…

- Tout ça, c’est la faute à Guillaume !... lança Le Goff qu’une rasade de rhum avait soudain rendu belliqueux.

Le caporal haussa les épaules d’un air d’impuissance. Dans la nuit claire, un chant s’éleva alors :

« Stille Nacht! Heilige Nacht!

Alles schläft; einsam wacht

Nur das traute heilige Paar.

Holder Knab im lockigten Haar,

Schlafe in himmlischer Ruh!

Schlafe in himmlischer Ruh! »

Les soldats s’étaient figés. Un chant qui leur rappelait Noël au milieu des tranchées… Ils écoutaient cette belle chanson qu’ils connaissaient avec d’autres paroles. Certains essuyaient une larme. Dans la tranchée, tous s’étaient levés. Lorsque le chant fut terminé, le silence se fit, un silence rempli de ferveur contenue. Tous regardaient devant eux. Soudain, une silhouette se montra, sortant de la tranchée allemande, puis deux, puis trois. Au bout de quelque temps, tous les Allemands se trouvaient debout devant leur tranchée.

Après quelques minutes de silence, le chant reprit. Plus exactement, les soldats entonnèrent les autres couplets. Alors, une voix s’éleva du côté français, suivie par beaucoup d’autres, et se joignit au chant :

« Douce nuit, sainte nuit… »

Et peu à peu, les soldats sortirent des tranchées françaises. Bientôt, les deux troupes, debout l’une en face de l’autre, unissaient leur voix dans la paix de Noël. La paix était encore bien lointaine. Mais en ce 25 décembre 1915, elle était là, au milieu des hommes qui chantaient d’une seule voix, les uns en allemand, les autres en français. Ce n’était plus des ennemis prêts à s’entretuer. Ce n’était plus que des frères d’armes, des frères de misère, vêtus du même costume de boue et de sang, qui communiaient ensemble dans la paix de Noël.

Lorsque le chant fut terminé, un grand silence tomba. Les deux adversaires, alliés d’un moment, restèrent un long moment immobiles, comme pétrifiés. L’émotion sans doute, mais aussi le froid. Puis, peu à peu, les hommes descendirent dans leurs tranchées. Une dernière fois, du côté allemand, une voix troua la nuit et lança :

- Gute Nacht Weihnachten ! Bonne nuit de Noël !

Oui, bonne nuit de Noël à tous ces braves gens que des intérêts qui les dépassaient avaient jeté les uns contre les autres…

Dans la tranchée française, l’escouade du caporal Brénéol restait silencieuse. Tous étaient perdus dans leurs pensées. Ils se voyaient dans leur maison, devant le sapin et la crèche, entourés de leur famille, dans la chaude ambiance de Noël. Les yeux embués, ils ne voyaient plus rien, n’entendaient plus rien. Ils nageaient dans une douce euphorie qui leur faisait chaud au cœur, dans une ivresse lucide et raisonnée. Dans la tranchée, il gelait. Mais personne n’y faisait attention. Cela dura longtemps.

Soudain, il pouvait être alors une heure du matin, le bombardement reprit. Les hommes furent vite dégrisés.

- Eh bien ! fit le caporal, ils n’auront pas perdu de temps !

- C’est pas ceux qui chantaient avec nous qui nous tirent dessus… C’en est d’autres plus loin. Ils ne savent pas ! répondit Moullec.

- Ils ne savent pas quoi ? qu’on chantait ensemble ? Tu veux que j’aille leur dire : Eh ! Il y a erreur ! On ne tire pas sur des gens qui chantaient en chœur !

Le tac-tac d’une mitrailleuse tirant de la tranchée allemande se fit alors entendre, faisant voler des mottes de terre sur le parapet de la tranchée française.

- Tiens ! Voilà nos choristes qui nous donnent une aubade à leur façon ! Elle est bien bonne… leur bonne nuit de Noël !

- Alors… Elle ne sert à rien la nuit de Noël ? fit Le Goff. Juste une petite chanson… et… tac tac tac…

Il poussa un grognement de colère et s’écria d’une voix furieuse :

- Mais alors, ce que c’est con la guerre ! Qu’est-ce que c’est con ! »

Allez, à plus...

Partager cet article

Repost 0
Published by Gerard Nedellec
commenter cet article

commentaires

Présentation

Recherche

Liens