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7 octobre 2015 3 07 /10 /octobre /2015 16:57

Mon 14è livre (et premier roman) est paru (" Le candidat au Certif "). On peut le trouver dans les meilleures librairies (et même les autres...). Je vous rappelle que ce livre raconte la vie d'un instituteur pendant l'année scolaire 1956-1957, dans une classe unique de la campagne mayennaise. C'est un document qui fait revivre une école qui n'existe plus...

Pour vous mettre en appétit, voici un chapitre, qui raconte la rentrée des classes. Et si vous désirez en savoir plus, vous pouvez toujours vous le procurer.

En attendant, bonne lecture !...

Le lundi matin, Bernard se réveilla un peu avant 7 heures. Les yeux embrumés de sommeil, il ouvrit la fenêtre. Il faisait encore nuit et un air frais dans lequel se mélangeaient les acres parfums de l'automne lui fouetta la figure. Il humait l'haleine forte de la terre fraîchement labourée, l'odeur douceâtre des feuilles mortes qui pourrissaient au pieds des arbres, les effluves odorants des pommes cachées dans les hautes herbes. Une brume légère flottait, enveloppant le paysage de son manteau ouaté. Tout respirait le calme et la paix... La cloche de l'église toute proche sonna l'angélus.

Mais à cette vue paisible de la campagne mayennaise, son cœur se serra : et s'il n'était pas à la hauteur de sa tâche ? Dans moins de deux heures il se trouverait confronté à ses élèves dont il ne connaissait rien. Comment se comporterait-il ? Saurait-il donner à ces jeunes l'instruction indispensable qui leur permettra d'affronter les difficultés de la vie ? Et les parents qui comptaient sur lui, seraient-ils satisfaits ?

Toutes ces questions se bousculaient dans sa tête ; l'ampleur et la responsabilité de sa tâche lui apparurent soudain. Jusqu'à présent, le métier d'instituteur lui avait semblé lointain, comme désincarné. Mais là, il allait se matérialiser. Le trac le prit soudain, subit, violent. Il se mit à frissonner de tous ses membres. Il devait se ressaisir. Il serra les poings et pensa à la phrase latine reprise par Châteaubriand dans ses « Mémoires d'outre-tombe » : « Macte animo, generose puer ! » (courage noble enfant !) et cette évocation le fit sourire malgré lui ; il se détendit, respira bien fort et retrouva son calme.

Pour se distraire, il alluma son poste de radio. Des flots de musique s'en échappèrent. C'était l'heure de l'émission de Pierre-Marcel Ondher sur Radio France. Présentateur de musique légère, de genre et de divertissement, PMO comme on l'appelait offrait aux oreilles matinales de la musique récréative. On pouvait y entendre des orchestres comme ceux de Jacques Hélian, Roger Roger, ainsi que la musique de Leroy Anderson et son fameux « Promenade en traîneau ». Dans un genre légèrement différent, Leroy Anderson avait enflammé la France entière en 1952 avec son célèbre « Tango bleu ». Voilà de la belle musique comme Bernard aimait en entendre !

Il avait retrouvé son optimisme naturel et accompagnait les airs qu'ils connaissait en sifflotant.

Il pensa qu'un solide petit déjeuner était indispensable. Il se prépara du café avec un peu de chicorée, comme sa mère le faisait. Il mangeait des biscuits BN, car il ne fallait pas compter avoir du pain frais. Il avait donc opté pour cette solution : des biscuits qu'il achetait par cartons entiers. De plus, il aimait cela ! Pourquoi s'en priver ? L'appétit n'était pas très grand, mais il se força un peu : il lui faudrait tenir jusqu'à midi... Avant de quitter sa chambre, il lança avec détermination et un brin de défi : « Saint-Rémy-sur-Vergogne, à nous deux ! »

A 8 h, il était dans sa classe pour une rentrée prévue à 9 h. Il était un peu fébrile mais qui ne le serait pas dans sa situation ?

Plutôt qu'un discours ennuyeux sur les vertus de l'école, dans le genre : « Vous travaillez pour votre avenir ! »... qui tomberait sur les têtes blondes comme la grêle sur les blés, il préféra inscrire au tableau la maxime suivante : « Toutes les fleurs de demain sont dans les semences d'aujourd'hui ». Cette phrase mystérieuse exciterait peut-être leur curiosité et faciliterait certainement les échanges.

Vers 8 h 30 des bruits se firent entendre sur la cour. Il se présenta : amenés par leurs parents, deux nouveaux élèves qu'il inscrivit soigneusement... Ses deux premiers élèves !

Les arrivées se firent plus rapprochées. Les anciens restaient jouer dans la cour dans un joyeux désordre. A 9 h, il fit mettre en rangs par deux. Debout, les bras croisés, l'air sévère, il toisa longuement ses élèves jusqu'à ce que le silence se fît. Dans les derniers rangs, un ancien tira la manche de son voisin en ricanant bêtement. Bernard le fusilla du regard et l'indocile se figea immédiatement dans une immobilité attentive et respectueuse. Il devait leur en imposer dès le début afin de s'éviter des déboires futurs. Les quelques parents encore présents hochèrent la tête dans un geste d'approbation. Voilà un maître énergique qui savait se faire respecter et avait obtenu le silence sans prononcer un mot.

Il n'avait pas oublié les conseils de son collègue Georges...

L'entrée en classe se fit en silence. Il leur demanda de s'asseoir comme ils le désiraient. Les places définitives seraient déterminées plus tard.

Assis à son bureau, il se livra à un calcul rapide tout en jetant un œil sur ses élèves, qui se tenaient immobiles, les bras croisés. Il avait fait enlever l'estrade trop encombrante et se trouvait à leur niveau. Il avait certes une vue moins globale de la classe, mais de toutes façons, pensa-t-il, je ne serai pas souvent assis à mon bureau.

Il n'avait certes pas 40 élèves... mais 32, ce qui représente un bon nombre. Une première répartition lui donna les effectifs suivants : 5 SE, 5 CP, 4 CE1, 3 CE2, 4 CM1, 4 CM2, 2 FE1, 5 FE2 (candidats au CEP), soit 32 élèves. Certaines tables étaient inoccupées. Il pensa qu'il faudrait les enlever pour avoir plus de place.

Il posa son crayon, souffla un peu et pensa : « C'est le moment ! »... Puis il dit posément :

-Lisez la phrase inscrite au tableau et dites-moi ce que vous comprenez.

Il sentit chez ses élèves une grande concentration, mis à part les plus petits pour qui elle ressemblait à du tchécoslovaque... Mais les rares élèves qui répondirent pensaient qu'on allait parler de botanique... Il dut leur expliquer que tout ce qu'ils apprendraient leur servirait plus tard. Tel le jardinier qui arrose un massif dans lequel il a semé des graines mais où aucune fleur ne se voit encore... Celles qui jailliront de la terre au printemps se trouvaient bien dans les semences de l'automne ! Quelques visages s'éclaircirent : ils semblaient avoir compris.

-Eh bien, fit-il, ceux qui ont compris expliqueront aux autres... et nous en reparlerons demain. Et maintenant, nous allons composer notre classe si vous le voulez bien !

Avec l'aide des élèves, il détermina les nouveaux cours. Les tables en trop furent rangées dans un réduit situé entre la maison et la remise à bois. « On verra par la suite s'ils se sont trompés ! Pour le moment, je suis bien obligé de procéder ainsi ! ».

Comme il l'avait envisagé, il disposa des groupes afin de pouvoir donner son cours sans trop gêner les autres. Outre un grand tableau devant, la classe en possédait deux autres fixés aux murs : en entrant, l'un sur le mur de droite, l'autre sur celui de gauche. Un tableau pivotant sur pied complétait l'ensemble.

Les SE-CP sur deux rangées de 3 tables regardaient le côté droit, les CP devant bien entendu. Les CE étaient orientés vers la gauche. Les CM et CFE se trouvaient au milieu, dirigés vers l'avant. Il avait placé les tables deux par deux l'une en face de l'autre.

-Il est inutile pensa-t-il que tous regardent vers l'avant, mais ils peuvent le faire en se tournant un peu si besoin est. Nous verrons bien ce que cette disposition donnera à l'usage. Il se peut que je l'adapte... ou la change complètement... Pour le moment, nous pouvons commencer !

Soigneusement répartis dans la classe, les élèves étaient désormais prêts à travailler... Il pensa que le moment était venu de remplir les godets... Il sortit la bouteille de son coin et à sa vue l'un des grands s'écria :

-M' sieu, c'est moi que je remplissais les encriers l'année dernière !

En l'entendant, Bernard mesura tout le travail à accomplir.

Il crut bon de corriger :

-C'est moi qui remplissais les encriers...

Le garçon le regarda bizarrement et eut un geste pour se désigner. Bernard comprit qu'il se méprenait et rectifia :

-On dit : c'est moi qui remplissais... et non c'est moi que je remplissais... Bon. Eh bien, vas-y, mais surtout ne t'avise pas à verser l'encre par terre, car tu aurais affaire à moi !

Il avait prononcé ces mots d'une voix sévère et l'enfant répondit peureusement :

-Oh ! Non, M' sieu, j'ai l'habitude...

Pendant que le garçon versait le liquide violet, il avait empilé les livres sur le bureau ainsi que des cahiers trouvés sur les étagères. Il les distribua selon les cours et décida de s'occuper en priorité des élèves de CP. Aux autres, il donna quelques exercices à faire, extraits du livre unique de français de Dumas. Ce livre renfermait tout ce qui concernait l'enseignement de la langue française à l'école primaire : grammaire, conjugaison, lecture, vocabulaire, orthographe, élocution, composition française. Il était considéré par les utilisateurs comme la bible de l'enseignement du français de l'époque. Certes, les exemplaires dont disposait Bernard étaient défraîchis et dataient un peu. Mais ils constituaient une base de travail fort intéressante. « Ces exercices, pensa-t-il, me permettront de jauger leurs connaissances et vérifier s'ils sont bien dans le cours approprié ! »

Il posa également au tableau quelques opérations plus ou moins difficiles selon les cours.

-Voilà pour vous occuper leur lança-t-il. Et si vous le désirez, vous pouvez dessiner. Les murs de notre classe auraient bien besoin d'être ravivés par des couleurs fraîches. Alors, n'hésitez pas !

Le verseur avait terminé et reposé la bouteille à sa place. Les dos se penchèrent sur les tables et l'on entendit le cra-cra léger des plumes grattant le papier. Tous étant occupés, il ouvrit le livre « la méthode Boscher » et commença la leçon de lecture pour les CP.

Peu à peu la classe se mettait au travail. Il allait d'un groupe à l'autre, conseillant les uns, corrigeant les autres. Il ne vit pas passer la matinée. L'après-midi il introduisit la géographie, les sciences et surtout l'Histoire qui était sa matière de prédilection. Il la racontait d'une façon attrayante et sentait les élèves captivés, même ceux à qui la leçon ne s'adressait pas.

Quand les élèvent partirent à 5 heures et qu'il se retrouva seul dans la classe, il s'assit au bureau et resta pensif quelques instants.

- Allons, se dit-il, cela ne s'est pas trop mal passé pour un débutant ! Je vois un peu mieux ce qu'il faut faire. Il faut un peu plus de matériel pour travailler, j'en parlerai au maire. Mais d'abord, une priorité absolue : un vélomoteur ! La marche à pied est certes très agréable, mais je perds trop de temps en déplacements. En attendant, préparons la journée de demain !

Le lendemain, il pensait que la journée se déroulerait aussi bien. Hélas ! Il avait péché par optimisme, croyant naïvement que tout irait de la meilleure façon qui soit. L'enseignement est un art difficile ; quand on croit l'appréhender, il se dérobe... Et l'expérience de notre novice se mesurait à la journée : une !... Le mercredi ne fut pas meilleur. Certes, il géra à peu près les différentes leçons. Mais il avait en face de lui des élèves absents, distraits, voire dissipés... Rien ne semblait les intéresser. Était-ce déjà de la lassitude ou une habitude contractée au cours des années passées ? Nous n'étions qu'en début d'année... Cela promettait des jours difficiles... Il remarqua particulièrement parmi les CE 2 un élève très dissipé. Après une première journée où il s'était tenu tranquille, ne connaissant pas le nouveau maître, il laissait désormais libre cours à son tempérament dissipé et espiègle. Il s'appelait Ernest Gaillard. Dans la liste des conseillers municipaux que lui avait confiée le maire, figurait un Gaillard.

-Ce doit être son fils... Eh bien mon gaillard... se dit-il, il va falloir que ça change ! Sans doute croit-il avoir l'immunité... municipale !

Toujours est-il que le soir, il était complètement découragé. Le repos du jeudi tombait à pic !

-Espérons que je verrai plus clair vendredi ! Demain une journée bien remplie m'attend... Il va falloir me procurer les livres dont Georges m'a parlé...

Allez, à plus !

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Published by Gerard Nedellec
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